- il y a 6 mois
Catégorie
🗞
NewsTranscription
00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare, un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Un cadavre dans une malle, cela s'est vu souvent, et pas seulement au théâtre, comme dans la célèbre pièce anglaise Arsenic et Vieilles Dantelles,
00:21où les criminels des vieilles filles s'assoient sur le couvercle pendant que la police cherche à quel endroit peut bien se trouver la victime.
00:28Un cadavre dans une malle, c'est en effet, a priori, un moyen pratique de se débarrasser de quelqu'un qu'on a tué et dont on ne sait plus que faire après.
00:38De s'en débarrasser, par exemple, en mettant la malle au bagage et en l'expédiant par le train en grande vitesse le plus loin possible.
00:47Pourtant, les assassins devraient savoir que ce truc-là n'a jamais réussi. Jamais.
00:54Les cadavres emballés dans des malles ont toujours été retrouvés, et vite, et leurs expéditeurs confondus, arrêtés, emprisonnés.
01:03Non, ce n'est pas un procédé à recommander pour un crime parfait.
01:07À moins, à moins d'être prestidigitateur et tel Robert Roudin dans son célèbre numéro de la Malle des Indes,
01:13d'un coup de baguette magique remplacer la personne enfermée dedans par un bouquet de fleurs.
01:18Voilà pourquoi, le 3 août 1920, quand les inspecteurs Arlon et Pendu firent ouvrir en gare de Nancy une malle suspecte
01:27et y découvrirent le corps de Georges Weissmann, dit Bessarabeau, dès le lendemain, 4 août,
01:34l'expéditrice du colis, Mme Weissmann, l'épouse du disparu, était écrouée à la prison Saint-Lazare à Paris.
01:40Elle s'apprêtait à partir pour le Mexique, et dans sa cellule, elle se disait,
01:46« J'ai pas eu de chance. À quelques jours près, j'aurais été sur le bateau. »
01:52Elle ne pouvait s'empêcher de penser qu'un cadavre dans une malle, c'était tout de même une bonne idée.
01:57Madame Weissmann Bessarabeau avait-elle tué son mari et pourquoi ?
02:22Son procès eut lieu en juin 1922, deux ans après le crime.
02:27Un grand procès qui dura 15 jours, où il fallut 12 audiences pour tenter de comprendre ce qui s'était passé.
02:34Comment un pareil drame, disait la presse, avait-il pu jeter le deuil dans une honorable famille d'industriels
02:41et troubler un des riches quartiers du centre de Paris ?
02:45La malle, la fameuse malle où le corps avait été enfermé, était là, dans le prêtoir, devant les jurés.
02:53Il la trouvait petite, cette malle.
02:56Comment avait-on pu y mettre le cadavre même replié d'un homme aussi grand et fort que Georges Weissmann ?
03:02L'employé du bazar, qui avait vendu les cordes pour ficeler le sinistre colis,
03:08les retirait du bout de sa canne, n'osant pas les toucher de ses mains.
03:12Au fond de la malle, restait encore la toile jaunâtre qui avait servi de l'un seul,
03:17de quoi écoeuraient tous les braves gens qui, d'ordinaire, constituent un jury.
03:22Ces détails de leur simplicité montraient la disproportion entre l'ignominie du crime qu'on allait juger
03:28et ses personnages, des bourgeois parisiens riches, pour ne pas dire heureux.
03:34La victime d'abord.
03:36Georges Weissmann, surnommé Bessarabo, parce qu'il était né en Bessarabie, province,
03:42qui fait partie aujourd'hui de l'URSS, mais qui appartenait autrefois à la Roumanie.
03:46Un homme d'origine étrangère naturalisé français, avec le charme oriental
03:51dont il savait user habilement en traitant ses affaires.
03:54Quelles affaires ?
03:55Ou n'importe lesquelles.
03:56Tout ce qui s'achète et se vint.
03:58En faisant plusieurs fois la culbute, c'est-à-dire en revendant le double ou le triple du prix d'achat.
04:04Un commissionnaire en marchandise, on dirait aujourd'hui qu'il travaillait dans l'import-export.
04:08Il avait ses bureaux rue de la Victoire, habitant trois squares-la-brouillère, un bel appartement,
04:14et possédant en plus une villa près du lac d'Anguin, à Montmorency.
