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  • il y a 6 semaines
Barbara Pravi s'est révélée au grand public, en France comme à l'international, grâce à son titre « Voilà » interprété lors de l'Eurovision 2021 à Rotterdam. Avec cette chanson, la France a frôlé la victoire en se classant deuxième. Depuis, cette auteure, chanteuse et interprète qui affirmait dans sa chanson être « une chanteuse à demi s'est imposée par la force de ses textes et la sincérité de ses engagements. Dans son dernier single en date, « L'Exil et l'Asile », Barbara Pravi explore son besoin profond de reconnecter avec ses origines et de donner une voix à ses racines serbes et iraniennes. Marquée par une relation du premier amour empreinte de violence, Barbara Pravi fait de son engagement pour les droits des femmes un pilier central de son oeuvre. Barbara Pravi pense que l'art est politique et spirituel. Être sur scène, porter des discours féministes, est déjà un acte militant, surtout quand elle pense à l'Iran, pays d'origine de sa mère, où les femmes sont invisibilisées. Sa chanson « Marianne », écrite en hommage à Masha Amini, morte en détention en Iran, incarne cette prise de parole engagée.

Embarquez Quai n°8 pour cette nouvelle émission de LCP. A bord du train, le paysage défile mais les mots, eux, prennent leur temps. Un journaliste, un invité et un trajet pour faire émerger ce qui ne se dit pas ailleurs. Dans un compartiment singulier, une conversation s'installe, explorant ce qui tisse un itinéraire, éclaire une pensée, porte un engagement. Chaque collection emprunte sa propre voie : Didier Varrod s'entretient avec des artistes pour qui la musique est aussi un acte citoyen. Yves Thréard fait revivre à des figures politiques le jour où leur vie a été bouleversée par un événement à résonnance nationale ou internationale. Laure Adler donne la parole aux féministes. Daphné Roulier interroge des personnalités du cinéma, reflet de notre société... Un format inédit, comme une invitation à penser autrement.

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00:00Voilà, voilà, voilà, voilà qui je suis, me voilà même si, mise à nu j'ai peur, oui, me voilà dans le bruit et dans le silence, regardez-moi, ou du moins ce qu'il en reste.
00:22Bonjour Barbara Pravi.
00:23Bonjour Didier.
00:24Bienvenue dans ce compartiment.
00:26Je suis trop heureuse, je trouve ça magnifique.
00:28C'est vrai ?
00:29Ah j'adore, je me sens très bien, je vais peut-être avoir le vertige avec ce train qui file.
00:34Non, c'est très beau, je trouve ça magnifique, merci de me recevoir.
00:37Vous aimez les trains, l'idée de voyager, ça oui, on va y revenir, mais le voyage en train c'est quelque chose que vous pratiquez ?
00:46Alors de moins en moins en lien avec mon travail, parce que maintenant on est en bus, mais...
00:53C'est comme un train presque, un train de nuit.
00:56Oui mais c'est de nuit, c'est ça, c'est plutôt train couchette.
00:58En revanche, il y a un trajet que j'adore, c'est le trajet Paris-Saint-Raphaël, Val-Escure, que j'ai énormément fait, que je fais encore pour aller voir mon grand-père.
01:05Et c'est vrai que le train et l'avion c'est vraiment des endroits où j'ai beaucoup d'imagination, où ça fait appel voir les paysages défiler comme ça, ça fait vraiment appel à mon imaginaire.
01:14Alors on va revenir à la réalité, le dernier titre que vous avez publié s'appelle L'Exil et l'Asile.
01:20Oui.
01:20Je me demande si ce n'est pas votre meilleure carte d'identité finalement, L'Exil et l'Asile.
01:26Eh bien, je suis ravie que ce soit ma carte d'identité en tout cas.
01:30Oui, il y a vraiment de ça.
01:31C'est marrant parce que quand je suis arrivée dans ce compartiment, je disais que j'aurais adoré connaître les trains dans les années 60-70, ça me fait un peu penser à ça.
01:38Et en lien avec l'Exil et l'Asile, mon grand-père serbe a fui la Serbie en train.
01:46Il a pris un train de façon clandestine et donc il a voyagé de Belgrade jusqu'à la gare de Lyon.
