00:00Une partie du territoire turc va-t-elle être coupée en deux ?
00:02C'est en tout cas l'intention du président turc Recep Tayyip Erdogan.
00:06Il veut creuser un gigantesque canal parallèle au Bosphore qui traverse Istanbul.
00:11Chaque année, 55 000 navires pourraient y passer.
00:24Officiellement, ce canal doit désengorger le Bosphore, un passage maritime ultra fréquenté.
00:29Mais ce projet est explosif, car il touche à des intérêts géopolitiques majeurs.
00:33Est-ce qu'Ankara voudra faciliter le passage aux navires de guerre américains,
00:38ce que redoute absolument la Russie ?
00:40Mais aussi à des enjeux financiers colossaux,
00:43et il ne tolère aucune critique sous peine de prison.
00:50Alors, pourquoi Erdogan s'accroche à ce projet titanesque ?
00:53On vous explique.
00:54Aujourd'hui, le Bosphore est l'unique voie d'accès naturelle
01:01entre la mer Noire et la mer de Marmara.
01:03Et c'est un passage crucial pour le commerce maritime mondial.
01:07Des pétroliers russes ou des céréaliers ukrainiens y transitent chaque jour.
01:11Erdogan veut creuser un détroit artificiel à l'ouest d'Istanbul.
01:15Et donc, pour relier ces deux mers,
01:16il faudrait une route de 45 km de long,
01:18150 m de large et 25 m de profondeur.
01:21Bon, cette idée, elle ne date pas d'hier.
01:23Au XVIe siècle, le sultan ottoman Soliman le Magnifique y pensait déjà.
01:27On a eu au cours de l'Empire ottoman à sept reprises l'idée de créer ce canal artificiel.
01:33Benahouda Abdelhaim est éditorialiste aux Echos, spécialiste des questions géopolitiques.
01:37Ensuite, l'idée s'est diluée avec le temps.
01:41Et le président Recep Tayyip Erdogan,
01:44ayant cette conception de la Turquie qui plonge ses racines dans l'Empire ottoman,
01:50a eu l'idée de créer ce canal artificiel.
01:52Erdogan l'a officiellement lancé en 2011.
01:55Puis le projet s'est embourbé.
01:56Mais depuis peu, Ankara semble décider à accélérer.
02:00Problème, un projet pareil, ça coûte très cher.
02:03Une étude de 2019 estime le coût à 75 milliards de livres turcs,
02:07soit 12 milliards d'euros.
02:09Et ça ne se bouscule pas vraiment pour financer l'ouvrage.
02:11Pourtant, le Bosphore est l'un des détroits les plus congestionnés du monde.
02:14En 2019, 41 000 navires y sont passés,
02:17contre seulement 19 000 pour le canal de Suez, par exemple.
02:20La raison objective essentielle, c'est que le détroit du Bosphore est vraiment bouché.
02:28Il y a trop de navires qui passent par là.
02:30Il y a trop de risques d'accidents,
02:32trop de risques pour la ville d'Istanbul,
02:34entre la rive asiatique et la rive européenne.
02:37Jusqu'à 160 navires pourraient traverser chaque jour le canal d'Istanbul,
02:41contre 110 ans moyenne dans le Bosphore.
02:43Dont des gigantesques cargos de 300 000 tonnes.
02:46Mais derrière le désengorgement, d'autres motivations se glissent.
02:51Depuis 1936, le passage par le Bosphore est libre et gratuit.
02:55Ça a été décidé en Suisse et ça a pris le nom de Convention de Montreux.
02:59Avec ce nouveau canal, Erdogan veut briser cette règle.
03:02Et donc, son objectif numéro 1, c'est faire payer les navires.
03:05Le ministère des Transports turc, en 2020,
03:09a évalué à 1 milliard de dollars par an.
03:12Bon, le chiffre est bien rond pour que chacun comprenne bien.
03:15De recettes, rien que pour le passage par ce canal d'Istanbul.
03:20Sachant que la construction est évaluée à autour d'une quinzaine de milliards de dollars,
03:25alors ça veut dire qu'en une quinzaine d'années seulement,
03:28vous parvenez à rentabiliser ce canal d'Istanbul.
03:31Son objectif numéro 2, c'est de reprendre le contrôle stratégique du Détroit.
03:35La traversée du Bosphore par des navires militaires étrangers est très réglementée.
03:39La France doit par exemple notifier son passage longtemps à l'avance.
03:42Ses sous-marins doivent aussi traverser de jour et à la surface.
03:45Avec le nouveau canal, Ankara pourrait fixer ses propres règles
03:48et devenir un acteur international incontournable.
03:50Est-ce qu'Ankara voudra faciliter le passage au navire de guerre américain,
03:56ce que redoute absolument la Russie ?
03:58C'est une question qui se pose et à laquelle il n'y a pas de réponse pour le moment.
04:02Quant aux Russes, historiquement, ils ont toujours eu l'idée
04:06qu'il leur fallait le moyen le plus rapide et le plus simple d'aller vers les mers chaudes.