04:18Un homme arrivait, qui menait grand train.
04:21Il dépensait vingt mille francs par mois.
04:24Et bien qu'il approchât de la soixantaine, séduisait toujours les jolies femmes.
04:27Elle, maintenant Marie-Louise Weissmann, l'expéditrice de la malle, supposée coupable de meurtre,
04:34une femme du monde, ou presque, ayant eu une certaine allure, grande, mince, un profil de tragédienne.
04:40Vous savez, une de ces femmes dont on dit, quand elle atteint cinquante ans,
04:44« Mon Dieu ! Mon Dieu qu'elle a dû être belle ! »
04:48C'est une femme de lettres qui écrit des romans, des essais, des pièces de théâtre,
04:52sous le pseudonyme Dera Myrtel.
04:55Sa comédie dramatique, après Le Voile, a été montée au Théâtre des Arts.
05:00Elle n'est pas pour autant un écrivain digne de figurer dans les manuels de littérature.
05:04Elle veut être de son temps, traiter les problèmes de son époque.
05:07Elle défend le féminisme dans ses ouvrages.
05:10Elle s'inscrirait aujourd'hui au MLF.
05:12Curieuse libération de la femme que de se débarrasser de son mari en l'expédiant dans l'autre monde,
05:18même bien emballée dans une malle.
05:21Cela paraît d'ailleurs impensable aux quelques personnalités connues
05:25qui ont fréquenté son salon littéraire.
05:28Non !
05:29Héra Myrtel, l'auteur d'un essai philosophique sur Schopenhauer,
05:32de « Tous frères », un roman plein de bonnes intentions,
05:37ou de « Fleurs d'ombre », des poèmes charmants,
05:39ne peut avoir commis un crime et l'avoir camouflé de manière si peu élégante.
05:45À moins que ses personnalités ne regrettent d'avoir été reçues chez Mme Weissmann-Bessarabeau.
05:51La philosophie, l'ombre et l'enfer sont pavés de bonnes intentions.
05:56Et puis, l'avocat général rappellera que dans ce salon littéraire,
06:00les affaires d'argent se mêlaient souvent à la poésie.
06:04Il n'y a pas de quoi en être fier quand on se prétend artiste et désintéressé.
06:08Un troisième personnage important apparaît dans ce drame.
06:12La fille de Mme Weissmann, née d'un premier mariage, une jeune fille de 20 ans, Paul.
06:18Une jeune fille qui détestait son beau-père,
06:20parce que celui-ci l'avait obligée à rompre ses fiançailles avec un jeune homme qu'elle aimait,
06:24sous prétexte que ce garçon n'avait pas de situation.
06:27Dans la bourgeoisie en 1920, on ne se mariait pas contre la volonté de ses parents.
06:32C'était impossible, même quand la mère de famille se prétendait féministe
06:35et aimait beaucoup sa fille, ce qui était le cas, qu'on s'en aperçut pendant le procès.
06:39Jamais Paul ne voulut contredire sa mère,
06:42même quand celle-ci, d'un caractère emporté et excessif, se mettait à divaguer.
06:47Paul alors refusait de répondre aux questions, prétendant être tenu par un secret.
06:52Quel secret ?
06:53Les échanges de regards entre Paul et sa mère en disaient long sur leur complicité.
06:58Certains jurés en vinrent à se demander,
07:01et si la mère était innocente ?
07:04Et si la coupable était cette jolie jeune fille apparemment timide ?
07:10Serait-ce Paul qui aurait tué son beau-père,
07:13et, par amour filial, Marie-Louise Weissmann,
07:17tentait-elle de la sauver ?
07:18Le jour où Georges Weissmann Bessarabeau disparut, son chauffeur s'inquiéta.
07:24L'homme d'affaires, en effet, se servait d'une voiture de maître,
07:27c'est-à-dire d'une automobile de luxe,
07:28une limousine louée au garage Saint-Didier,
07:31pour faire de l'effet auprès de ses clients.
07:34Le chauffeur, Édouard Croix,
07:37arrive un samedi pour chercher son patron comme convenu,
07:40et à son domicile, il ne trouve que Mme Weissmann.