01:52Bientôt, ça fera d'ailleurs 70 ans qu'il est arrivé à la gare de Lyon.
01:56Et je pense que les trains devaient ressembler un peu à ça, à cette époque-là.
01:58Et c'est une histoire d'exil, partir de son pays et d'asile parce que d'être accepté, en tout cas citoyen français, aujourd'hui, ça fait donc 70 ans qu'il est là.
02:10Et il n'y a pas longtemps, je lui ai demandé ce que ça faisait, est-ce qu'il se sentait plus serbe ou plus français.
02:17Et il m'a répondu, tu sais ma petite, quand on se marie, est-ce qu'on quitte sa mère pour autant ?
02:25La Serbie, c'est ma mère et la France, c'est ma femme.
02:27Vous avez ce roulement des airs que vous employez aussi dans vos chansons qui tout d'un coup nous fait voyager.
02:33Mais vous avez le sens de la propos parce que finalement, j'allais vous dire, vous êtes née à Paris.
02:37Oui.
02:38Et j'ai la sensation que plus vous avancez en âge, même si vous êtes encore très jeune, moins vous êtes parisienne et plus vous avez besoin de reconnecter avec vos origines qui sont quand même un peu lointaines.
02:50La Serbie, l'Iran, d'où ça vient ça, ce besoin de ne plus être strictement parisienne ?
02:59Alors je pense que je suis quand même la plus parisienne des parisiennes parce que je suis vraiment née ici.
03:05Mais c'est vrai qu'il y a quelque chose de... Ce qui m'intéresse moi, c'est la... En fait, c'est ce qu'on porte dans la mémoire du corps, mais même de l'intellect.
03:17J'ai l'impression qu'il y a des choses, je dirais, invisibles que nos parents nous transmettent, nos grands-parents nous transmettent.
03:27Et moi, c'est ça que je cherche. C'est-à-dire que bien sûr que je suis née à Paris, mais en fait, deux générations avant moi, il n'y a pas un de mes grands-parents qui était français.
03:38Donc c'est hyper intéressant de voir ce que ces gens-là ont de politique, d'international, de différent, c'est-à-dire de culturellement différent,
03:52que ce soit dans la religion, que ce soit dans les codes sociaux, que ce soit dans leur vécu.
03:56Forcément, ça imprègne, qu'on le veuille ou non, ça imprègne nécessairement l'être humain qu'on devient.
04:01Ce qui a été le cas d'ailleurs de votre dernier album en date, La Piéva, c'est ça, c'est finalement célébrer l'empreinte généalogique, puisque ça signifie la chanteuse.
04:11Complètement. En tout cas, je passe mon temps, c'est vrai, plus je vieillis, plus je vais chercher ça, l'histoire, la mémoire, les ressemblances, ce que j'aime dans chaque culture,
04:25comprendre dans quel cadre mes grands-parents ont grandi, pourquoi ils sont partis, comment est-ce qu'on est accepté dans un pays.
04:32Parce qu'en plus, c'est une génération où, à cette époque-là, quand nos grands-parents sont arrivés, pour beaucoup, il n'y avait pas cette fierté de venir d'ailleurs.
04:42Il y avait le besoin de devenir français et donc d'oublier presque ses origines.
04:48Donc c'est marrant parce que j'ai la sensation, mais même de tous mes amis, c'est notre génération à nous qui allons chercher pour trouver la beauté dans ce que nos grands-parents ont voulu complètement effacer, en fait.
05:00Et je trouve ça important de le mettre devant.
05:06C'est ce qui vous a emporté dans ce voyage initiatique qui a précédé l'enregistrement de l'album La Chanteuse, La Piéva ?
05:16Oui, j'avais très envie de retourner avec mon grand-père en Serbie, dans ce village, parce que La Piéva, c'est une histoire assez incroyable.
05:25C'est une ancêtre en 1750 qui était tigane et elle s'appelait Milovanovitch originairement.
05:34Mais en fait, elle était marchande, donc elle était nomade, donc elle s'arrêtait dans plein de villages et elle se mettait à chanter le soir.
05:41Et donc les gens des villages ont commencé à la connaître pour sa musique, plus que pour ses marchandises.
05:46Et ils l'ont renommée de Milovanovitch, elle s'est fait appeler la Piéva, qui veut dire la chanteuse vraiment littéralement.
