Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 6 semaines
L'invitée du 7h50 de Benjamin Duhamel est Delphine Horvilleur, écrivaine, philosophe et rabbin, alors que les derniers otages israéliens à Gaza doivent être libérés ce lundi. Plus d'info : https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-7h50/l-invite-de-7h50-du-lundi-13-octobre-2025-1749423

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00Benjamin Duhamel, 7h48, votre invité est écrivaine, philosophe et rabbin.
00:05Bonjour Delphine Orvilleur.
00:06Bonjour.
00:07Merci infiniment d'être avec nous ce matin sur France Inter.
00:10Alors que la libération des otages israéliens est en cours,
00:127 d'entre eux sont d'ores et déjà dans les mains de la Croix-Rouge.
00:16L'émotion est immense en Israël, dans le monde entier.
00:20Vous êtes une voix qui compte pendant 2 ans, depuis le 7 octobre.
00:23Vous avez dit la solitude des Français juifs,
00:25vous avez raconté les fractures, l'explosion de l'antisémitisme.
00:28Qu'est-ce que vous ressentez ce matin d'Elphine Orvilleur ?
00:32Je suis comme beaucoup de gens ce matin, avec vous un peu ailleurs.
00:37J'ai le sentiment d'être bouleversée, angoissée au moment où on parle.
00:42Peut-être même là, dans les minutes où on parle,
00:44il y a des gens qui vont retrouver leurs enfants,
00:47des enfants qui vont retrouver leurs parents.
00:50J'ai l'impression d'être après une longue nuit sans sommeil,
00:54une nuit qui a duré 2 ans exactement.
00:58Ce qui est particulier, c'est que les gens qu'on s'apprête à retrouver,
01:01j'espère, aujourd'hui, sont des gens qui sont devenus,
01:05pour beaucoup de gens autour de moi, comme des membres de leur famille.
01:08En cet instant, je vois leur visage, leur nom.
01:11Je pense à Nimrod Cohen, à ses parents,
01:14Yoda et Vicky, qui sont des gens extraordinaires.
01:17Je pense à Itzik, le papa d'Ethan Horn.
01:18Je pense à Enav, la maman de Matan Zankover,
01:22qui a été comme une lionne, une maman lionne,
01:25qu'on a vu à toutes les manifestations depuis 2 ans.
01:27Je pense à Yuli et Emma, qui sont les deux petites filles de David Kounod.
01:30Elles avaient été aussi kidnappées, puis relâchées il y a 2 ans.
01:34Et je pense à ce moment où elles vont retrouver un papa,
01:37peut-être sans le reconnaître,
01:39sans savoir qui il est, après 2 ans.
01:42Depuis ce matin, je n'arrête pas de penser à ce titre d'un livre célèbre,
01:46qui s'appelle « Réparer les vivants ».
01:48Et je me dis que c'est exactement ce dont on a tous besoin,
01:52se pose la question de comment on va réparer les vivants,
01:55ceux qui reviennent,
01:56comment on va réparer les vivants,
01:57ceux vers qui personne ne revient,
01:59ou peut-être simplement des corps.
02:01Comment est-ce qu'on va se réparer, nous ?
02:03Comment est-ce qu'on va tous se réparer
02:05de ce qui nous est arrivé collectivement depuis 2 ans
02:09et qui devrait laisser personne indifférent ?
02:10Je veux dire, ni les personnes sur place,
02:13ni les juifs, ni les arabes, ni les palestiniens,
02:16ni les israéliens, mais l'humanité tout entière.
02:19C'est possible de réparer les vivants
02:21après 2 ans d'horreur, de douleur,
02:24après cette impression que la polarisation du débat public,
02:28les fractures ont pris le dessus.
02:30Vous disiez dans un de vos livres,
02:31vous battre contre ce que vous appeliez des donjons identitaires.
02:35On a le sentiment qu'aujourd'hui,
02:36ces donjons identitaires-là,
02:37ils ont pris le pas dans le débat public.
02:39Oui, il y a exactement 2 ans,
02:40j'étais venue ici, d'ailleurs, sur ce plateau,
02:43juste après le 7 octobre,
02:45croyant pas encore ce qui nous arrivait.
02:46Puis juste après, dans la foulée,
02:47j'ai écrit un livre, « Comment ça va pas ? »
02:49qui est en fait écrit au cœur de mes nuits d'insomnie
02:52pour dire que j'avais l'impression
02:53qu'on n'arrivait plus à tenir une conversation,
02:55que moi, je n'arrivais déjà plus à parler
02:57avec les autres, avec mes enfants,
02:59avec les membres de ma communauté, avec les miens,
03:01que quelque chose était en train de se détériorer.
