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  • il y a 7 semaines
Pierre Le Vigan décrypte les lacunes et les contradictions de Jean-Jacques Rousseau dans "L’erreur de Rousseau : les impasses du Contrat social".
Rousseau semble être le doctrinaire d’une démocratie réelle, c’est-à-dire d’une démocratie directe. Mais il reste à mi-chemin, et il la conditionne à des exigences de vertu telles que lui-même reconnaît que ces institutions ne sont pas possibles pour des hommes.

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Éducation
Transcription
00:00Deux semaines nous séparent de la fin de la campagne de dons, le 31 décembre, comme un coup près.
00:05Et c'est maintenant que tout se joue.
00:07Si la mobilisation des téléspectateurs et des donateurs de TV Liberté s'amplifie,
00:12alors nous pourrons projeter la chaîne vers 2026, 2027,
00:15toujours plus libre, toujours plus forte, plus audacieuse que jamais.
00:20Mais si le rythme actuel se maintient,
00:22alors l'avenir de la première chaîne alternative de France sera compromis.
00:28Et quel cadeau ce serait ?
00:29Un cadeau pour ceux qui rêvent de 2026 et de 2027 sans contestation de leur monopole.
00:34Une victoire pour ceux qui veulent des médias tenus par l'État, par un oligarque ou par les annonceurs.
00:40Un triomphe pour ceux qui ont tenté de nous réduire au silence par la censure bancaire.
00:45Ne leur offrons pas cette victoire.
00:47Ne les laissons pas pavoisés.
00:49Protégez TV Liberté.
00:51Protégez TVL.
00:52Faites un don.
00:53Chers spectateurs, bonjour.
01:04Dans notre Zoom du jour, nous allons parler de la faute à Rousseau,
01:07ou plutôt dans un français plus correct,
01:10l'erreur de Rousseau.
01:11C'est le titre d'un livre de Pierre Levigan.
01:13Pierre Levigan, bonjour.
01:14Bonjour, Renaud de Bourloff.
01:15Alors Pierre Levigan, nos spectateurs de TV Liberté vous connaissent bien.
01:20Vous avez écrit de nombreux ouvrages sur la philosophie, mais aussi sur l'urbanisme.
01:24Alors bien sûr, c'est plutôt la philosophie qui nous intéresse aujourd'hui.
01:27Vous nous présentez L'erreur de Rousseau, un ouvrage avec, pour sous-titre,
01:31Les impasses du contrat social.
01:33C'est aux éditions La Barque d'Or.
01:35Alors vous décryptez le célèbre ouvrage de Jean-Jacques Rousseau,
01:40Le contrat social.
01:40Et vous pointez de nombreuses contradictions,
01:45et notamment, la plus importante, c'est dans cette distinction
01:48entre le peuple et le gouvernement,
01:53le fait que Jean-Jacques Rousseau ne donne pas les véritables contours
01:56de cette relation entre le peuple et le gouvernement.
02:00Oui, alors Jean-Jacques Rousseau est connu surtout pour sa critique
02:05de la démocratie représentative.
02:07Il explique que le peuple français, le peuple anglais, croit être libre
02:12parce qu'il élit des représentants, mais en fait, il n'est pas libre
02:16parce que, nous explique Rousseau, la vraie démocratie suppose le pouvoir direct du peuple
02:24et non pas la délégation.
02:26Alors on se dit, on voit là qu'il va dans le sens d'une démocratie directe
02:31et qui paraît, en fait, assez convaincant.
02:34En fait, à vrai dire, on est un petit peu déçu par la suite des propos de Rousseau
02:40parce que c'est vrai qu'il insiste beaucoup sur ce principe de la souveraineté du peuple
02:45qui ne peut pas être déléguée.
02:48Toutefois, il y a chez Rousseau une distinction entre cette souveraineté
02:53qui est en fait le pouvoir législatif, le pouvoir d'approuver les lois
02:58et le gouvernement.
03:00Le gouvernement, c'est le pouvoir exécutif
03:03et le gouvernement ne peut pas être démocratique, nous dit Rousseau,
03:09sauf s'il existait un peuple de dieux.
03:12S'il existait en fait un peuple de dieux, il n'aurait même…
03:15Un peuple de dieux au pluriel, c'est ça ?