05:52Et ses enfants, au fur et à mesure, se sont fait appeler les Pievici, donc les enfants de la chanteuse.
05:57Et c'est mon nom de famille, mon vrai nom de famille.
05:59Donc il y a une histoire qui est folle autour de la musique, mais même autour de cette idée d'être un peu nomade.
06:05Là, on est dans un train, mais en fait, d'être dans un bus, d'aller de ville en ville pour chanter, il y a quelque chose de super beau.
06:12C'est-à-dire que je n'ai pas fait exprès, mais je fais exactement la même chose que mon ancêtre, en fait. C'est trop beau.
06:17Et en fait, après cette aventure initiatique, vous avez donc déployé ces chansons.
06:23Et en même temps, il y a une nouvelle personnalité de Barbara Pravi qui s'est structurée, qui était là depuis le début, mais qui s'est structurée à ce moment-là.
06:31C'est votre engagement pour les femmes, pour la condition féminine, comme on disait dans les années 70.
06:38Cet engagement, il vient de loin, mais il vient de vous, puisque vous avez été suffisamment maltraitée dans votre vie amoureuse pour pouvoir, à un moment, embarquer dans ce combat.
06:50Pour pouvoir prendre conscience, je dirais, de mes semblables.
06:55C'est-à-dire déjà du fait que je n'étais pas toute seule, parce qu'au moment où j'ai vécu, moi, toutes mes histoires de violence, etc., d'abord, j'étais assez jeune.
07:08C'était entre mes 17 et mes 24 ans, je dirais.
07:10Pardon de vous couper, mais c'est quand même incroyable de dire que votre premier amour, votre première expérience amoureuse est celle de la violence.
07:21Complètement.
07:21Vous êtes entrée dans l'amour par la violence.
07:23Complètement. Et d'ailleurs, ce n'est pas simple d'en sortir, du coup, de sortir des mécanismes, parce qu'en fait, on apprend.
07:31C'est-à-dire que moi, mon jeu amoureux, il a été conditionné avec la violence.
07:37J'ai appris une forme de soumission, en fait, même sans le vouloir, parce que je ne suis quand même vraiment pas quelqu'un...
07:45Ça, c'est clair.
07:46J'ai énormément de caractère, énormément de passion, dans le sens où je sais très bien me défendre, etc.
07:55Mais c'est vrai que, en fait, j'ai tellement appris à dealer avec la violence que ce n'est pas du tout facile d'en sortir.
08:03Et pour en sortir, d'abord, il faut en parler, selon moi.
08:08Moi, j'ai eu besoin d'en parler. J'ai eu besoin, évidemment, d'aller voir des psychologues pour comprendre, en fait,
08:14parce que c'est des mécanismes qui nous enferment et c'est très compliqué de comprendre pourquoi est-ce qu'on va toujours vers ces mêmes schémas-là,
08:21parfois même sans le vouloir, on se retrouve face à des situations un peu de boucle.
08:26C'est assez étonnant.
08:28Et alors, ce qui est étonnant, de la même manière qu'il y a une mémoire qui se transmet,
08:33j'ai appris il n'y a pas longtemps que ma grand-mère maternelle, que je n'ai jamais connue, elle est décédée avant que je la rencontre,
08:39est la première femme à avoir ouvert le premier centre pour femmes battues à Paris.
08:45Et je l'ai appris il y a, je dirais, un an.
08:48Donc c'est dingue, c'est-à-dire qu'il y a des choses qui se transmettent jusque-là, quoi.
08:55D'un coup, mon engagement pour les femmes, qui est tellement naturel,
09:00en fait, quelque part, il était même inspiré par cette femme-là dont je ne connaissais pas l'histoire.
09:06C'est fou.
09:06Est-ce que vous pensez aujourd'hui que le fait que l'avortement soit entré dans la Constitution française
09:13est une avancée imparable ?
09:16Vous, qui avez aussi raconté, notamment dans une chanson bouleversante qui s'appelle « La chair »,
09:20votre expérience de femme meurtrie lors de l'expérience de votre avortement.
09:27Je pense malheureusement que les lois sont faites par les hommes
09:30et elles peuvent être défaites par les hommes de la même manière.
