00:00Bonjour Bruno Renoul, vous êtes journaliste à La Voix du Nord et c'est vous qui avez réalisé cette enquête
00:05qui avait retracé le parcours de ce prêtre Jacques Delfos.
00:08Qu'est-ce qui vous a mis sur la piste cet homme, le point de départ de cette enquête ?
00:11Alors le point de départ c'est que j'ai été contacté par deux victimes
00:14qui ont porté plainte récemment contre ce prêtre en 2023 et 2024
00:19pour des faits qui remontaient à la fin des années 80 et à la fin des années 90
00:23et leur avocate m'a tout de suite parlé d'un prédateur
00:27donc évidemment ce mot m'a attiré mon attention, ma curiosité
00:31et m'a poussé à creuser pour essayer de comprendre
00:34parce qu'un prédateur c'est pas juste deux victimes.
00:36Et vous allez travailler sur cet homme, sur ce prêtre, vous allez identifier une cinquantaine de victimes
00:41au moins victimes qui étaient mineures à l'époque des faits
00:44qui ont accepté aussi de témoigner, il y en a beaucoup dans votre enquête.
00:46Oui, alors on peut estimer qu'effectivement des années 60 aux années 90
00:50sur quatre décennies il y a au moins une cinquantaine de victimes
00:53et sans doute beaucoup plus.
00:54Nous on en a rencontré huit, on aurait pu en rencontrer plus
00:58mais huit c'était un échantillon entre guillemets suffisant
01:03pour pouvoir dire que c'était sur quatre décennies.
01:06Et vous expliquez donc dans cette enquête que Jacques Delphos a eu des responsabilités
01:11à plusieurs villes, dans diverses paroisses, à Lille, à Anap, à Villeneuve-d'Ascq, à Roubaix
01:15il avait également une maison en Ardèche
01:16ce que vous racontez, il organisait des chantiers de vacances, des colonies de vacances
01:20et c'est dans cette maison qu'ont eu lieu énormément de ces viols et de ces agressions sexuelles
01:24il emmenait les jeunes là-bas, finalement des jeunes qui étaient d'ici.
01:26En fait, dans les années 60-70, l'église avait une importance dans la société
01:32qui est peut-être plus grande qu'aujourd'hui
01:33il y avait beaucoup de patronage, de colonies de vacances, de choses comme ça
01:36et effectivement, lui il était dédié à la jeunesse, ce n'était pas un curé de paroisse
01:41donc c'était un aumônier de jeunesse
01:42et donc il emmenait à toutes les vacances scolaires des enfants en colonie
01:46que ce soit sous tente ou dans des bâtiments en dur
01:48et il avait cette résidence secondaire en Ardèche
01:50qu'il avait acquise avec un héritage familial
01:52et donc, effectivement, il profitait de la maladie
01:59dès qu'un enfant n'allait pas bien
02:00en fait, il l'emmenait à l'infirmerie, il passait la nuit en observation
02:02et là, en fait, il lui donnait des cachets pour pouvoir l'agresser ou le violer pendant son sommeil.
02:07C'est un mode opératoire qu'il a répété
02:09vous expliquez d'ailleurs ce matin dans le journal
02:12que ce prêtre, c'était procuré un ordonnancier d'un médecin de Roubaix d'ailleurs.
02:16Alors ça, c'est assez terrible parce qu'effectivement, ce médecin qui était un de ses amis
02:19lui avait donné un ordonnancier pour...
02:22pour...
02:23pour fournir tous ses calements.
02:25Non, mais en fait, lui, c'était pour...
02:26si jamais il y avait besoin de Doliprane ou de pansement pour les...
02:28Il s'en servait pour acheter ensuite des ordonnanciers.
02:30Il s'en servait, c'était des ordonnanciers vierges.
02:32Il s'en servait pour acheter des cachets et pour la petite histoire.
02:34Il a aussi abusé des filles de ce médecin
02:36ce qui est quand même un petit peu terrible quand on y pense.
02:39Ici Nord, il est 7h49.
02:40Nous sommes en direct avec Bruno Renoul,
02:42auteur pour La Voix du Nord d'une enquête
02:44sur un prêtre pédocriminel.
02:46Bruno Renoul, je vous expliquais qu'à un moment,
02:48ça s'est arrêté quand même.
02:49Une plainte va être déposée en 1998,
02:51ce qui donne lieu à un procès en 2007.
02:54Jacques Delphos est condamné à 5 ans de prison
02:55dont 6 mois fermes.
02:56Des victimes assistent à ce procès.
02:59Mais ce qu'on comprend en vous lisant,
03:00c'est que ces victimes sont beaucoup plus nombreuses.
03:02Finalement, il y a ce procès en 2007,
03:03mais on n'a pas saisi l'ampleur à l'époque de cette affaire.
03:06Oui.
03:07En fait, Jacques Delphos a réussi à faire croire
03:09que c'était un petit peu une parenthèse dans sa carrière de prêtre
03:12qu'il avait changé.
03:14C'est vrai que le procès a eu lieu 20 ans après les faits.
03:18Du coup, forcément, il a pu faire croire qu'il s'était amendé.