03:16Si les hommes étaient des dieux ?
03:17Oui, si les hommes étaient des dieux, avaient toutes les qualités des dieux.
03:22Alors dans ce cas-là, effectivement, il n'y aurait pas besoin de gouvernement
03:27puisque les hommes-dieux s'auto-gouverneraient eux-mêmes.
03:34Le gouvernement étant en quelque sorte l'intermédiaire entre la loi
03:37et l'application de la loi.
03:39Ce qui est problématique chez Rousseau, c'est que cette souveraineté du peuple
03:44qu'il affirme hautement, comme principe, à vrai dire,
03:49dans les propositions que lui-même fait concrètement,
03:54eh bien à vrai dire, cette souveraineté s'évanouit.
03:57Je m'explique, une loi n'est valable, nous dit Rousseau,
04:02que si elle a été approuvée par le peuple.
04:04Mais l'idée de concevoir des lois, l'idée de les discuter, de les amender, etc.,
04:14enfin tout ce domaine n'appartient pas au peuple, mais au gouvernement.
04:19En fait, il appartient exactement à ce que Rousseau appelle les magistrats,
04:23mais les magistrats font partie du gouvernement, c'est-à-dire du pouvoir exécutif.
04:27Donc en fait, le peuple se prononce, et sa décision à force de loi,
04:35mais se prononce uniquement sur ce sur quoi on lui demande de se prononcer.
04:42Pour prendre un exemple contemporain,
04:46si les magistrats ne demandent pas au peuple,
04:50voulez-vous plus d'immigration ou moins d'immigration,
04:52voulez-vous plus d'Union européenne, de pouvoir de la Commission européenne
04:56ou moins de pouvoir de la Commission de l'Union européenne,
04:59eh bien le peuple lui-même ne peut pas se poser à lui-même cette question,
05:05et il ne peut pas trancher cette question.
05:07Donc en fait, le pouvoir souverain du peuple,
05:11finalement, le problème c'est qu'il est en aval de l'élaboration des lois.
05:15C'est-à-dire qu'après que des magistrats dont la légitimité, à vrai dire, est très problématique,
05:23puisque Rousseau ne nous dit pas qui a vocation à être magistrat,
05:29comment ils se désignent, par l'élection, par le tirage au sort.
05:34Est-ce qu'ils s'autodésignent, etc. ?
05:35Bon, ça c'est un point aveugle dans la pensée de Rousseau.
05:40Eh bien en fait, si les magistrats ne posent pas un certain nombre de questions au peuple,
05:44eh bien le peuple ne pourra jamais dire ce qu'il veut sur un certain nombre de sujets
05:48qui pourtant peuvent être, du point de vue du peuple, les sujets les plus importants,
05:53les sujets qui lui tiennent le plus à cœur.
05:56Donc là, c'est quand même extrêmement problématique.
05:59Alors, tout repose sur, en quelque sorte, le pari que les magistrats vont être extraordinairement verteux,
06:06vont être habités par ce que Rousseau appelle une religion civile,
06:11consistant à être omnubilé par l'intérêt du peuple, l'intérêt de la nation,
06:20et poser les questions décisives au peuple, les questions qui engagent la pérennité du peuple
06:25et sa survie et son bien-être.
06:28Mais ça, c'est un pari.
06:31Alors, comme dit le grec Créon,
06:34qui jugera les juges ?
06:35Et donc, en quelque sorte, qui décidera que les magistrats sont vertueux ?
06:40Eh bien, là-dessus, c'est un point d'interrogation.
06:44Ils sont supposés vertueux parce qu'ils sont supposés être habités
06:48par l'esprit de cette religion civile que Rousseau appelle de ses voeux.
06:53Mais est-ce que des voeux suffisent ?
06:55C'est toute la question.
06:57– Oui, en fait, on a l'impression qu'il y a beaucoup de questions chez Rousseau
06:59et pas de réponses.
07:01Il y a aussi beaucoup de…
07:03Ce qui donne des difficultés à trouver des réponses,
07:05c'est qu'il y a beaucoup de concepts très flous et mal définis.
07:08Vous avez parlé de la vertu, mais qu'est-ce que la vertu ?