07:44Mon mari a dû partir en voyage, il n'a pas eu le temps de prévenir le garage.
07:47« Nous n'avons pas besoin de vous aujourd'hui. »
07:50Édouard Croix va s'en aller quand il remarque que Mme Weissmann a appelé un taxi G7
07:55et qu'on y charge une malle.
07:58Pourquoi ne pas faire appel à ses services ?
08:02Cela le tracasse.
08:03D'autant plus que le lundi non plus, on n'a pas besoin de lui.
08:07Or, jamais son patron n'est parti en voyage sans le prévenir,
08:09même quand il s'agissait de voyages impromptus,
08:12même pour emmener une maîtresse à la campagne.
08:13Un chauffeur est souvent, de par la nature même de son travail,
08:17le confident de celui qu'il conduit tous les jours.
08:22Édouard Croix s'inquiète.
08:24Il se rend au commissariat.
08:25« Pour moi ? »
08:28« Ah, pour moi, c'est sûr, dit-il.
08:29M. Weissmann-Bessarabeau a disparu. »
08:32« Il ne s'entend pas avec sa femme.
08:33Ils ont des scènes terribles entre eux.
08:35Il faut faire quelque chose. »
08:38Le commissaire a trouvé un accent de sincérité dans les déclarations du chauffeur.
08:41Il se rend à l'appartement Square-la-Bruyère.
08:46« Personne, sauf la bonne. »
08:48« Madame est à Montmorency, à la villa, avec mademoiselle. »
08:52« Qu'à cela ne tienne, le commissaire ira jusqu'à Montmorency.
08:55Une jolie promenade l'été, même si ce n'est qu'une promenade et qu'elle ne sert à rien. »
09:00« Mon mari ? » s'exclame Mme Weissmann-Bessarabeau.
09:02« Mais voyons, il est avec une de ses maîtresses. »
09:07« Il en a deux, en ce moment. »
09:09« Sa secrétaire et une femme qui est en ville légiature à Evian. »
09:13« Il est parti pour le week-end à Evian, voilà tout. »
09:17« Vous vous êtes disputé récemment avec votre mari, madame. »
09:20« Gravement même, je crois. »
09:21« Mais c'est vrai. »
09:23« Mon mari, monsieur, est d'origine étrangère, vous le savez. »
09:26« C'est un ancien espiant. »
09:28« J'ai menacé de le dénoncer. »
09:30« Il m'a supplié de ne rien faire. »
09:32« Il a voulu se débarrasser d'un prototype de moteur d'avion et de documents compromettants. »
09:37« Il les a mis dans une malle qu'il devait expédier. »
09:39« Finalement, il a dû partir en voyage et il m'a laissé me charger moi-même de l'expédition à Nancy. »
09:45« Je ne me souviens plus de l'adresse. »
09:48Tout cela parut tellement étrange au commissaire.
09:51Que de retour à Paris, il prévint le parc.
10:01Les récits extraordinaires de Pierre Delmar, un podcast européen.
10:06Je vous ai dit au début de ce récit comment la malle et le corps de Weissmann avaient été retrouvés justement à Nancy.
10:12Madame Weissmann prétendit que le cadavre n'était pas celui de son mari,
10:17affirmant toujours que celui-ci était à Evian, à moins qu'il ne fût parti pour New York ou souvent des affaires l'appelaient.
10:24Mais le frère de la victime l'identifia immédiatement.
10:28L'avocat de la défense, maître de Morogia Ferry, en analysant les cordes qui ficelaient leurs ribles paquets,
10:35tenta bien de démontrer que l'une d'elles ne provenait pas du même magasin, le bazar de la Trinité.
10:41La malle avait donc pu avoir été ouverte et le moteur d'avion empaqueté par les Weissmann remplacé par un cadavre inconnu.
10:50Difficile à croire après la déposition du frère de disparu.
10:52L'enquête évolua alors vers la vie privée du couple.
10:58Car quel pouvait bien être le mobile du crime ?
11:01Haine partagée entre la mère et la fille, contre le chef de famille, intérêt d'argent,
11:07dilapidation de la fortune de Mme Weissmann par un époux qui menait grande vie
11:10et se compromettait dans des affaires trop importantes en fonction de ses moyens ?