03:04Mais je ne pensais pas qu'on arriverait si loin,
03:06que ça deviendrait encore pire.
03:07J'ai l'impression, 2 ans plus tard,
03:08que ce campisme mortifère et dégueulasse
03:13nous a tous mis dans une situation impossible.
03:17Et qu'en fait, peut-être précisément,
03:18ce qui est en jeu pour nous aujourd'hui,
03:20ou à partir d'aujourd'hui,
03:21d'aujourd'hui, c'est un vrai test d'humanité.
03:23J'ai l'impression que beaucoup de gens
03:24ont échoué depuis 2 ans,
03:26dans ce test d'humanité.
03:28Et en fait, c'est comme si on était
03:29convoqués pour autre chose.
03:32Mais je ne sais pas si on sera à la hauteur.
03:34J'ai l'impression que, pour l'instant,
03:35on ne l'a pas été. Personne.
03:36Delphine Orvilleur, il y a quelques instants,
03:38et c'est important, vous citiez les noms de ces otages,
03:41qui vont revenir, de leur famille.
03:43Il y a ceux qui ne reviendront pas,
03:45les 1200 morts du pogrom du 7 octobre,
03:48ceux qui sont morts dans les tunnels du Hamas,
03:49les enfants bibasses,
03:51leurs mamans.
03:51C'est aussi à eux que vous pensez.
03:54Aujourd'hui, on sera dans une journée
03:56qui est terriblement paradoxale.
03:58À la fois, la foule qui exulte à Tel Aviv,
04:00le bonheur, la joie, la libération,
04:03et en même temps, ce souvenir-là
04:04de ceux qui sont restés là-bas.
04:08Il y a une phrase dans la Bible,
04:09je vais quand même citer la Bible,
04:10qui est très connue,
04:11qui dit dans le livre de Coelette,
04:13il y a un temps pour tout,
04:14un temps pour rire et un temps pour pleurer.
04:16Aujourd'hui, c'est la démonstration,
04:17ce qu'on vit, que ce n'est pas vrai.
04:18Parce qu'aujourd'hui, il faut faire les deux en même temps.
04:20Il faut pouvoir rire et pleurer,
04:23se réjouir et être dans un deuil infini
04:26qui réverbère sans fin.
04:28Effectivement, depuis deux ans,
04:29on n'a pas arrêté d'alterner ces moments,
04:31parfois simultanément,
04:32d'espoir et de désespoir.
04:33Mais on m'en revient plusieurs à l'esprit maintenant.
04:35Je me souviens du 25 janvier 2025,
04:40ce jour où reviennent quelques femmes otages.
04:44Je ne sais pas si vous venez de ce moment
04:44où il y a cette cérémonie grotesque
04:47organisée par le Hamas qui libère
04:48ces quatre femmes.
04:49Parmi elles, Liri, Nahama,
04:51quatre jeunes femmes.
04:52Je me souviens, il se trouve que ce jour-là,
04:53j'accompagnais une famille
04:54qui perdait un enfant dans ma communauté.
04:57Et je ne pouvais pas m'empêcher
04:58de penser à ce parallèle
04:59entre ceux qui ne reverraient jamais leur enfant
05:01et ceux qui allaient retrouver les leurs.
05:03Et en fait, comment est-ce que,
05:04simultanément, on peut vivre tout ça ?
05:06Et puis, un peu moins d'un mois plus tard,
05:07je crois que c'était le 20 février,
05:09ce moment où on apprend
05:10que les enfants bibas ne reviendront pas.
05:12Ces deux petits enfants rots
05:13qui étaient devenus comme ce symbole.
05:15On s'accrochait tous à leur visage,
05:16à leur crinière flamboyante
05:18et qui reviennent dans des cercueils.
05:21Et je me souviens de ce moment
05:23où on a l'impression
05:24qu'on ne retrouvera jamais l'espoir
05:27et l'humanité en nous.
05:28Et je me souviens que sur ces enfants bibas,
05:29vous-même expliquez
05:30que vous ne vouliez pas croire
05:32à leur mort et à leur disparition.
05:34Cette libération des otages,
05:35c'est la première étape du plan de paix
05:37mis en œuvre au Proche-Orient
05:38qui doit s'accompagner
05:38de l'afflux d'aide humanitaire à Gaza,
05:41d'un remodelage de la gouvernance
05:42de l'enclave.
05:43Est-ce que vous croyez
05:44à la possibilité
05:45d'une paix,
05:47d'un dialogue renouvelé
05:48entre les peuples israéliens
05:49et palestiniens ?
05:50C'est votre combat ?