09:32Je pense que c'est extrêmement important que cette loi soit passée.
09:36enfin, qu'elle soit entrée dans la Constitution.
09:39En revanche, encore une fois,
09:42les sociétés humaines sont tellement éphémères et tellement…
09:46On reproduit toujours les mêmes choses, les mêmes bêtises,
09:49à des époques différentes, dans des contextes différents,
09:52mais finalement toujours un peu pareils.
09:53J'espère que ça changera quelque chose pour toujours,
09:58mais honnêtement, je peine à le croire.
10:00Je ne suis pas du tout défaitiste, mais…
10:02C'est-à-dire que vous êtes comme l'été un peu une autre, Barbara,
10:08qui n'avait pas de nom de famille, Barbara,
10:10qui disait qu'il faut continuer à vigiler ?
10:12En permanence.
10:14En permanence, mais ce n'est pas vigiler, c'est instruire, selon moi.
10:17C'est-à-dire qu'il faut que nos enfants, ceux qui arrivent,
10:22comprennent en quoi l'avortement, c'est quelque chose d'essentiel,
10:27c'est quelque chose qui doit appartenir à la femme qui prend la décision,
10:30c'est quelque chose qui doit être absolument libre,
10:34que ce soit d'en parler, de le faire,
10:37et qu'encore une fois, c'est une décision qui doit appartenir absolument
10:41à la personne qui en fait le choix,
10:44enfin à la personne qui décide de se faire pratiquer l'avortement,
10:48et que ce ne soit pas quelque chose qui nous rende coupables,
10:51c'est-à-dire d'enlever toutes les notions de culpabilité
10:53qui sont associées aux gestes, que ce ne soit pas…
10:55– Ce que vous avez vécu dans la chanson,
10:57vous racontez qu'on vous a traité de pute,
10:58lorsque vous avez été consultée.
11:01– Bien sûr, il y a encore des personnes qui refusent de le pratiquer,
11:05malgré le fait que ce soit inscrit dans la Constitution,
11:08enfin je veux dire, parce que c'est associé à quelque chose,
11:11à une idée de la religion, à une idée catholique en fait,
11:14qui porte notre société, encore aujourd'hui,
11:18et pour moi c'est des choses qui sont complètement décorrélées,
11:20c'est-à-dire la religion telle qu'elle l'était avant,
11:24elle ne peut plus être pratiquée, ni pensée, ni réfléchie
11:26de la même manière aujourd'hui,
11:28parce qu'elle doit être pratiquée avec notre raison,
11:30c'est-à-dire que selon moi, on doit…
11:34la foi, ce n'est pas la religion,
11:38c'est des choses qui sont différentes.
11:39– Vous êtes croyante.
11:40– Je suis hyper croyante,
11:42et je suis hyper croyante, je suis très…
11:46– Vous priez ?
11:47– Je prie énormément, je prie…
11:49j'allais dire quasiment tous les jours,
11:51mais ce n'est pas vrai, je prie tous les jours,
11:52avant les concerts, j'ai des espèces de petits rituels.
11:56– Vous avez écrit aussi des textes qui sont presque des prières,
12:00en soi aussi, qui sont construites un peu pareil.
12:03– Oui, c'est des prières, mais ce n'est pas des prières au sens religieux,
12:05c'est des prières, pour moi, le spirituel et le matériel
12:09sont en interdépendance, en permanence, dans la vie de tous les jours.
12:12Si on est un petit peu attentif, on a…
12:15En tout cas, moi, j'ai été élevée avec cette espèce d'attention du cœur,
12:18des signes.
12:20Donc par exemple, quand les gens meurent,
12:23je les sens hyper présents autour de moi,
12:25c'est quelque chose de vraiment de ressenti, de physique.
12:27ma vie entière, je la vois, je la traverse en étant à la fois très ancrée
12:35dans le monde, dans ce que je peux toucher et voir,
12:39et à la fois dans ce que je peux ressentir.
12:42Pour moi, l'émotion, mais même la création,
12:44c'est quelque chose d'ultra spirituel,
12:46c'est quelque chose qui est envoyé,
12:49c'est-à-dire que c'est un monde qui communique avec nous en permanence.
