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  • 3 months ago

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00:01Ce soir on vous parle de Kauter Adhimi et de son livre La joie ennemie, un ouvrage né après une nuit passé à l'Institut du monde arabe dans le cadre de la collection Manui au musée, aux éditions Stock.
00:12Le but de l'expérience, passer une nuit au milieu des oeuvres d'art et se laisser guider par l'inspiration.
00:18Bonsoir Kauter Adhimi, merci d'être avec nous ce soir pour parler de votre livre La joie ennemie.
00:23Alors je le disais, vous avez passé une nuit à l'Institut du monde arabe au milieu des oeuvres de l'artiste algérienne Baya et visiblement les oeuvres de Baya ont débloqué en vous un récit enfoui, celui de la décennie noire en Algérie et c'est dont il s'agit dans ce livre.
00:37En effet, je suis venue raconter Baya et je me suis retrouvée à raconter, à dresser un portrait de cette fabuleuse peintre Baya née en 1931 à Alger qui est exposée dans les années 40 à la galerie Macte et je me suis retrouvée à raconter ma propre histoire, mon propre récit et notamment celui d'un retour en Algérie en 1994 en pleine décennie noire.
00:58Alors justement, cette décennie noire c'est un peu une amnésie traumatique qui rythme un peu votre livre, on a ce récit au compte gouttes, on a l'impression de retrouver la mémoire en lisant en même temps que vous.
01:13Pourquoi ça a été si dur finalement de sortir ce récit ?
01:16Je crois que ça ne se décrète pas vraiment le bon moment pour se raconter et c'est quelque chose que j'avais beaucoup mis derrière moi, en vérité je ne savais pas que j'avais une histoire à raconter.
01:27C'est quelque chose qui m'est un peu tombée dessus cette nuit-là, c'est très étrange de passer une nuit dans un musée, au début on a l'impression d'être béni des dieux, qu'on est un peu cet enfant qui se retrouve enfermé dans un magasin de jouets,
01:38on a toutes ces oeuvres rien que pour nous, personne pour prendre des selfies ou nous empêcher d'avoir la belle vue sur la belle toile, et c'est vrai que les toiles de Bayas sont quand même assez extraordinaires.
01:47Et puis au bout de quelques heures, on se retrouve en fait avec soi-même, avec aucune possibilité de s'échapper, on est bien obligé de se confronter à des souvenirs.
01:57Et il s'avère que moi ce retour en 1994, j'ai beaucoup essayé de le mettre de côté, même lorsqu'on me demandait de raconter mon parcours, ça a toujours été extrêmement compliqué d'expliquer que j'étais arrivée en France, que j'étais repartie.
02:11Et dès que je disais 1994, pour ceux qui savaient ce que signifiaient les années 90 en Algérie, il y avait toujours un mouvement d'effroi, et je n'avais pas envie de l'analyser ce mouvement d'effroi, ça a été des années épouvantables.
02:21Le retour pour mes parents et mes frères et moi a été très difficile, on est en l'occurrence tombés sur un faux barrage le lendemain de notre arrivée, et c'est un épisode très effrayant que j'ai complètement, non pas oublié, mais que j'ai absolument tout fait pour ne pas m'en souvenir et ne jamais avoir à me retourner dessus.
02:39Et cette nuit-là, j'ai été un petit peu confrontée à ces fantômes et obligée de me raconter, et de raconter...
02:45En fait, ce qui m'intéressait réellement, c'était de savoir jusqu'à quel point les souvenirs qu'on porte tous en nous de l'enfance, même qu'on a pu oublier, déformés, qui sont à moitié effacés, jusqu'à quel point ces souvenirs continuent de peser dans l'adulte que nous sommes.
02:59Ce n'est pas tant un livre sur le passé que sur qu'est-ce qu'on fait de ce passé-là.
03:04Alors justement, vous l'évoquiez il y a quelques instants, vous avez fait ce retour en Algérie, qui n'était pas classique, j'ai envie de dire, la plupart des gens quittaient l'Algérie pour fuir le terrorisme.
03:13En tout cas, ceux qui le pouvaient, oui.