11:14Le ménage s'entendait mal.
11:16Georges Weissmann entretenait des maîtresses avec lesquelles il s'affichait dans des restaurants de son quartier.
11:21Son épouse se vengeait en sortant, allant au théâtre avec de jeunes poètes qui espéraient,
11:27obtenant les grâces d'une femme de lettres, entrer plus facilement dans la littérature.
11:31Une domestique déclare avoir porté des lettres à plusieurs de ses jeunes gens ambitieux.
11:36La réponse à l'une de ses lettres d'amour fut retrouvée.
11:39Elle commençait par ces mots « Ma bien-aimée » et « On pouvait-il y a plus loin »
11:44« Es-tu resté fidèle sous les ciels orientaux si voluptueux ? »
11:50« Des mots, des mots de poète » répondit Mme Weissmann.
11:53« J'étais en voyage et il écrivait à une déesse ce que je représentais pour lui. »
11:59« Ce n'était pas un amant au sens légal. Il éprouvait pour moi un amour platonique. »
12:05Elle tentait de faire croire que son ménage était heureux
12:07et que les aventures de son mari comme ses relations avec des écrivains débutants n'avaient pas d'importance.
12:12« On vivait comme cela dans les milieux parisiens peu évolués. »
12:16Elle avouait tout de même qu'une scène très violente avait bouleversé l'appartement.
12:22« J'avais appris que mon mari s'occupait d'une affaire frauduleuse par une lettre. »
12:26« Je la lui ai montré. Il a voulu me la reprendre. Nous nous sommes battus. »
12:31En réalité, Weissmann avait confié à un de ses amis que sa femme avait tenté ce jour-là de l'étrangler.
12:37Le juge d'instruction, intéressé par ces révélations, on l'aurait été à moins,
12:42voulut remonter plus loin dans le passé de cette curieuse famille.
12:46Et pour cela, il fallait regarder du côté du Mexique. Et oui, si loin.
12:50Décidément, dans cette affaire, il y avait non seulement du théâtre,
12:54avec tout ce que cela comporte d'exagéré, mais aussi de l'exotisme,
12:57avec ce que cela apporte de rêve, de fantaisie, de réussite parfois dans le monde des affaires.
13:04Comme si les bonnes affaires se présentaient plus facilement aux antipodes,
13:07dans les pays lointains où l'argent se gagne plus facilement que dans la vieille Europe.
13:12M. Weissmann-Bessarabeau s'occupait d'ailleurs déjà de pétrole.
13:16Un homme en avance sur son temps.
13:18Mais au Mexique, il y avait mieux que du pétrole.
13:22Il y avait de l'argent appartenant à Mme Weissmann.
13:24C'est au Mexique qu'elle s'était mariée une première fois avec un certain M. Jacques, marchand de biens.
13:31Ils avaient eu deux filles, Paul, celle dont je vous ai parlé,
13:34et que l'on soupçonnait de complicité dans l'assassinat,
13:37voire d'en être l'auteur, et une autre mariée à Mexico.
13:41C'est encore au Mexique qu'après la mort de M. Jacques, un suicide,
13:44les nouveaux époux tragiques s'étaient rencontrés.
13:47Georges Weissmann s'y faisait déjà appeler Bessarabeau pour laisser croire qu'il était catholique et non pas israélite,
13:54ce qui là-bas, à l'époque, avait une certaine importance pour réussir dans les affaires.
13:59Jusque-là, rien de sensationnel.
14:01Mais le juge, soudain, s'intéressa au suicide de M. Jacques.
14:05Pourquoi ce suicide ?
14:08Après de mauvaises affaires à Paris, où le couple était venu s'installer,
14:11de graves ennuis d'argent et de la neurasthénie,
14:16M. Jacques s'était pendu au bois de Boulogne,
14:20en laissant un mot dans sa casquette,
14:22« Je me suicide ».
14:24Le permis d'Inhumer avait donc été délivré sans difficulté,
14:28mais Paul et sa mère, peu affectés par ce drame pourtant épouvantable,
14:32étaient aussitôt repartis pour le Mexique afin de profiter au mieux de l'héritage.
