Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 9 mois
Ce jeudi, la France commémora les 10 ans des attentats de Paris et de Saint-Denis, qui ont fait 130 morts et 413 blessés. Le médecin-chef de la BRI présent dans la colonne d'intervention le 13 novembre 2015 a témoigné sur BFMTV.

Catégorie

📺
TV
Transcription
00:00Et un invité exceptionnel dans le Midi BFM, nous accueillons Denis Safran.
00:04Bonjour, merci d'être avec nous, médecin-chef de la BRI, la brigade de recherche et d'intervention,
00:09conseiller santé auprès du ministre de l'Intérieur et du préfet de police de Paris.
00:13Il y a dix ans, quasiment jour pour jour, Denis, vous étiez dans la colonne d'intervention de la BRI,
00:18on le voit sur cette image, qui entre dans l'enfer du Bataclan, où la tuerie de masse a commencé.
00:24C'est vous qu'on voit un dedo, n'est-ce pas ?
00:26C'est bien ça.
00:26Ah voilà, à droite sur la photo, cette tuerie aura 90 morts, des centaines de blessés, vous êtes aux côtés du médecin du RAID.
00:38À ce moment-là, qu'est-ce que vous savez de ce qui se passe à l'intérieur ?
00:43Alors quand on arrive, on ne sait pas, on sait que c'est une tuerie de masse, du moins, moi je l'apprends sur le trajet,
00:50entre le 36 qui a des Orfèvres et le Bataclan, et là, dans les écouteurs, j'entends qu'il y a eu une tuerie de masse au Bataclan.
00:58Mais on n'en sait pas plus.
01:00Et c'est en arrivant qu'on va pouvoir constater l'ampleur de la catastrophe.
01:05Vous vous équipez, vous entrez, vous êtes dans la colonne de la BRI, derrière.
01:11Quelles sont les premières images qui vous reviennent aujourd'hui ?
01:14Alors, les premières images commencent sur le trottoir, à l'arrivée.
01:17Déjà, dans la rue Oberkampf, où nous avons garé les voitures, à distance du Bataclan, bien entendu, pour que la colonne se forme.
01:25Déjà, je vois que dans les courettes, il y a déjà des blessés, et d'ailleurs, on essaye de m'attirer dans les courettes.
01:30Il y avait une blessée assez grave, mais il y avait un médecin civil à son chevet, donc je ne me suis pas attardé.
01:36Mais dès qu'on arrive devant le Bataclan, on voit un spectacle d'apocalypse.
01:42Il y a toutes les chaises, les tables du restaurant ou du café d'à côté qui sont renversées.
01:47Le sol est jonché de verre, et il y a déjà des blessés.
01:50Et dès qu'on entre dans le hall, il y a des morts.
01:52Est-ce que vous vous dites que vous allez faire face à l'intervention la plus risquée, sans doute la plus sanglante de votre vie ?
01:59Non, on ne se fait pas. Enfin, je ne me suis pas fait ce genre de restriction.
02:02Vous ne réalisez pas encore, en fait ?
02:03Je ne réalise pas. Je réalise, lorsqu'on ouvre les portes qui donnent sur la fosse,
02:07et où je vois les centaines de gens entassés les uns sur les autres,
02:11et déjà des corps inanimés sur les fauteuils.
02:14Mais là, on ne se pose pas de questions.
02:15La seule question qu'on se pose, c'est qu'est-ce que je vais faire ?
02:17Alors justement, extrait Ligne Rouge sur les premières minutes de l'intervention de la BRI et du RAID.
02:23Regardez.
02:23L'entrée du Bataclan, elle dessert un vestiaire.
02:29Il y a une espèce de bar et un vestiaire, et on arrive à l'entrée de la salle, en fait.
02:41Quelqu'un a allumé les spots de la scène, donc on a une lumière crue, très très blanche.
02:46Et face à nous, on a à peu près, c'est dur à estimer, mais 5-600 personnes qui sont couchées par terre.
02:54Il y a une drôle d'odeur, de poudre.
02:58Il y a une chaleur qui vient d'un coup, et c'est particulier, très très particulier.
03:04Drôle de sensation.
03:06Quand je vous en parle là, je l'ai encore.
03:07Je ne saurais pas comment l'expliquer, en fait.
03:11Je me dis des fois qu'il n'y a pas de mots dans la langue française
03:14qui puissent exprimer vraiment ce que moi j'ai ressenti à ce moment-là.
03:19Il n'y a pas de mots, Denis ?
03:21Non, il n'y a pas de mots.
03:23D'ailleurs, on ne se dit rien à soi-même.
03:26La seule chose qu'on se dit, c'est qu'est-ce que je vais faire ?