07:11Même pour Rousseau, il y a aussi la question de la volonté générale.
07:15C'est beaucoup de concepts mal définis ou très peu définis,
07:20ce qui vous apporte d'ailleurs à beaucoup d'interprétations, finalement.
07:22– Alors, vous avez tout à fait raison.
07:24Alors, la volonté générale, c'est vraiment un thème central chez Rousseau.
07:27– D'ailleurs, vous avez même un chapitre que vous appelez
07:30« La mystérieuse volonté générale ».
07:33C'est le titre exact du chapitre ?
07:35– Exactement.
07:36– Voilà, c'est ça.
07:36La mystérieuse volonté générale.
07:37– Elle est mystérieuse, parce qu'on peut se dire,
07:40bon, la volonté générale d'un peuple, d'une nation,
07:45c'est sans doute la volonté majoritaire.
07:48On peut dire que là, pour le coup, c'est un critère 50 plus 1, etc.
07:51Non, Rousseau explique que ce n'est pas cela,
07:56que c'est quelque chose de beaucoup plus englobant, si je puis dire,
08:01de beaucoup plus entraînant.
08:03C'est une sorte d'évidence, en quelque sorte,
08:07qui doit surgir devant nos yeux.
08:12Cette volonté générale, c'est ce qui,
08:15dans toutes les volontés particulières,
08:17est le noyau qui renvoie, justement, au général, au collectif.
08:23Alors, et tout le monde, finalement, à un moment donné,
08:26est censé le percevoir, par un travail,
08:30qui est un travail de vertu, qui est un travail moral, en quelque sorte,
08:33consistant à mettre de côté l'aspect particulier de ses intérêts
08:38et à voir la dimension générale
08:40dans les éléments particuliers de notre volonté.
08:47Donc, c'est une sorte de travail d'assaise,
08:49consistant à se dire que, voilà,
08:52dans chacun de nos faits et gestes,
08:58il doit y avoir une part qui renvoie au général.
09:01Alors, encore une fois, c'est différent de la volonté majoritaire.
09:06Bon, dans certains cas,
09:08la volonté majoritaire peut être une sorte de critère,
09:11mais alors, là-dessus, Rousseau est quand même extrêmement précis.
09:14Et, à certains égards, très inquiétant.
09:18Rousseau ne dit pas seulement,
09:20quand on s'est rangé dans un point de vue,
09:24dans une catégorie de l'opinion qui s'est avérée franchement minoritaire,
09:30bien, il ne suffit pas de dire,
09:31eh bien, bon, somme toute, la majorité pense autrement,
09:35donc je me rallie au point de vue de la majorité.
09:37En tout cas, je vais faire en sorte d'appliquer les décisions de la majorité.
09:42Non, non, Rousseau dit, il faut que vous intégriez,
09:46il faut intégrer, au plus profond de votre conscience,
09:51que vous avez eu tort,
09:53que si vous aviez persisté dans votre opinion,
09:57qui se l'avérait être minoritaire,
10:00vous n'auriez pas été libre.
10:02Il faut que vous, vous devez vous rallier,
10:05en quelque sorte, en pleine conscience,
10:06à la volonté de la majorité,
10:11qui est en fait, beaucoup plus que la volonté de la majorité,
10:13qui est la volonté générale,
10:14et qui est en fait la vertu même,
10:16qui est en fait le bien même,
10:17autrement, vous êtes dans le mal,
10:19vous êtes dans l'erreur,
10:21vous êtes dans la sécession civique,
10:22vous êtes dans le séparatisme,
10:25pour prendre une expression,
10:26puisqu'il y a quelques années,
10:27on a parlé d'une loi sur le séparatisme en France,
10:29et donc vous êtes dans le séparatisme social.
10:31Et si vous ne vous ralliez pas de bonne foi
10:35à cette volonté générale,
10:37vous devez être châtié,
10:40et ce châtiment,
10:41Rousseau l'écrit textuellement,
10:44peut aller jusqu'à la mort,
10:46parce que vous persistez dans l'erreur.