14:36Et puis surtout, un vieux prêtre, le chanoine plaisant,
14:41qui connaissait bien Jacques,
14:43déclara que son ami, un vrai catholique, n'avait pu se suicider.
14:48Alors, le billet dans la casquette ?
14:52Un faux billet ?
14:53Un meurtre camouflé ?
14:55Déjà ?
14:57Et sans mâle ni moteur d'avion cette fois ?
14:59Les charges s'accumulaient de jour en jour sur Mme Weissmann et sa fille.
15:04Qu'étaient-elles allées faire dans leur villa de Montmorency après l'expédition de la mâle ?
15:11Une promenade sur le lac d'Anguin ?
15:14Oui, mais quelle promenade ?
15:16Pour jeter à l'eau un revolver, par exemple ?
15:19Et pendant qu'on y était, le portefeuille et les papiers de la victime ?
15:22Une perquisition à la villa permettait de retrouver des restes de morceaux d'étoffe et de draps ensanglantés
15:28auxquels on avait mis le feu dans le jardin et dont de petits débris n'étaient pas complètement calcinés.
15:34Petits, mais suffisants pour accabler les accusés.
15:39Celles-ci poussaient à bout, déprimées, commençant à s'affoler, se débattait dans l'incohérence.
15:44« Surtout, Mme Weissmann. »
15:46« Non, non, Georges n'est pas mort. La preuve, le jour de sa disparition, après l'expédition de la mâle, il a téléphoné à son bureau. »
15:54Et Mme Weissmann-Bessarabeau s'adresse à un des associés de son mari, M. Dauphin.
15:58« On a téléphoné à sa dactylo et vous avez cru, tout le monde a cru, que c'était lui qui téléphonait, n'est-ce pas ? »
16:05« C'est exact, répond M. Dauphin. »
16:08Malheureusement, la dactylo interrogée ne se souvient pas du tout de ce goût de téléphone.
16:13Les accusés cherchent n'importe quoi pour se défendre.
16:16Le matin du soi-disant crime, il y avait trois tasses de thé sur le plateau du petit-déjeuner,
16:21pour M. et Mme Weissmann et pour Paul, comme d'habitude.
16:24Si Georges avait été mort, qui aurait bu la troisième tasse de thé ? »
16:30Ces invraisemblances ne suffisent pas.
16:32La femme de l'être fait d'appel à ses souvenirs littéraires,
16:35évoque un monde second qui participe plus du rêve que de la réalité quotidienne.
16:40À l'entendre, elle a une mission dans la vie,
16:43ce qui explique son attitude que les gens normaux ordinaires jugent curieuse.
16:48« Je me suis voué à un apostolat, c'est moi, qui est à mes frais,
16:52distribué des prospectus demandant qu'on n'acheta plus après six heures dans les grands magasins. »
16:57On connaît ses activités en faveur des femmes, mal payées, exploitées par la société.
17:01Mais elle va plus loin.
17:02Elle invoque Dieu.
17:04Pendant son procès, elle crie dans le prétoire « Galiléen ! »
17:08« Que votre amour nous inspire, que votre règne nous revienne ! »
17:13Et dans sa cellule, elle a rédigé un mémoire qu'elle veut remettre au juré.
17:18De quoi croyez-vous qu'il s'agisse ?
17:21D'un exposé des faits tel qu'elle les conçoit ?
17:23D'une plaidoirie en sa faveur ?
17:24Pas du tout !
17:25D'un essai philosophique, rabâchant ses idées, parlant de Saint-François d'Assise, du sacerdoce féminin et autres fariboles.
17:33On ne peut se défendre longtemps de cette façon.
17:37Alors, un soir à Boudnaire,
17:38Mme Weissmann-Bessarabeau avoue.
17:44Notre ménage était un enfer, il me trompait, il avait des maîtresses.
17:49J'aurais dû le quitter, oui, j'ai eu tort.
17:53Mais il m'a dépensé toute ma dote, j'étais ruiné.
17:57Où allait ?
18:01Vendredi, j'ai trouvé la lettre de celle d'Evian qui lui disait « Viens, je t'aime ».
18:11Alors, en disant, je lui ai fait d'un mer reproche.
18:15Il m'a répondu devant ma fille « Va-t'en, j'ai assez de toi ! »
18:19Et d'autres choses plus dures, plus cruelles, plus infâmes,
18:24qui firent fuir ma fille.