12:51– Alors c'est marrant parce que vous dites ça,
12:53vous dites que c'est extrêmement spirituel,
12:56et je le crois parce que je pense que la création,
12:58parfois, vous possède,
12:59mais vous avez dit aussi l'art est politique.
13:02– Oui.
13:02– Alors comment le politique et le spirituel
13:04peuvent s'accorder, Barbara Pravi ?
13:06– C'est une très bonne question.
13:08Je pense que certaines œuvres sont politiques,
13:15et ce n'est pas vrai en fait.
13:16L'art est politique dans la mesure où, par exemple, en Iran,
13:18je prends toujours cet exemple du fait de ma mère,
13:20mais typiquement, ce que je fais,
13:23moi, quand je suis sur scène,
13:25avec mes robes transparentes et mes croix sur les seins
13:28et mes discours féministes
13:30et mes témoignages d'avortement,
13:34même quand je chante la chanson Marianne,
13:37qui est une chanson que j'ai écrite à la suite
13:38de la mort de Mashao Amini,
13:40qui s'était faite assassiner en Iran,
13:42évidemment que, partant du principe qu'en Iran,
13:46les femmes n'ont pas le droit de se produire en public,
13:48n'ont pas le droit de chanter,
13:49n'ont pas le droit de faire de l'art.
13:52Toute forme d'art est politique.
13:54C'est juste que nous, on a la chance d'être dans un pays plus libre,
13:58et donc tous les artistes ne sont pas là en train de dire
14:02« ce que je fais, c'est politique »,
14:03mais en vrai, si on tire le fil,
14:04il y a tellement de pays où les femmes n'ont pas le droit
14:06de faire ce qu'on fait,
14:08qu'en fait, même le moindre discours de femmes est politique.
14:11La moindre femme qui prend la parole est politique.
14:14– Vous dites femmes.
14:14– Femmes et hommes, bien sûr,
14:18mais pour le coup, oui, bien sûr, femmes,
14:22parce que c'est plutôt malheureux.
14:24Femmes et minorités, d'ailleurs, pas seulement femmes.
14:27– C'est ça, en fait, vous dites que l'engagement,
14:28aujourd'hui, s'est déplacé par rapport aux années 70, aux années 80,
14:32et que c'est vraiment les questions de genre
14:34qui ont supplanté un peu les questions de politique politicienne,
14:38et que c'est par le genre, par les conquêtes féministes,
14:41mais aussi par la reconnaissance des droits des minorités,
14:44que se structure l'engagement politique, c'est ça ?
14:47– Complètement.
14:48Et je crois vraiment que…
14:50En fait, les générations qui arrivent,
14:54je le vois même dans les discussions.
14:56Par exemple, j'ai un batteur qui a 22 ans,
14:59et donc, du coup, forcément, on n'a pas les mêmes…
15:01Enfin, j'en ai 32, j'en ai 10 de plus, oh là là.
15:03– Diantre.
15:05– Diantre.
15:05– Et je vois bien que c'est une génération
15:08qui n'est pas du tout élevée comme la mienne,
15:10et c'est magnifique à voir,
15:12donc il y a des…
15:15Ouais, évidemment, pour moi, que l'art est politique.
15:18Et ça n'enlève en rien sa spiritualité,
15:22parce que la magie de l'art fait sa spiritualité.
15:29C'est-à-dire, pour moi, la spiritualité, encore une fois,
15:31c'est accepter presque de vivre avec des anges, quoi,
15:36de vivre avec un monde qui cohabite avec le nôtre.
15:39Et c'est peut-être débile de dire ça,
15:41mais je pense qu'un jour, la science montrera
15:43qu'il y a plusieurs strates, un peu comme dans…
15:46Comment il s'appelle ce film ?
15:48Où c'est un…
15:49Ce mec va dans l'espace.
15:51Oh, on ne connaît que ça.
15:53Ce n'est pas Inception, c'est…
15:55– J'allais dire Inception interstellar.
15:57– Interstellar.
15:58– Eh bien, voilà, moi, je crois à fond.
16:00Je pense que, alors, c'est peut-être pas dans une bibliothèque
16:03qu'on verra qu'il y a un autre monde, etc.,
16:05mais je pense vraiment que le monde spirituel communique avec nous
16:09en permanence, que c'est des espèces de vases communiquants,
16:12que c'est à travers ça que naît la création,
16:14que naît la beauté, que naît la nature, etc.