10:50En fait, l'expression d'une volonté générale,
10:54qui est en fait une volonté plus forte que la vôtre,
10:57d'une partie du corps social plus important
11:00que la partie minoritaire
11:01à laquelle vous avez à un moment donné
11:04voulu donner vos voix,
11:07eh bien cette expression doit vous ouvrir les yeux,
11:09c'est-à-dire que vous ne devez pas seulement
11:10vous dire, dire,
11:13bon j'ai été battu dans les urnes
11:14et j'appliquerai la volonté de la majorité,
11:16non, vous devez vous dire,
11:18j'avais tort, j'avais grandement tort,
11:20et quelle honte,
11:21et je n'étais pas vertueux du coup.
11:23– C'est-à-dire que le contrat social chez Rousseau
11:25n'est pas comme chez Hobbes ou chez Locke,
11:27qui est beaucoup plus pragmatique,
11:30ou beaucoup plus public,
11:32ici, chez Rousseau, le conseil englobe
11:34tous les aspects privés, finalement, de la personne.
11:35– Absolument, voilà, chez Hobbes,
11:38vous devez faire comme si,
11:40c'est-à-dire que vous devez appliquer les lois,
11:42parce qu'autrement, aucune société ne tient,
11:44c'est la guerre civile.
11:45– Il n'y a pas de lavage de cerveau.
11:47– Vous avez le droit d'avoir votre camp à soi,
11:49il y a une religion officielle qui sera celle,
11:52chez Hobbes, donc celle édictée par le pouvoir,
11:56qui est en général le roi,
11:57mais qui peut être une assemblée, nous dit Hobbes,
11:59et vous devez faire les gestes extérieurs
12:03de ralliement à cette foi commune.
12:06– C'est le respect des lois civiles.
12:07– Parce que c'est une pratique sociale,
12:09parce que, voilà, pour dire les choses de manière caricaturale,
12:13on mange du poisson le vendredi,
12:15parce que c'est une façon de respecter les chrétiens.
12:17Mais, dans votre fort intérieur, vous croyez ce que vous voulez,
12:21ça n'a aucune importance.
12:24Non, pour Rousseau, attention, c'est très important,
12:26ce que vous croyez au fond de vous.
12:28Rousseau n'arrête pas de dire conscience, conscience,
12:31vous devez toujours vous référer à votre conscience,
12:34mais ce n'est pas pour dire garder votre fort intérieur,
12:38c'est pour dire votre fort intérieur doit être conforme
12:41au fort intérieur collectif du peuple,
12:47exprimé par la volonté générale.
12:49Et Rousseau explique aussi que cette volonté générale,
12:53normalement, c'est une évidence qui doit s'imposer à nous
12:57quand on fait un travail d'assaise, de vertu, en quelque sorte,
13:01mais que toutefois, il peut arriver que le peuple
13:04ait besoin d'être éclairé,
13:06donc on en arrive un petit peu au rôle de l'avant-garde,
13:09comme diront les révolutionnaires de différentes époques.
13:15Alors l'avant-garde, ça peut être, en 1993,
13:17ça peut être le mouvement sans culottes,
13:19ça peut être le comité de salle publique,
13:20bon, après, au XXe siècle, ça a pu être, évidemment,
13:24le parti communiste, éventuellement,
13:27les partis fascistes de régime totalitaire de droite,
13:33mais Rousseau va encore plus loin,
13:38et il dit, bon, cet avant-garde doit montrer le chemin de la vérité,
13:41mais il arrive vraiment qu'il faille prendre la main du peuple
13:45pour le mener vers le bon choix.
13:47Et là, on a envie de dire, mener le peuple vers le bon choix,
13:51qu'est-ce que c'est, si ce n'est une forme d'embrigadement
13:53ou une forme de paternalisme, de prise en main ?
13:56– C'est la citation que vous relevez,
13:58citation du contrat social,
13:59quiconque refusera d'obéir à la volonté générale,
14:02il sera contraint par tout le corps,
14:05on le forcera à être libre.
14:07– Voilà, voilà.
14:09– Citation très troublante, effectivement.
14:10– Citation troublante, parce qu'on ne dit pas seulement,
14:13on le forcera à obéir,
14:15parce que son point de vue est minoritaire,
14:18et bon, en somme toute, ça c'est du réalisme politique assez classique.
14:25Il est évident que dans toute société,
14:27on vous force à obéir aux lois.