05:51Vous n'avez cessé
05:52comme rabbin intellectuel
05:53de tenter de construire
05:55des ponts entre ces communautés.
05:56Est-ce que c'est seulement possible
05:57ou est-ce qu'il y a eu
05:58trop de souffrance ?
06:00Moi, je ne veux pas cesser
06:01d'y croire.
06:02J'ai toujours voulu m'engager
06:04effectivement dans la construction
06:05de ponts.
06:06Et à la fois,
06:07je veux être lucide.
06:09Je sais que des gens,
06:10quand je parle ainsi,
06:10trouvent que je suis peut-être
06:11naïve ou niaise,
06:13je sais que le propre
06:14de toutes les guerres,
06:15c'est qu'en temps de guerre,
06:16on dégomme les ponts
06:18et on essaie d'abattre
06:19ceux qui les construisent.
06:20Et donc, je sais très bien
06:21que l'enjeu est particulièrement
06:22difficile aujourd'hui.
06:23Je sais aussi,
06:24pour l'avoir vécu,
06:25il y a de 30 ans de cela
06:26au Proche-Orient,
06:27lorsque je vivais à Jérusalem
06:28et que j'ai assisté
06:29à l'assassinat
06:30de Trakrabine,
06:31c'était il y a très exactement
06:3230 ans,
06:34qu'à l'époque,
06:35j'avais l'impression
06:35qu'on touchait la paix du doigt
06:37et en fait,
06:37à posteriori,
06:41je n'ai jamais été aussi loin
06:42de cette paix qu'à cette époque.
06:44Et parfois, je me dis,
06:45étrangement,
06:45cette idée me donne
06:46un petit espoir,
06:47je me dis que dans les moments
06:47où on en est à des années-lumière
06:49dans notre perception,
06:50peut-être que finalement,
06:51on n'en est pas si loin.
06:52Vous voyez cette phrase
06:53très célèbre de Ben-Gurion
06:54qui dit que
06:55au Proche-Orient,
06:56celui qui ne croit pas
06:57au miracle n'est pas réaliste.
06:59J'ai l'impression
06:59que la plupart du temps,
07:00celui au Proche-Orient
07:01qui ne croit pas
07:02aux tragédies n'est pas réaliste
07:03mais peut-être qu'en fait,
07:05on pourrait voir
07:06se produire quelque chose.
07:07En tout cas,
07:07je ne veux pas.
07:08J'ai décidé de ne pas renoncer
07:10à y croire.
07:11Je voudrais, Delphine Ormeilleur,
07:12qu'on essaie de réfléchir
07:12à l'après,
07:13les prochains jours,
07:14les prochaines semaines
07:15en Israël,
07:15mais aussi en France.
07:16Vous avez décrit
07:17pendant deux ans
07:17la solitude des Français juifs
07:19depuis le 7 octobre.
07:21Est-ce que vous avez l'espoir
07:22que cette journée,
07:23cette libération des otages
07:25marque le début
07:26de la fin de la solitude
07:28des Français et des Français juifs ?
07:30J'adorerais vous répondre oui,
07:31mais je n'y crois pas vraiment.
07:33Je crois que malheureusement,
07:35la montée exponentielle
07:36de l'antisémitisme
07:37n'est que le reflet
07:38de quelque chose
07:39qui est là,
07:40qui est installé.
07:41Je ne supporte pas
07:42les gens qui aujourd'hui
07:43ont osé dire,
07:44et on a entendu beaucoup
07:45ces derniers mois
07:45des gens suggérer
07:46que l'attitude des Juifs
07:48avait quelque chose
07:49à voir avec la montée
07:50de l'antisémitisme
07:51ou que le Proche-Orient
07:52était la seule cause
07:53de cette montée
07:53de l'antisémitisme.
07:54Et qui essentialisait
07:55les Français juifs
07:56comme des soutiens
07:57présumés du gouvernement
07:59de Benjamin Netanyahou.
08:00Voilà, on sait aujourd'hui
08:01évidemment que le Proche-Orient
08:02nourrit cet antisémitisme
08:03mais il n'en est pas la cause,
08:05il n'en a jamais été la preuve.
08:06L'antisémitisme
08:07et de l'assassinat de Juifs
08:08en France a commencé
08:09dans notre pays
08:10bien avant le 7 octobre.
08:12On a tous en tête
08:14ces souvenirs
08:14Ilan Halimi,
08:16Toulouse,
08:18les hypercachères
08:18et tant et tant
08:19de dates
08:19et de montées exponentielles
08:21de cet antisémitisme.
08:22Donc non,
08:23je crains que ça ne s'arrête pas.