16:18et que, et voilà, et l'art et la politique vont ensemble
16:24parce que quand on vit dans ce monde, on est imprégné de politique,
16:28mais forcément, on est imprégné de gouvernement,
16:30on doit vivre avec des concepts, avec des lois,
16:35avec des codes qui régissent des pays.
16:37Ça n'enlève en rien l'aspect artistique de la création.
16:44Je ne sais pas si c'est très clair.
16:46– Mais tout à fait.
16:47Alors, ce train ralentit, mais parfois accélère,
16:49et il me fait penser à une de vos chansons du dernier album
16:53qui s'appelle Exister.
16:55– Oui.
16:55– Qui est une chanson, en fait, qui avance comme les trains,
16:59aurait dit Truffaut.
17:00C'est-à-dire que vous y faites le portrait,
17:05vous vous mettez dans la peau d'une femme ou d'un homme,
17:08d'ailleurs vous dites que ça peut être un homme ou une femme,
17:10qui tout d'un coup, par sa volonté d'exister,
17:13écrase le monde.
17:14C'est une critique en creux du libéralisme économique,
17:18du capitalisme.
17:19Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous mettre à la place
17:22d'un abominable cynique de nos sociétés occidentales ?
17:28– Il me semble que c'est quand il y a eu le…
17:33c'est quand Trump est arrivé au pouvoir,
17:37j'ai eu une espèce de prise de conscience.
17:40Je me suis dit, mais mon Dieu,
17:41mais comment est-ce que l'ego déforme l'être humain ?
17:48Alors là, c'est carrément Trump, Poutine, enfin…
17:50– C'était quasiment Elon Musk, hein ?
17:52– Complètement, en fait.
17:54Après, voilà, là c'est poussé au paroxysme d'hommes politiques
17:58qui deviennent complètement…
17:59Enfin, pour moi, il n'y a plus de politique là-dedans,
18:01il n'y a que de l'ego et du combat,
18:03c'est-à-dire qu'on oublie…
18:05Les populations n'existent même plus,
18:07on dirait, il y a une forme de maladie mentale.
18:12Mais ce que je trouve intéressant dans cette chanson,
18:15c'est que, en fait, personne n'est à l'abri
18:18de devenir cette personne-là.
18:21Et on peut tous…
18:21– De devenir un monstre ?
18:22– De devenir un monstre, sans aller jusqu'au monstre,
18:26de devenir quelqu'un qui abuse de son pouvoir.
18:28Moi, ça m'est arrivé de tomber dans un train
18:30et qu'un contrôleur fasse complètement de l'abus de pouvoir.
18:33– Il n'y en a pas, là.
18:34– Non, il n'y en a pas.
18:35Mais c'est possible que moi, ça a dû m'arriver peut-être de le faire,
18:39même dans le cadre de ma tournée.
18:41Enfin, je veux dire, on est tous, je crois…
18:44Et c'est là où, en fait, on doit tester nos qualités d'êtres humains
18:48et c'est là que c'est beau parce qu'on n'est pas toujours géniaux, bien sûr.
18:52Et en fait, je crois qu'à plein de moments, chaque jour,
18:55on a l'occasion de prendre des décisions,
18:57de s'adresser aux autres
18:58et d'utiliser notre pouvoir,
19:03notre position, qu'elle soit position sociale,
19:05face aux autres,
19:07et de l'utiliser bien ou mal.
19:10Et en fait, je crois que si on fait
19:13trop de fois le mauvais choix,
19:15on ne se voit pas basculer
19:17et si on a du pouvoir,
19:19plus on a du pouvoir,
19:21plus on peut devenir dangereux
19:23et dangereux à grande échelle.
19:25Et c'est marrant parce qu'en ce moment,
19:26je lis un bouquin sur Joseph Fouché
19:28qui était un personnage complètement étonnant
19:31pendant, par exemple, pendant la terreur,
19:35à l'époque de Robespierre, etc.
19:37Et ce qui est très intéressant,
19:38c'est de voir que, par exemple,
19:40un personnage comme Robespierre
19:41qui a écrit des discours politiques
19:43extraordinaires,
19:45contre la peine de mort, etc.,
19:48mais il a fait exécuter tellement de monde.