03:15Et vous, votre père, qui était venu en France, qui avait ramené sa famille en France pour faire des études, pour poursuivre ses études, en terminant ses études, a fait ce qu'il devait faire, c'est-à-dire retourne chez lui dans son pays, malgré la situation.
03:29Oui, en effet, pendant longtemps, mon père nous a dit, nous, il nous ramène, il nous dit, ça va être formidable, vous allez voir, on rentre chez nous, ça va être extraordinaire.
03:36Moi, j'y crois beaucoup, je crois qu'on va vivre une expérience fabuleuse et je crois mon père quand il me dit, c'est chez toi, alors que je n'ai pas du tout l'impression que c'est chez moi.
03:44En fait, je vis en France depuis quatre ans, j'ai huit ans, quand je rentre en Algérie, j'ai complètement oublié ce que c'est que c'est.
03:50Vous ne parlez plus l'arabe d'ailleurs ?
03:52Je ne parle plus arabe parce que mes parents ont très peur que je ne m'adapte pas à l'école française, donc ils ne parlaient que français et on réapprend l'arabe au retour.
03:59Et en fait, quand je reviens, moi, j'ai l'impression d'une grande arnaque, je comprends qu'en fait, je me suis faite totalement avoir et mon père, longtemps, dira, je n'avais pas le choix, il fallait revenir, c'était mon devoir.
04:09Mais j'ai toujours été convaincue qu'il y avait quelque chose derrière ce « je n'ai pas le choix ».
04:14J'ai toujours été convaincue qu'il y avait quelque chose de beaucoup plus profond.
04:17Et il m'est revenu, en écrivant ce livre, une phrase de mon père qui m'a dit un jour de grandes disputes entre nous, où je faisais énormément de reproches sur ce retour,
04:25et il m'a dit « mais tu ne te rends pas compte, je t'ai offert un pays ».
04:28Et je crois que, certes, mon père n'avait pas tant le choix, mais surtout, il voulait qu'on ait un endroit où on puisse se sentir toujours chez nous,
04:35et croyait à ce retour, et croyait que les choses allaient s'améliorer.
04:39Alors, elles ont mis beaucoup de temps à s'améliorer, des années, avec des moments de grande solitude, des moments de grande peur.
04:45Mais c'est vrai qu'il m'a offert un pays, et j'ai mis des années à m'en rendre compte.
04:51Et écrire ce livre m'a permis aussi de mesurer ce que fut ce retour pour lui.
04:55C'est un peu une enquête que j'ai menée auprès de ma famille, mon père, ma mère, mes frères.
04:59Je suis allée interroger leurs propres souvenirs, qui n'étaient pas toujours les mêmes que les miens.
05:03Ça, c'est assez difficile de se confronter à la mémoire des autres, quand la nôtre est si certaine, sur certains petits détails, sur certaines histoires.
05:12Et j'essaye, dans ce livre-là, de raconter des faits.
05:15Mais je me rends très vite compte qu'en fait, il n'y a pas tant de faits que ça, au sens, en tout cas, de l'archive.
05:20Il n'y en a pas tant que ça.
05:21Ce fameux faux barrage qui a été un moment très difficile pour nous, il n'y a aucun article de presse qui le relate.
05:26Il y a uniquement notre mémoire à mes frères, mes parents et moi.
05:30Et il faut essayer de raconter un récit qui prenne en compte chacune de ces histoires.
05:35Alors justement, vous parlez de votre famille.
05:36Comment votre famille a accueilli ce livre ?
05:39Parce que vous parlez beaucoup.
05:40Je n'en ai aucune idée.
05:41Votre père est très présent, votre mère aussi, mais vos frères aussi sont présents.
05:44Alors, mon père, je raconte dans le livre ce qu'il me dit quand il lit le livre.
05:51Il me fait remarquer qu'il y a une coquille et puis il me dit, je n'ai rien à ajouter.
05:54Bon courage, je crois qu'il a aimé le livre et je l'ai voulu comme un hommage à mon père aussi.
05:59Ma mère m'a dit que c'était très douloureux pour elle à lire et que cette scène du retour est très difficile.