08:24Je vois qu'à chaque fois
08:25que j'en parle
08:25et je suis peut-être
08:26finalement la moins bien placée
08:27pour en parler,
08:28à chaque fois que je parle
08:29de cet antisémitisme
08:30qui frappe les miens,
08:32de la menace
08:33qui pèse sur mes enfants,
08:34voyez, je suis sûr
08:34je vais rallumer
08:35les réseaux sociaux
08:36peut-être après cette émission
08:37et qu'il y a des gens
08:37qui vont m'écrire des horreurs.
08:39Et que vous allez
08:39vous faire insulter
08:40des menaces.
08:41Et qu'ils vont me dire
08:42oui mais quand même,
08:43vous voyez,
08:43parfois je reçois des messages
08:44je ne crois même pas
08:45quand je lis de gens
08:45qui me disent
08:46oui mais ce qui vous arrive
08:47c'est rien par rapport
08:48à la souffrance
08:49des enfants de Gaza.
08:50Et je voudrais
08:50qu'on m'explique
08:51quel est le lien
08:52entre le fait
08:53que mes enfants français
08:54ou les enfants
08:55de mes proches français
08:56soient potentiellement
08:57sous protection
08:58ou menacés
08:59et le malaise
09:00des enfants de Gaza
09:01et de quelle manière
09:02ça aidera la situation
09:04au Proche-Orient
09:04que mes enfants
09:05soient menacés
09:06ou que certains
09:06s'en prennent à eux
09:07parce qu'ils sont juifs.
09:08D'autant Delphine Orvilleur
09:09que vous avez été une voix
09:11qui a toujours refusé
09:12cette hémiplégie
09:14ce oui mais
09:15que l'on a
09:16trop souvent entendu
09:17après le 7 octobre
09:18et que l'on a hélas
09:18parfois aussi entendu
09:20concernant ce qui se passait
09:20à Gaza.
09:21Oui et même si je ne l'étais pas
09:22et même si je n'étais pas
09:23celle-là
09:23en fait ce ne serait pas
09:24du tout plus justifié
09:25en fait il y a quelque chose
09:27d'obscène là-dedans
09:28et puis on y assiste
09:29et ça je suis comme
09:30impuissante face à ça
09:32il y a comme une montée
09:33de l'antisémitisme
09:33un peu comme une traîne
09:34des modes TikTok
09:36pour la jeunesse
09:37et je rêve
09:38que les influenceurs
09:39de la jeunesse
09:40s'emparent enfin
09:41de cette cause.
09:42Un dernier mot
09:42Delphine Orvilleur
09:43vendredi prochain
09:43vous serez à la synagogue
09:44devant vos fidèles
09:45qu'est-ce que vous leur direz ?
09:47J'ai tellement hâte
09:49de retrouver aussi
09:50ma communauté
09:51après aujourd'hui
09:52il se trouve qu'on entre
09:52maintenant dans
09:53une fête juive
09:54qui était précisément
09:55la fête juive
09:55du 7 octobre 2023
09:57le jour où a eu lieu
09:58l'horreur
09:59Simchat Torah
10:00c'est un moment où
10:00en principe
10:01on raconte l'histoire
10:02d'un recommencement
10:03cette année
10:04cette idée de recommencer
10:05envisager un recommencement
10:09dans nos vies
10:09prend une signification
10:10toute particulière
10:11je pense particulièrement
10:12au fait que dans ma synagogue
10:13depuis deux ans
10:13il y a un rang tout entier
10:15qui a été bloqué
10:17en attendant le retour
10:18des otages
10:18personne ne s'assoit
10:20sur ces places
10:20dans la synagogue
10:21parce qu'elles sont réservées
10:22pour les otages
10:23j'attends ce moment
10:24où on va rouvrir
10:25ce rang symboliquement
10:26cette semaine
10:27de la même manière
10:28que vous voyez
10:28je porte aujourd'hui encore
10:30enfin on est à la radio
10:30le ruban jaune
10:32j'attends ce moment
10:34où je vais l'enlever
10:35le poser
10:36et me dire que
10:37c'est pas qu'on passe
10:38autre chose
10:39on n'oublie rien
10:40de ce qui vient nous arriver
10:41mais ensemble
10:42on traverse
10:43un autre temps
10:44et j'insiste sur ce mot
10:45ensemble
10:45tous ensemble
10:47il y a un défi
10:47qui nous est posé aujourd'hui
10:48un test
10:49un test pour notre humanité
10:51qu'il va falloir relever
10:51merci infiniment
10:52Delphine Ruyard
10:53Merci d'avoir regardé cette vidéo
Écris le tout premier commentaire
Ajoute ton commentaire

Recommandations