14:29Non, mais là, on vous dit que…
14:31– On vous force à obéir à une doctrine, en fait.
14:33– Voilà, là, on vous force à être libre,
14:35c'est-à-dire qu'on met en cause votre conscience au plus profond d'elle-même,
14:40puisqu'on est en train de vous dire,
14:42si vous n'êtes pas d'accord avec les lois,
14:44vous n'êtes pas libre au fond de vous-même.
14:47C'est-à-dire qu'on vous demande de changer votre nature humaine.
14:51Ce n'est pas étonnant, puisqu'en fait,
14:54ce qu'explique Rousseau, c'est que le contrat social
14:56a pour objectif de changer la nature de l'homme.
15:02Donc, ça vaut au plan individuel,
15:06on vous forcera à être libre,
15:07si vous ne vous êtes pas reconnu dans cette volonté générale,
15:12et on force plus globalement le peuple à être libre
15:15en s'identifiant à cette volonté générale,
15:20qui, encore une fois, est bien plus,
15:22c'est bien autre chose qu'une simple volonté majoritaire
15:25de 50% des voix plus une.
15:28C'est bien autre chose.
15:30Donc, évidemment, ça va très loin,
15:32et on peut comprendre qu'on est accusé Rousseau,
15:36même si, bien entendu, il faut se garder de tout anachronisme,
15:39on peut quand même comprendre que nombre de phrases de Rousseau
15:44peuvent pousser à une dérive non seulement autoritaire,
15:48mais totalitaire.
15:50Totalitaire, puisqu'elle fouille les consciences elles-mêmes.
15:53Et c'est vrai que ce qui caractérise le totalitarisme
15:55par rapport au simple autoritarisme,
15:57c'est qu'on ne vous demande pas seulement de faire
15:59comme si dans le totalitarisme,
16:01on vous demande d'intégrer les normes sociales,
16:06c'est-à-dire, en Union soviétique,
16:09on vous demandait d'être un bon communiste,
16:11et pas seulement de respecter les lois.
16:15Ça allait bien au-delà.
16:16On vous demandait, en quelque sorte, de faire du zèle.
16:19Autrement, vous étiez au mieux marginalisé,
16:23au pire, vous aviez des problèmes beaucoup plus sérieux
16:27qui pouvaient aller jusqu'à la mise en compte de votre liberté,
16:32voire de votre vie, bien entendu.
16:34Je ne vous apprends rien en rappelant, malgré tout, ces évidences.
16:38– Voilà.
16:39Évidemment, alors, comme vous l'avez dit,
16:42vous gardez tout anachronisme, évidemment,
16:44et qu'on tenir compte du fait que Rousseau reste très flou,
16:46et que ce sont surtout des interprétations
16:48qui peuvent donner lieu à toutes ces dérives,
16:50mais si Rousseau est très flou,
16:53c'est parce qu'il n'y a pas un manque de profondeur dans sa réflexion.
16:56Par exemple, vous voyez, pour reprendre un exemple dans ses contemporains,
16:59Montesquieu avait une pensée politique,
17:02une réflexion qui était appuyée sur des exemples concrets,
17:05des exemples historiques ou des exemples étrangers contemporains.
17:09Quand on lit Jean-Jacques Rousseau,
17:10on a l'impression que c'est très hors-sol,
17:12avec beaucoup de concepts flous et mal définis,
17:16sans bonne illustration.
17:18– Alors, Rousseau essaye de s'enraciner dans une expérience,
17:21c'est un citoyen de Genève,
17:23et donc, même s'il vit essentiellement en France,
17:26et donc, et un peu à Neuchâtel,
17:29qui appartenait à l'époque d'ailleurs au roi de Prusse,
17:32à Neuchâtel où il s'était réfugié,
17:34Rousseau essaye de s'enraciner sur l'exemple de la République de Genève.
17:40Alors, il est conscient en lui-même que c'est une toute petite république
17:43et que, évidemment, ça ne correspond pas à l'échelle des nations,
17:48telles qu'elles existaient déjà pour la plupart à l'époque de Rousseau lui-même.