03:29Je suis seul, à ce moment-là, personnel de santé dans le Bataclan.
03:33Je serai rejoint un peu plus tard par le médecin-chef du RAID.
03:37La question, c'est qu'est-ce qu'on fait ?
03:40Vous êtes seul, parce qu'à un moment, vous vous séparez
03:42de la colonne d'intervention de la BRI.
03:44Et vous êtes effectivement seul, autrement dit,
03:47potentiellement visé par les terroristes.
03:50Absolument, parce que lorsqu'on arrive,
03:52on ne sait pas combien il y a de terroristes,
03:55on ne sait pas où ils sont,
03:56et on ne sait pas si le bâtiment ne va pas exploser.
03:58Parce qu'on a le souvenir de Koulibaly dans l'hypercachère
04:02qui avait son sac avec la dynamite.
04:04Et là, on se dit, si le bâtiment est piégé,
04:06tout va tomber sur les victimes, déjà,
04:10et sur les gens encore vivants.
04:12Donc, la première chose qu'on se dit,
04:15c'est qu'il faut faire sortir le maximum de gens
04:17le plus rapidement possible.
04:18Et il y a sûrement des blessés très graves.
04:20Il faut les évacuer vers les secours
04:22qui sont en zone sécurisée.
04:23Mais vous, vous pouvez vous-même mourir à tout moment ?
04:26Oui, oui, bien sûr, bien sûr.
04:28Nous sommes dans le feu de l'action.
04:31Une des originalités de cette intervention,
04:34c'est que lorsque nous arrivons,
04:36l'action est encore en cours.
04:37Elle n'est pas terminée.
04:39Mais justement, sous le feu des terroristes,
04:41comment vous pouvez sortir les blessés
04:43et surtout savoir qui est mort ou blessé ?
04:47Alors, c'est l'expérience.
04:49On fait une priorisation d'aucun appel s'adulté.
04:52Vous parlez, vous touchez ?
04:53On parle, on touche, on regarde,
04:56on découpe les vêtements,
04:57parce que lorsqu'il y a une blessure,
04:59on voit la blessure devant,
05:00il faut regarder ce qui se passe derrière.
05:02Souvent, le point d'entrée est très petit
05:04et derrière, c'est une catastrophe.
05:06Donc, on va prioriser les morts.
05:08On le voit tout de suite.
05:09Les morts, on ne s'en occupe pas, bien entendu.
05:11Mais il y a ceux qui sont en dessous des morts,
05:13qui se sont protégés sous des cadavres,
05:14qui ont la vie sauve grâce à eux.
05:17Alors, ceux-là, moi, je ne les vois pas,
05:18parce que je suis à l'entrée de la fosse
05:20en train de m'occuper des gens qui sortent,
05:22parce que vont d'abord sortir ceux qui sont complètement valides.
05:25Qui le peuvent.
05:25On va les faire sortir.
05:27Ensuite, il y a ceux qui sont blessés,
05:29mais qui peuvent sortir clopin-clopin.
05:30Et enfin, il y a ceux qui arrivent traînés par leurs copains
05:33ou par d'autres victimes.
05:35Et ceux-là, il faut s'en occuper.
05:37Mais pardon, Denis, il y a des brancards, il n'y en a pas, là ?
05:40Non.
05:40Vous faites comment ?
05:41Alors, il n'y a pas de brancard.
05:42Alors, j'ai une idée, coup de chance.
05:44En arrivant, j'avais vu des barrières métalliques,
05:47ce qu'on appelle les barrières Vauban,
05:48en grande quantité à l'entrée.
05:50C'est ce qu'on voit.
05:51Voilà, pour canaliser la foule.
05:53Et alors, j'ai eu immédiatement l'idée de dire aux policiers
05:55qui étaient sur place, les policiers du quartier,
05:58ce qu'on appelle les primo-intervenants,
06:00attrapez-moi les barrières, vous me les mettez à l'horizontale,
06:03on va s'en servir de brancard.
06:05Et dès que j'ai pu sortir quelques instants,
06:08au bout d'un certain temps,
06:09que je ne peux pas évaluer,
06:10je suis sorti, j'ai couru sur le boulevard Voltaire,
06:14jusqu'au point où il y avait les pompiers,
06:16en particulier le général Boutino,
06:17et je lui ai dit, envoie-moi des brancards,
06:20envoie-moi des brancards, et je suis reparti.
06:21Et vous y retournez, alors que l'opération est toujours en cours.
06:24Bien sûr.
06:24Et vous avez évoqué la notion du temps.
06:27Oui.
06:28Vous ne savez pas évaluer le temps que ça a duré.
06:30Absolument pas.