04:11Ce nouveau Bosphore donnerait aussi plus de poids à la Turquie face à la Russie,
04:15dont elle dépend pour les deux tiers de son pétrole.
04:17Elle pourrait aussi mieux contrôler la flotte fantôme de tankers russes qui passent par là.
04:22Mais alors une question se pose.
04:23Pourquoi les navires accepteraient-ils de payer quand ils peuvent passer gratuitement ?
04:27Parce que attendre, ça coûte très cher.
04:30Passer par le détroit du Bosphore, comme vous êtes dans un goulet d'étranglement,
04:34vous avez des retards.
04:36Et si vous prenez un tanker, un navire de 200 mètres,
04:39s'il a un jour de retard, ce qui arrive de plus en plus souvent,
04:42c'est 100 000 dollars de facture par jour.
04:45Si vous êtes certain que vous gagnez un, deux jours en passant par le canal d'Istanbul,
04:51vous passerez par le canal d'Istanbul,
04:53quitte à ce que ça vous coûte 20 000, 50 000 dollars.
04:56Bref, pour Erdogan, c'est un jackpot économique potentiel,
04:59un levier géopolitique énorme,
05:01et aussi un moyen de laisser une trace dans l'histoire.
05:03La raison aussi peut-être sous-jacente,
05:07c'est de laisser, pour la postérité,
05:10pour la pérennité de son image dans l'histoire de la Turquie contemporaine,
05:14l'image d'un président, bâtisseur,
05:17qui a réussi à aller au-delà des ponts et des routes
05:20qu'il a pu construire à travers le pays.
05:23Mais ce projet atteint prix, et pas seulement financier.
05:27Ce chantier, c'est pas seulement un long couloir d'eau à creuser,
05:30mais c'est aussi un méga-projet immobilier.
05:32Sont prévus à la construction de grandes zones résidentielles et commerciales,
05:36des hébergements luxe, des ports de plaisance,
05:38des espaces récréatifs et des centres commerciaux.
05:40Bref, un immense terrain de chasse pour les promoteurs immobiliers.
05:53Mais pour les détracteurs, ça va créer pas mal de problèmes environnementaux.
05:56Les forêts déboisées, des pâturages bétonisés
05:58et la pollution de la mer de Marmara.
06:00Et certains craignent un dérèglement auquel on ne pense pas d'emblée.
06:03Un certain nombre d'experts russes disent
06:05qu'en ouvrant un immense canal
06:07entre la mer de Marmara,
06:10entre les mers chaudes et la mer Noire,
06:12il risque d'y avoir une déstabilisation
06:14des fleuves comme le Dniepr,
06:17le Dniestre, le Danube.
06:18Les populations, elles,
06:19elles ont peur d'être déplacées.
06:21À Sazli-Bosna,
06:22un village qui se trouve sur le tracé du canal d'Istanbul,
06:24les habitants vivent dans l'angoisse.
06:34Pour les opposants, c'est très clair.
06:36Il s'agit surtout d'un projet immobilier déguisé.
06:38Et ce seraient surtout les proches du pouvoir
06:55qui s'en mettraient plein les poches.
06:56On a coutume de dire en Turquie
06:58qu'il y a cinq groupes de travaux publics
07:02qui sont extrêmement liés
07:03au pouvoir politique en place
07:05et que c'est aussi un moyen
07:07de rétribuer leur soutien,
07:09de leur attribuer dans les appels d'offres
07:10ces différents projets.
07:13Il faut voir que l'un des paramètres fondamentaux
07:15de l'essor économique
07:18sous la présidence de Recep Tayyip Erdogan,
07:21c'est l'investissement majeur
07:23dans les travaux publics.
07:24Donc l'idée, c'est de relancer la machine à construire.
07:28Mais critiquer le canal d'Istanbul,
07:29c'est très risqué.
07:30En 2021, dix amiraux turcs à la retraite
07:32avaient été arrêtés.
07:33Ils avaient signé une lettre ouverte
07:35désapprouvant le projet.
07:36Le maire d'Istanbul,
07:37Ekremi Mamoglou, a aussi été arrêté
07:38et certains y voient un lien direct
07:40avec son opposition féroce sur le sujet.
07:42Le pouvoir ne conçoit pas de critique
07:45à l'égard de ce projet
07:46autrement que comme une remise en cause
07:48de son pouvoir en tant que tel.
07:51La dizaine d'amirocs qui ont été inquiétés
07:53ont été mis en cause
07:55pour atteinte à la sécurité nationale.
07:56Donc on place ce sujet
07:59au sommet de la hiérarchie
08:01des projets de gouvernement
08:03de l'AKP,
08:04du parti de Recep Tayyip Erdogan.
08:07Maintenant que les opposants sont intimidés,
08:09le projet du canal poursuit son cours.
08:11Enfin, presque.
08:12La seule limite désormais,
08:14c'est les finances.
08:15Merci beaucoup d'avoir regardé ce décryptage.
08:17Dites-nous en commentaire
08:17si ce genre de sujet
08:18sur des gros projets vous intéresse.
08:20et abonnez-vous à la chaîne
08:21pour ne pas rater les prochains.
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