03:24Et donc, voilà, cette peine de 6 mois de prison
03:26qui est quand même hallucinante pour deux viols quand même.
03:30Et en fait, l'enquête est passée peut-être à côté du fait
03:32qu'on n'avait pas à faire juste à un dérapage de 10 ans,
03:35mais à une prédation pendant 40 ans.
03:38Donc, ce prêtre a officié dans la métropole lilloise
03:41des années 60 jusqu'à la fin des années 90.
03:43Ensuite, il est muté à Paris.
03:45Est-ce que pendant tout ce temps, il a été couvert par l'Église
03:47d'une manière ou d'une autre ?
03:48Alors, couvert, je ne dirais pas ça.
03:50En revanche, je ne parlerais plus de complicité passive de l'Église.
03:54Est-ce que l'évêché est averti dès la fin des années 80 ?
03:56Alors même, moi, j'ai des raisons de penser
03:58que l'évêché a été averti dès les années 60.
04:00Je n'en ai pas la preuve formelle,
04:02mais il y a des indices concordants qui le laissent penser.
04:04Dans les années 80, il y a des délégations de parents, de victimes.
04:07Ça commence à parler, en fait.
04:08Donc, les enfants se plaignent,
04:10ne sont pas toujours crus par leurs parents,
04:11mais certains parents les croient,
04:14vont voir l'évêque,
04:15et l'évêque ne porte pas plainte.
04:17L'évêque rappelle à l'ordre le prêtre,
04:20le mute plusieurs fois, en fait,
04:23mais sans prendre aucune mesure de protection vis-à-vis des enfants
04:25et surtout sans lui retirer son lieu de prédation dans l'Ardèche.
04:28En fait, c'est bien de le muter de paroisse,
04:31mais s'il conserve son lieu où il peut commettre ses crimes,
04:33en fait, c'est comme si on le laissait faire.
04:36Vous l'avez rencontré, Bruno Renaud, Jacques Delphos,
04:38qui est toujours en vie, qui habite en région parisienne,
04:41cette rencontre, elle a conforté vos convictions sur ce personnage ?
04:44Tout à fait.
04:45En fait, j'y suis allé avec l'esprit ouvert,
04:49parce qu'en journalisme, on a un principe qui s'appelle le contradictoire,
04:51donc il faut laisser la parole aux personnes que l'on accuse,
04:56et c'est vrai qu'on l'accuse très clairement dans cette enquête.
04:59Ça m'a conforté, oui, parce que j'ai retrouvé,
05:02en le voyant, la personne manipulatrice,
05:04parce que c'est vrai qu'on n'en a pas parlé,
05:05mais c'est quand même quelqu'un qui était très charismatique,
05:08c'est pour ça aussi qu'il a réussi à dominer ses victimes,
05:10c'est pour ça qu'il a trompé sa hiérarchie,
05:12parce que c'était quelqu'un qui avait de l'emprise sur les autres,
05:16et ça, je l'ai senti dans notre entretien,
05:18il faisait parfois mine d'être une personne très âgée, ce qu'il est,
05:23et de ne pas se souvenir, et puis en fait, sur des détails,
05:26il se souvenait parfaitement de certains détails anodins,
05:29et donc moi, j'ai eu la conviction qu'il se fichait un petit peu de moi, en fait.
05:33Et cela, vous le racontez également dans La Voix du Nord ce matin,
05:36avec cette vaste enquête dont la publication débute aujourd'hui,
05:39puisqu'il y a cet article aujourd'hui,
05:40vous allez en faire d'autres lors des prochains jours ?
05:42Alors en fait, aujourd'hui, vous pouvez retrouver quatre pages
05:44qui sont un petit peu un récit du parcours général de Jacques Delphos,
05:4840 ans de prédation, des premiers témoignages de victimes.
05:53Demain, on aura, vous pourrez retrouver deux pages, en fait,
05:56sur la responsabilité de l'Église catholique,
05:59avec d'autres témoignages de victimes.
06:00Et enfin, on terminera samedi avec l'interview d'une psychologue
06:04spécialisée dans le traumatisme,
06:05qui va nous expliquer un petit peu l'impact que ça a sur les victimes,
06:09parce qu'en fait, on n'en a pas parlé, mais c'est quand même assez terrible.
06:11Beaucoup disent avoir oublié ce qui s'est passé à l'époque,
06:13et de s'en être rappelé parfois des années après.
06:15Oui, et en fait, c'est des faits qui ont des conséquences
06:18très concrètes pour la santé.
06:19Cette psychologue m'a appris que, notamment,
06:21des personnes qui sont victimes dans leur plus jeune âge
06:23peuvent avoir 20 ans d'espérance de vie en moins,
06:26qui est quand même terrible,
06:27en plus des dégâts moraux.
06:30Et vous pourrez retrouver aussi samedi
06:31le récit de notre rencontre
06:33assez effarante avec Jacques Delphos.
06:35Merci beaucoup, Bruno Renoul,
06:36d'avoir accepté notre invitation ce matin
06:38pour nous présenter votre travail publié
06:40à partir d'aujourd'hui dans la Voix du Nord.
06:41Bonne journée.
06:41Sous-titrage Société Radio-Canada
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