06:32Absolument pas.
06:32On m'a posé la question, au cours de l'enquête parlementaire en particulier,
06:36on m'a demandé à quelle heure j'ai fait rentrer les secours.
06:38Alors, j'ai répondu que dans ces circonstances-là,
06:43on ne remplit pas de chronogramme.
06:45Le procureur Molins disait dimanche sur BFM
06:47qu'il y avait des choses qu'il ne raconterait jamais.
06:50Et vous ?
06:50Non.
06:52Non, moi, je peux raconter,
06:55parce que le procureur Molins, lui,
06:58est soumis à un certain nombre de secrets.
07:00Moi, il n'y a rien de secret.
07:01J'ai des blessés, j'ai des morts.
07:03Les blessés, je m'en occupe au mieux.
07:05Je m'en occupe, entendons-nous bien.
07:06J'organise ce qu'on appelle l'extraction.
07:09Parce qu'il n'est pas question, dans cette situation,
07:11de faire des soins médicaux sophistiqués.
07:14Car si vous passez une demi-heure sur un blessé,
07:17il y en a peut-être 50 autres autour
07:18dont vous ne vous occupez pas,
07:20en particulier, que vous ne faites pas évacuer.
07:22Vous savez, Denis, combien vous en avez sorti de blessés ?
07:24J'en ai absolument aucune idée.
07:26Beaucoup.
07:28Beaucoup.
07:28Mais franchement,
07:31en plus, on a sorti des blessés après l'assaut.
07:33Parce qu'on a fait tout le tour du Bataclan
07:35avec mes camarades de la BRI
07:37à la recherche de blessés, de gens réfugiés.
07:40Et là, on en a trouvé un certain nombre encore.
07:42Pour le médecin que vous êtes,
07:44est-ce qu'il y a un avant et un après cette épreuve ?
07:48Cette mission, je ne sais pas comment vous l'appelez d'ailleurs.
07:51Oui, une mission.
07:51Une mission.
07:52Un avant ou un après ?
07:55En ce qui me concerne,
07:55je pense que chacun réagit selon sa personnalité,
07:59son passé, etc.
08:00En ce qui me concerne, il n'y a pas un avant et un après.
08:02Il n'y a pas eu de cauchemar ?
08:03Non.
08:04Il n'y a pas eu de trauma ?
08:05Vous n'avez jamais craqué ?
08:06Jamais.
08:07Jamais.
08:07J'ai eu la chance d'être très occupé les jours suivants.
08:10Dès le matin même, j'ai été très occupé puisque j'étais auprès du préfet de police,
08:16puis auprès du ministre, puis auprès de la BRI pour faire les perquisitions,
08:21puis de nouveau, etc.
08:22Mais à quel moment vous avez vraiment réalisé ce qui s'était passé ?
08:25Vous avez pris conscience de ce qui s'était passé ?
08:27Pas pendant ?
08:27Pas pendant l'action ?
08:28Après ?
08:29Non.
08:29Pendant.
08:30Pendant.
08:31Pendant.
08:31Lorsqu'on a ouvert la fauche, j'ai vu.
08:34J'ai vu tous ces gens entassés les uns sur les autres.
08:36Et ce qui m'a frappé, c'était les gens, à travers des fauteuils, manifestement inanimés.
08:41Les soleils sont morts.
08:42Denis, est-ce que vous avez encore des contacts avec les gens que vous avez sauvés ?
08:47Parce que si un jour, évidemment, je devais être sauvé par quelqu'un,
08:49j'aurais besoin de lui dire merci et de le voir.
08:52Eh bien, écoutez, à titre personnel, je dois vous dire que je n'ai aucun contact.
08:55Oui.
08:55J'ai un contact, une fois par an, lors de la cérémonie du Bataclan,
08:59où les victimes viennent nous voir, la paierie en général, et moi en particulier,
09:05en dehors de cela, je n'ai conservé sciemment, volontairement, aucun contact.
09:10Est-ce que cette mission change quelque chose pour vous sur la vision que vous avez
09:14sur l'humanité ou sur l'inhumanité de ce monde ?
09:19Hélas, non.
09:21Hélas, non.
09:21Parce que, de par mon passé, le passé de ma famille,
09:27j'ai toujours appris à m'attendre à tout.
09:31Bon.
09:32Il y a 10 ans, vous aviez 68 ans, on peut le dire.
09:35Et vous êtes toujours là ?
09:36Vous êtes toujours là ?
09:37Je suis toujours là, toujours à la BRI, d'ailleurs.
09:3978 ?
09:40Voilà, la retraite à 64 ans, ça vous fait rigoler ?
09:42Ça me fait pleurer.
09:44Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires

Recommandations