19:50Donc en fait, juste parce qu'il avait,
19:52à un moment donné,
19:53eu énormément de pouvoir,
19:55qu'il a été adulé comme la figure de la Révolution,
19:59et bien d'un coup,
20:00parce que les gens n'écoutaient plus
20:01ce qu'il disait,
20:02parce qu'il a trop animé les peuples,
20:05il a été obligé, obligé,
20:07il a choisi de tuer des gens,
20:09alors qu'il était lui-même en train de dire,
20:11non, moi je tuerai...
20:11Donc, en fait, l'ego, le pouvoir de tout temps,
20:15ça rend les gens zinzins.
20:17Et quand vous rentrez dans le personnage,
20:18dans cette chanson,
20:19comme moi qui vous ai vu plusieurs fois sur scène,
20:22vous êtes dans quel état ?
20:23Parce que vous la vivez dans toute votre chair
20:26et dans tout votre corps, cette chanson.
20:28Est-ce que c'est une manière
20:30de chasser ses propres démons aussi,
20:33à travers l'interprétation ?
20:34Parce que, pour le coup,
20:35vous êtes une grande interprète,
20:37mais là, vous vous dépassez même.
20:40Vous vous amusez aussi.
20:42Je m'amuse beaucoup.
20:43En fait, je prends un plaisir fou
20:45à regarder les gens dans les yeux
20:47et à être malaisante.
20:50C'est bizarre,
20:51et surtout à faire monter la pression.
20:55C'est-à-dire, même dans mon corps,
20:57je sens mes mains qui se crispent
20:59de plus en plus.
21:00C'est une forme de trance
21:01parce que je sais que je sors de scène
21:02juste après ce morceau
21:03et je suis en sueur
21:07et je m'assois
21:08et j'ai besoin de boire un grand verre d'eau.
21:11En fait, je sors complètement de...
21:13Alors, je ne me regarde pas du tout être...
21:15Et c'est assez étonnant.
21:17Et c'est souvent le cas sur scène
21:18et encore plus avec cette chanson.
21:20Il y a quelque chose de très...
21:21Vraiment une forme de trance.
21:23Et mon but, c'est d'aller chercher
21:26justement la plus grande,
21:30presque détente de corps et de tête.
21:33Je connais mon texte tellement par cœur
21:34qu'en fait, je ne pense même plus
21:36à ce que je dis.
21:37Ça devient un espèce de truc
21:38complètement...
21:40physique, quoi.
21:43Mais c'est aussi une façon
21:44de soigner le mal par le mal
21:46parce que moi, j'ai regardé aussi le public
21:48à ce moment-là qui est toujours...
21:50Il y a ceux qui connaissent la chanson
21:51pour l'avoir écoutée,
21:52mais ceux qui ne vous connaissent pas
21:53entièrement et qui se disent
21:54« Mais qu'est-ce qu'elle nous raconte ?
21:56Dans quel voyage elle nous fait partir ? »
21:58Et c'est aussi assez efficace,
22:00parfois, de prendre le mal,
22:02de le décrypter
22:04pour le chasser,
22:06pour mieux le chasser, quoi.
22:06Bien sûr, et je crois que c'est aussi
22:08un des rôles.
22:10Je ne dirais pas un des rôles
22:11parce qu'encore une fois,
22:11chacun a son idée
22:12de ce que doit être un artiste,
22:14mais pour moi,
22:16c'est de toute façon
22:17une forme de catharsis, quoi.
22:19C'est-à-dire, il y a quelque chose
22:20entre le public et soi,
22:22il y a quelque chose
22:22dans la parole,
22:24dans le fait...
22:25Mais même dans le mouvement du corps,
22:26très libérateur, en fait.
22:28Quand vous vous êtes produit
22:30sur la scène de l'Eurovision
22:31pour cette chanson
22:33qui restera...
22:33qui est une chanson mythique
22:35qui, maintenant, vous dépasse.
22:37Complètement.
22:38Voilà.
22:39Les premiers mots de cette chanson,
22:41c'est « Écoutez-moi ».