17:53Alors, il a essayé de s'enraciner en proposant une constitution pour la Corse,
17:59projet de constitution pour la Corse,
18:01en proposant une constitution pour la Pologne,
18:05mais, en même temps, il explique lui-même que son contrat social
18:10ne peut être réellement efficace,
18:14outre la nécessaire vertu, ce qu'il appelle la religion civile,
18:18ne peut être réellement efficace que pour une collectivité d'environ 20 000 citoyens.
18:24Donc, évidemment, c'est très peu, c'est même beaucoup moins que la Corse,
18:27même la Corse de l'époque, bien entendu.
18:30Et donc, Rousseau tombe un peu dans le désespoir,
18:34parce qu'il se dit, bon, si finalement,
18:36nous n'arrivons pas à construire réellement un régime démocratique,
18:45parce que le peuple ne peut pas s'assembler pour contrôler le gouvernement,
18:53puisque une assemblée physique, par définition,
18:58c'est 20 000 personnes, c'est déjà un peu compliqué.
19:01Mais au-delà, ça devient impossible,
19:05ne serait-ce que par l'étendue territoriale.
19:07Eh bien, il faudra passer à ce que Rousseau appelle le hobbyisme.
19:12Le hobbyisme, c'est tout simplement la doctrine de Thomas Hobbes,
19:16l'auteur du Léviathan, c'est-à-dire, en fait, la dictature,
19:19c'est-à-dire une autre forme de contrat social
19:21consistant à déléguer les pleins pouvoirs
19:24à une personne que l'on espère équilibrée,
19:30que l'on espère verteuse.
19:32Mais là, pour le coup, on est quand même dans l'autocratie,
19:34ou éventuellement la dictature d'un parlement,
19:36puisque dans la doctrine de Hobbes,
19:38on pense généralement au pouvoir absolu d'un roi,
19:41mais ça peut être la dictature d'un parlement.
19:43Donc là, c'est une contradiction.
19:46Et ce qui est le paradoxe du contrat social,
19:50en fait, qui dit contrat, dit, mais contrat entre qui et qui ?
19:53Alors, en fait, le contrat social,
19:56ce n'est pas vraiment un contrat entre les citoyens eux-mêmes,
20:00c'est un contrat entre les citoyens et le corps collectif,
20:04c'est le corps collectif constitué par le peuple.
20:07Alors déjà, ça veut dire qu'on distingue les citoyens et le peuple.
20:10Alors là, tout ça, ça devient plus...
20:11Voilà, c'est-à-dire qu'en fait, le peuple ou le corps collectif,
20:15le corps politique collectif, c'est en fait la totalité des citoyens.
20:19Donc c'est en fait un contrat entre le citoyen,
20:21pris en quelque sorte comme personne individuelle,
20:24et le corps collectif, mais sachant en même temps
20:28que ce corps collectif n'existe pas avant le contrat.
20:32C'est-à-dire qu'en quelque sorte, c'est vraiment un pari pascalien pour le coup,
20:36c'est un contrat entre les citoyens
20:39et quelque chose qui existera si le contrat a lieu.
20:44Donc c'est très paradoxal.
20:46Mais pourtant, c'est exactement ça, la doctrine de Rousseau.
20:50Donc, c'est-à-dire que c'est un contrat entre une partie qui existe, le citoyen,
20:56et une partie qui n'existe pas encore,
20:58mais qui existera si précisément le contrat a lieu.
21:02Donc c'est... Voilà.
21:04Alors, pour revenir sur cette question des 20 000 personnes,
21:06qui sont un peu une cité sur laquelle le contrat social serait possible,
21:10selon Jacques Rousseau,
21:11mais 20 000 personnes, quand on y pense,
21:13c'est à peu près le nombre d'habitants d'une ville,
21:15aujourd'hui, comme Rochefort, en Charente-Maritime.
21:18Il y a une volonté générale sur une ville de cette taille ?
21:22Vous pensez que les deux moiscelles de Rochefort
21:23sont toutes d'accord entre elles, ont la même volonté,
21:25même lorsqu'elles sont soeurs jumelles ?
21:28Excusez-moi pour la petite référence.
21:30Très sympathique, référence.
