00:00Une voiture était en train de brûler, dans le coffre de cette voiture était entreposé le corps de mon frère.
00:04Je veux raconter ce que le narcotrafic coûte aux familles des quartiers.
00:09Mon grand frère Brahim était mon aîné de 5 ans, et c'est vrai que même si mon frère n'aimait pas forcément l'école
00:13et avait compris que l'école n'était pas faite pour lui, il avait compris que moi je devais y aller.
00:17Il a toujours dit « il faut pas que tu sèches les cours, il faut que tu sois en cours, il faut que tu ailles à l'école,
00:20il faut pas que tu fasses les mêmes bêtises que moi ».
00:21Tu savais, mon grand frère était conscient de ce qu'il faisait, il était conscient du monde dans lequel il tombait.
00:25Mais la machine du narcotrafic, c'est là où est toute sa force.
00:29C'est que lorsqu'on y met un doigt, lorsqu'on y met un pied, on est broyé finalement, on est aspiré.
00:34Dans la nuit du 28 décembre 2020, mon frère était avec un ami à la maison,
00:38et ils m'ont demandé de les prendre en photo avant de sortir.
00:41Le lendemain matin, le 29 décembre, on apprenait que Reda, l'ami de mon frère qui était avec lui ce soir-là, a été assassiné.
00:48Et donc mon premier réflexe était de dire « mais hier soir ils étaient ensemble ».
00:50Mon frère ne répondait pas.
00:51Et pendant une semaine, on a été plongé dans une vague de brouillard,
00:55où moi j'espérais à la fois que mon frère a réussi à s'en sortir, qu'il s'est échappé et qu'il allait revenir.
01:00Puis une semaine après, on a appris qu'une voiture était en train de brûler,
01:04et que dans le coffre de cette voiture était entreposé le corps de mon frère.
01:08Et à l'avant, au côté passager, son ami Reda, et que tous les deux ont été retrouvés calcinés.
01:13Et quand on perd un proche dans des situations de barbarie, quand on perd un proche brûlé dans le coffre d'une voiture,
01:19tué comme un moins que rien, on a plein de sentiments qui se mélangent.
01:22La colère, de la rage, de la peine, de la tristesse, du déni.
01:25Moi ce que je veux, c'est que mon frère ne soit pas mort pour rien.
01:27Je veux raconter ce que le narcotrafic coûte aux familles des quartiers.
01:31Dans certaines cités, c'est les dealers qui font la vie.
01:34C'est les dealers qui permettent aux gens de monter ou pas dans les immeubles.
01:37C'est eux qui fouillent les coffres des infirmières quand elles viennent soigner les personnes âgées.
01:40C'est eux qui, l'été, payent des piscines pour les habitants.
01:43C'est eux qui, finalement, organisent la vie de la cité.
01:45La machine du narcotrafic broie les gens.
01:48Elle recrute les jeunes à la sortie d'école.
01:50Elle leur promet une vie meilleure.
01:51Donc tous ces jeunes, on leur vend cette illusion de se sentir appartenir à une famille,
01:58de se sentir valorisé, de se dire « bon, là, je vais être utile dans ce que je vais faire.
02:01Ça, je sais le faire. Je saurais bien le faire. »
02:03Et je pense que mon frère est tombé, finalement, dans l'illusion de cet espoir de vie meilleure,
02:08de prendre la plume, écrire ces lettres à mon frère.
02:11C'est lui dire que je l'aime, lui dire qu'il me manque.
02:15Mais écrire, c'est pour moi la forme que j'ai choisi d'utiliser pour faire mon deuil.
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