22:42Est-ce que vous avez l'impression
22:43que vous êtes mieux écouté aujourd'hui
22:45que vous ne l'étiez
22:46quand vous vous adressiez
22:49à des millions de téléspectateurs
22:51en leur disant
22:51« Écoutez-moi ».
22:54C'est évidemment...
22:55C'est évidemment que oui.
22:57C'est-à-dire...
22:59Je sais...
23:01Alors, moi, c'est vraiment...
23:02C'est mon endroit avec Pepsi,
23:04le rapport à la sensation
23:07de ne pas être écoutée,
23:08de ne pas être entendue.
23:10Donc, je crois que c'est vraiment
23:12mon travail sur moi, quoi,
23:14de comprendre pourquoi
23:16est-ce que j'ai cette sensation
23:17de jamais avoir été entendue, etc.
23:19Mais c'est sûr que ma vie
23:20a tellement changé
23:21depuis l'Eurovision.
23:23J'ai un lien au public
23:25qui est tellement puissant.
23:27J'ai un espèce d'amour et de...
23:30Mais presque, c'est un acte de...
23:34C'est-à-dire que je fais avec mon public
23:36ce qui m'a manqué
23:38quand j'étais plus jeune,
23:41à savoir la parole.
23:43Il y a un vrai lien de parole,
23:45un pacte d'honnêteté presque.
23:48Moi, je promets de dire
23:49et de tout dire
23:50et de tout donner de moi
23:52à chaque fois que je suis sur scène.
23:53et je sens bien qu'en retour,
23:55les gens sont encore là
23:56cinq ans après,
23:58quatre ans après,
23:59toujours fidèles,
24:00toujours tellement attentifs,
24:02toujours tellement présents.
24:04Donc, bien sûr
24:05que je me sens entendue
24:07et écoutée et aimée.
24:09Et j'ai de moins en moins
24:10le syndrome de l'imposteur.
24:12Et vous n'êtes plus
24:13une chanteuse à demi.
24:15Ça aussi, c'est une expression
24:16très forte,
24:17se dire finalement
24:18je ne suis que la moitié
24:19d'une chanteuse.
24:20Pour la petite blague,
24:21mon bassiste,
24:23il est américain
24:24et à la fin de la première tournée,
24:26il est venu me voir
24:26et il m'a dit
24:26« Hey Barbara,
24:28je viens de comprendre
24:29que quand tu dis
24:29la chanteuse à demi,
24:31ce n'est pas la chanteuse
24:31qui boit des bières. »
24:33Et j'étais là,
24:33genre,
24:34vous étiez fou.
24:34Donc, on a passé 120 dates,
24:36il pensait que j'étais
24:37une chanteuse bourrée.
24:38C'est hilarant.
24:40Oui, vous êtes une chanteuse
24:42pleine et entière.
24:43Vous êtes d'ailleurs plus
24:44une femme qui chante
24:45qu'une chanteuse.
24:47Ah, c'est beau.
24:48Je ne m'étais jamais dit
24:48ça comme ça.
24:49Je me suis toujours
24:50plus considérée
24:51comme autrice
24:52que comme chanteuse
24:53et là,
24:53ça commence à s'équilibrer.
24:55C'est-à-dire que
24:56je commence à prendre conscience
24:57et mesure surtout
24:58de mon instrument.
24:59C'est vrai que
25:00comme c'est quelque chose
25:01d'assez naturel chez moi,
25:02j'avais pas...
25:03Pendant longtemps,
25:06c'était un peu...
25:08Je mettais plutôt
25:09mon art dans les mots.
25:10J'avais la sensation
25:11de mettre plutôt mon art
25:11dans les mots.
25:12Et c'est vrai que je commence
25:13à vraiment utiliser
25:14même sur scène
25:15ma voix de façon
25:16beaucoup plus vaste,
25:18utiliser plus mes graves,
25:19mieux mes aigus,
25:21d'être beaucoup plus subtile,
25:22etc.
25:23Et du coup,
25:23voilà,
25:23je deviens peut-être
25:24plus une femme qui chante.
25:26Merci beaucoup Barbara Pravi.
25:28J'adore être avec vous.
25:28J'aime bien voyager avec vous.
25:31Moi aussi.
25:32J'adore.
25:33Merci beaucoup.
25:34À bientôt.
25:34À bientôt.
25:35Sous-titrage Société Radio-Canada
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