21:32Mais voilà, sur une ville de 20 000 habitants,
21:34même sur une ville de 10 000 habitants,
21:35on voit pour les élections municipales,
21:37vous prenez une commune rurale de 300 habitants,
21:39il n'y a pas une volonté générale qui se dégage,
21:41il y a toujours des accords, des lignes divergentes,
21:45des projets divergents.
21:47– C'est effectivement une difficulté.
21:52Par exemple, dans un beau rural actuel,
21:54on sait très bien qu'il y a la population
21:57qui vit encore de la terre, d'une façon ou d'une autre,
22:00ou du petit commerce local,
22:02et par exemple des néo-urbains.
22:03Récemment, une émission, Rodolphe Karte expliquait
22:08que LFI cherchait à s'implanter
22:11dans de petites et moyennes communes,
22:14en essayant de conquérir l'électorat,
22:17en quelque sorte néo-rural,
22:19c'est-à-dire les gens qui s'étaient installés
22:21à la campagne, mais qui travaillaient en télétravail
22:23pour des entreprises situées en ville,
22:25et qui en fait avaient gardé, en partie,
22:27la mentalité des habitants de centre-ville,
22:30en quelque sorte des bobos réimplantés à la campagne.
22:35Eh bien, ça, c'est une réalité, effectivement,
22:38qui renvoie à votre interpellation,
22:41à savoir qu'effectivement, même dans une petite ville
22:44en apparence rurale de 5 ou 10 000 habitants,
22:47il peut y avoir des gens qui sont héritiers
22:49de vieilles traditions de vie rurales,
22:52même si elles se sont renouvelées avec les technologies, etc.
22:55Mais il peut y avoir aussi, en quelque sorte,
22:57des néo-urbains, c'est-à-dire des gens
22:59qui ont gardé l'état d'esprit urbain,
23:01mais simplement, qui peuvent avoir des maisons plus grandes
23:05et qui font des allers-retours en région parisienne
23:07et qui ont gardé une mentalité plus urbaine
23:11que réellement rurale.
23:12Et ces gens-là, comment peuvent-ils se retrouver
23:14dans la même volonté générale ?
23:16– Oui, même sur une petite structure,
23:18on a toujours des profils sociologiques différents,
23:20des catégories socioprofessionnelles différentes,
23:22des éducations différentes.
23:24Est-ce que cette confusion que fait Rousseau,
23:28de vouloir voir malgré tout une volonté générale,
23:31même chez les personnes de sensibilité totalement différente,
23:35c'est lié à sa vision très pélagienne de l'homme ?
23:38L'homme est naturellement bon,
23:39il a juste été corrompu par la société,
23:41mais on peut le faire revenir, de gré ou de force,
23:44à cet état de nature, cet état bon naturellement.
23:47– C'est-à-dire que pour Rousseau, encore une fois,
23:50cette volonté générale consiste à subsumer
23:53ses intérêts particuliers et à trouver la dimension
23:56de volonté générale et d'intérêt général
24:00qui existerait au sein de chaque intérêt particulier.
24:04Donc, dépasser notre individualisme
24:07et même notre individualité
24:09pour trouver le noyau qui peut être mis en commun,
24:15en quelque sorte.
24:15Donc, c'est un pari et ça se ferait par un travail de vertu
24:21et la vertu a comme nom la religion civile chez Rousseau.
24:25Il y consacre d'ailleurs tout un chapitre du contrat social.
24:28Alors, cette religion civile, ce qu'il faut bien voir d'ailleurs,
24:31puisque vous évoquiez le refus du péché originel par Pellage notamment,
24:36cette, comment dire, cette religion civile,
24:42elle est, pardonnez-moi, j'ai un trou de mémoire,
24:48elle est, comment dire, incompatible avec le christianisme.
24:54Rousseau fondamentalement pense que quand un homme est chrétien,
24:58il doit savoir oublier son christianisme au profit de la religion civile.
25:04Ça, c'est fondamental chez Rousseau.
25:06Le chrétien doit faire du christianisme une option privée,
25:13mais comme, on l'a vu, la conscience privée chez Rousseau
25:19doit être conforme à la conscience collective du peuple,
25:24eh bien, en fait, le christianisme est incompatible avec la religion civile.
25:27Pourquoi ? Parce que le christianisme est un universalisme,
25:31bien entendu, de même qu'au l'islam d'ailleurs.