18:27Nous allâmes nous coucher, la scène continua dans le lit.
18:33Il voulut m'étrangler.
18:37Alors, j'ai pris mon revolver.
18:40« Vous aviez un revolver à proximité, pourquoi ? » demande le juge.
18:44« Oui, un revolver. »
18:46« Pour me défendre quand il voulait m'étrangler. »
18:50Je n'ai plus causé.
18:52Il a proféré encore quelques injures et s'est endormi.
18:55Alors, je l'ai tué.
18:59Et tout de suite, j'ai eu peur des conséquences.
19:02Il m'a semblé que mon coup de feu avait réveillé toute la maison.
19:05J'ai entendu un bruit de pas.
19:07J'étais découverte, c'était ma fille.
19:10« Qu'as-tu fait, maman ? » demanda-t-elle.
19:12« Rien, répondis-je.
19:14C'est le chaudron qui est tombé. »
19:18Et j'ai passé le reste de la nuit devant le cadavre.
19:21Au matin, j'ai dit à ma fille d'aller me chercher une malle et d'aller acheter de la ficelle au bazar de la Trinité.
19:28Elle fit tout cela sans rien savoir.
19:32Pendant ce temps, j'entourai le cadavre d'un imperméable.
19:34Et je le plaçai dans la malle.
19:37« Il n'y a pas de sang sur votre lit ? »
19:40Le sang a été bu par l'oreiller.
19:42Et cet oreiller, je l'ai porté chez moi, à Montmorency, où je l'ai brûlé.
19:47Et le revolver, je l'ai jeté dans le lac d'Anguin, à cinquante mètres du casino.
19:57Puis, prise d'une crise de larmes, la coupable se jeta au pied du juge en répétant
20:02« Ma fille n'est pour rien.
20:05Elle n'a rien fait.
20:07Je vous supplie de ne pas lui faire de mal. »
20:12Elle n'est pas coupable.
20:12À son tour, Paul, délivré du secret qu'elle avait promis à sa mère de respecter,
20:20pouvait dire la vérité.
20:22Cela devait finir ainsi.
20:25J'en avais toujours eu le pressentiment.
20:27Le matin, ma mère m'a dit « C'est fait.
20:29Il y avait dans le coin de la chambre un gros paquet.
20:33Alors je le poussai avec elle jusqu'à la malle.
20:36Nous l'y enfonçâmes et nous fisslâmes le tout.
20:39Puis la malle a été portée à la gare de l'Est.
20:45Ma mère a donné quarante francs à l'employé et est partie tout de suite,
20:48sans attendre la monnaie ni le bulletin de bagage.
20:51Ensuite, nous sommes allés à Montmorency.
20:55Et elle éclate en sanglots.
20:59Maître de Moro Giaferi s'écrit
21:00« Cet enfant est convaincu qu'il fallait avouer pour sa défense et celle de sa mère.
21:06Mais malheur à la justice,
21:09si cédant à l'émotion génératrice des sanglots,
21:12on juge là-dessus.
21:14Allez au théâtre pour voir des larmes.
21:17Mais sur le bruit des larmes,
21:20ne décidez pas de la vie ou de la mort. »
21:24Madame Weissmann-Bessarabeau,
21:26reconnue coupable de meurtre avec préméditation,
21:29mais bénéficiant de circonstances atténuantes,
21:31fut condamnée à vingt ans de travaux forcés.
21:33Sa fille, Paul, fut acquittée.
21:35Vous venez d'écouter
21:55« Les récits extraordinaires » de Pierre Bellemare,
21:59un podcast issu des archives d'Europe 1.
22:02Réalisation et composition musicale,
22:04Julien Tarot.
22:06Production, Estelle Lafon.
22:08Patrimoine sonore,
22:10Sylvaine Denis,
22:11Laetitia Casanova,
22:12Antoine Reclus.
22:14Remerciements à Roselyne Bellemare.
22:17Les récits extraordinaires sont disponibles sur le site et l'appli Europe 1.
22:21Écoutez aussi le prochain épisode
22:23en vous abonnant gratuitement sur votre plateforme d'écoute préférée.
Commentaires