06:05Et je ne sais pas si elle a réussi à passer outre la scène, mais que ça a été douloureux.
06:09Et je comprends, moi je l'ai envoyé à mon père parce qu'il est très présent dans le livre.
06:13Et je voulais donc qu'il en ait une lecture avant l'apparution.
06:16Mais si j'avais pu, je leur aurais épargné la lecture de ce livre.
06:19Je pense qu'il est très douloureux à lire pour eux.
06:22Mon petit frère qui avait un an, en 1994, n'a aucune connaissance et n'avait aucun souvenir.
06:30Mais il n'avait même aucune connaissance de tout ce qu'on avait traversé.
06:32Il a tout découvert dans ce livre-là.
06:34Il m'a dit qu'enfin il comprenait ce que furent ces années pour nous tous.
06:39Donc non, je pense que c'est un livre difficile pour ma famille.
06:43Parce qu'il vient raconter l'une des périodes les plus sombres de l'Algérie et de notre vie.
06:50Alors est-ce que ce livre a été dur à écrire parce qu'il parle d'un sujet traumatique ?
06:55Ou simplement parce qu'il parle de vous, de votre vie, de votre famille aussi ?
07:00Oui, enfin moi je trouve que c'est toujours plus difficile de parler de soi que de raconter de la fiction.
07:06Évidemment, c'est évidemment plus dur.
07:09D'ailleurs j'ai fait une première tentative d'écriture.
07:11Au musée Picasso cette fois.
07:13Au musée Picasso en 2018, j'avais passé une nuit au musée Picasso et les souvenirs des années 90 m'avaient envahie.
07:20Et je n'avais pas réussi du tout à écrire ce texte-là.
07:23Parce qu'à l'époque, je n'avais pas envie d'ouvrir ces boîtes-là.
07:26Je n'avais pas envie de plonger dans mes souvenirs.
07:28C'était trop douloureux.
07:29J'étais très inquiète de la personne que j'allais être après cette espèce de grande archéologie des années 90.
07:39J'avais très peur de changer et je pense que j'ai un peu changé depuis l'écriture de ce livre.
07:44Donc ça a été difficile d'écrire sur soi.
07:47Mais ça a été difficile d'écrire sur les années 90.
07:49Moi j'ai encore beaucoup de mal aujourd'hui à me replonger dans les archives sur ces années-là.
07:54Beaucoup de mal à lire des livres sur ces années-là ou à regarder des films sur ces années-là.
08:00C'est trop récent.
08:01C'était à peine hier pour moi.
08:03Donc non, non, non.
08:04Ça a été très compliqué.
08:05Est-ce qu'il reste des choses à écrire sur ces années ?
08:09Il reste beaucoup de choses à écrire sur ces années-là.
08:10Est-ce que vous aussi, vous pourrez écrire encore un livre sur ces années-là ?
08:13Je pourrais.
08:14Je ne sais pas si je le ferai, mais il y a beaucoup de choses à dire sur ces années-là.
08:20Depuis l'apparition du livre qui est sorti également en Algérie, je reçois tous les jours des dizaines de messages d'Algériens,
08:27beaucoup de mon âge, qui me disent ce que furent les années 90 pour eux.
08:31À la fois ceux qui étaient en Algérie et ceux qui ont dû fuir et qui ont dû vivre ça depuis l'étranger et depuis la France, mais aussi d'autres pays.
08:38Aujourd'hui, en vérité, je ne sais pas quoi faire de tous ces témoignages qui me touchent énormément.
08:41Je me dis qu'il y a un tel besoin de parole autour des années 90, un tel besoin de raconter enfin ce que furent ces années-là pour nous,
08:49que rien n'est terminé.
08:50On est au tout début, je pense, de ces histoires.
08:52Merci beaucoup.
08:53En tout cas, il faut lire La joie ennemie.
08:55Merci beaucoup, Kauter Adhimi, un très beau récit sur ces années.
08:59C'est le dernier ouvrage de Kauter Adhimi.
09:01Merci d'avoir été avec nous.
09:02C'est la fin du journal de l'année.
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