25:34Et ça, c'est totalement incompatible avec la religion de la patrie.
25:39Chez Jean-Jacques Rousseau, fondamentalement,
25:41c'est un patriotisme exclusif que nous propose Rousseau.
25:45Il explique d'ailleurs que certains veulent se préoccuper
25:50des problèmes cosmopolites dans d'autres peuples que le leur,
25:57alors qu'ils ne se préoccupent pas du bonheur des leurs,
26:02du bonheur de leur propre peuple,
26:04ou de leur famille, des plus proches de leurs proches, en quelque sorte.
26:09Donc, il y a vraiment, chez Rousseau,
26:12une quasi-incompatibilité entre sa pensée,
26:15entre sa religion patriotique et le christianisme,
26:21parce que le christianisme est un universalisme.
26:24– Avec Rousseau, effectivement, il n'y a, à première vue,
26:26pas beaucoup de possibilités de débattre.
26:29Et pourtant, vous le dites, c'est votre chapitre final,
26:30ou plutôt votre chapitre conclusif,
26:32continuer le débat avec Rousseau.
26:34Oui, il y a beaucoup de choses à retenir chez Rousseau.
26:37Qu'est-ce que vous pensez qu'on peut vraiment retenir de positif ?
26:41– Alors, effectivement, c'est quand même un penseur très riche,
26:43c'est quand même un penseur intéressant par ses excès-mêmes,
26:48comme beaucoup de penseurs.
26:50Et ce que j'ai trouvé aussi intéressant,
26:54c'est quand même sa critique du progrès,
26:57qui va jusqu'à des extrêmes,
26:58qui va jusqu'à la critique du théâtre,
27:01alors critique de toute sophistication sociale,
27:04éloge de la simplicité rurale,
27:06ou de l'image qu'il en a,
27:07image un peu irénique,
27:10puisque ce n'est quand même pas un travailleur de la terre,
27:12Jean-Jacques Rousseau.
27:13– C'est un image un intellectuel qui essaie de voir lui-même
27:16ce que c'est que le travailleur de la terre.
27:17– C'est quand même avant tout un intellectuel,
27:19mais effectivement, il fait une critique du progrès
27:22qui n'est pas sans intérêt,
27:24à l'époque où on voit parfois les dégâts du culte excessif du progrès,
27:29et ça va très loin,
27:31parce qu'il critique même l'invention par l'homme de la métallurgie.
27:34– Oui, c'est ce qui a permis la propriété.
27:37– Parce que c'est ça qui a permis de dégager un surplus agricole,
27:41c'est ce que nous disent tous les archéologues,
27:43tous les paléontologues,
27:46et bien le fait de dégager un surplus agricole
27:51a amené aux inégalités sociales,
27:53puis à la propriété,
27:55puis donc à l'éloignement de l'état de nature,
27:58donc à l'arrivée des vices,
28:01et c'est pour sortir de ces vices, en fait,
28:04pour se corriger de nos vices,
28:06que nous devons, par le contrat social,
28:09réinstaurer la vertu,
28:12pour nous hisser à un niveau de vertu
28:15équivalent, voire supérieur,
28:17à celui qui était le nôtre dans l'état de nature,
28:19mais cette fois en acceptant l'état social,
28:22mais au prix d'une adhésion pleine et entière,
28:25corps et âme, et surtout âme,
28:27à la volonté générale,
28:31qui est en quelque sorte un nouveau dieu,
28:33chez Rousseau.
28:34– Écoutez, merci beaucoup Pierre Lovigan
28:36pour vos commentaires.
28:37– Merci Renaud de Bourloff.
28:38– Très intéressant, je vous rappelle,
28:39chers téléspectateurs,
28:40l'erreur de Rousseau,
28:41les impasses du contrat social,
28:43vous pouvez le trouver bien sûr
28:44sur la boutique en ligne.
28:46Merci à vous,
28:47et à une prochaine fois sans doute.
28:49– Avec plaisir.
28:50– Chers téléspectateurs,
28:51bonne journée,
28:51et à une prochaine fois aussi.
28:53– Sous-titrage Société Radio-Canada
28:57– Sous-titrage Société Radio-Canada
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