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  • il y a 4 mois
En août dernier, Emmanuel Macron a envoyé au président camerounais Paul Biya une lettre dans laquelle il reconnaît la responsabilité de la France dans une guerre coloniale longtemps passée sous silence. Pendant des décennies, on s’était bercé d’une douce légende : au Cameroun, la décolonisation s’était passée sans heurts, sans violence. C'était faux. François Reynaert, alias Oncle Obs, explique comment - et pourquoi - cette sombre période avait été « oubliée ».

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Transcription
00:00Au mois d'août 2025, le président français Emmanuel Macron envoie une lettre au président camerounais Paul Biya
00:05dans lequel il reconnaît la responsabilité de la France dans une guerre qui s'est déroulée au Cameroun.
00:10C'est quoi cette guerre coloniale oubliée au Cameroun ?
00:13Une histoire coloniale particulière.
00:15Le Cameroun, c'est un grand pays africain qui est à l'est du golfe de Guinée.
00:19C'est un pays qu'on appelle parfois la petite Afrique parce que dans ce seul pays, il y a toutes les richesses de l'Afrique.
00:24De la forêt, des savannes, des animaux, des montagnes, etc.
00:26Comme beaucoup de pays africains, les frontières du Cameroun ont été faites par la colonisation.
00:30Seulement, cette colonisation est un peu particulière au Cameroun parce que le Cameroun a été une colonie allemande.
00:35Après la guerre de 1914-1918, après la défaite allemande,
00:38toutes les colonies allemandes en Afrique ont été partagées entre les français et les anglais.
00:42Le Cameroun a été partagé entre les français et les anglais.
00:44Les français, la majeure partie du pays, la partie orientale, et du côté ouest,
00:49une longue bande contre le Nigeria a été donnée aux anglais.
00:52Après la seconde guerre mondiale, comme dans la plupart des pays colonisés du monde,
00:55les Camerounais veulent prendre leur indépendance.
00:57Et cette indépendance va arriver en 1960.
01:00Et dans les livres d'histoire, dans les médias, dans le récit public,
01:03on disait que, comme dans les autres pays de l'Afrique francophone,
01:05cette indépendance avait été faite sans violence.
01:08Sans heurts, sans bruit, l'octroi d'un statut d'autonomie
01:11permet aujourd'hui aux Camerounais de gérer eux-mêmes leurs affaires.
01:15Eh bien, c'était faux.
01:16L'horrible réalité historique.
01:18À partir de 1948, il y a un jeune leader indépendantiste qui s'appelle Ruben Oum Niobé
01:24qui fonde un parti politique qui s'appelle l'UPC, l'Union des Populations Camerounaises.
01:27Ce parti politique a trois objectifs.
01:29Il veut l'indépendance par rapport aux français.
01:31Il veut réunir tout le Cameroun.
01:33Les partis anglophones soient réunifiés avec le Cameroun.
01:36Et puis, c'est un parti qui a des tendances marxistes.
01:38Il veut une justice sociale.
01:39C'est trois choses qui déplaisent fortement à Paris.
01:41Donc, Paris fait ce qu'il peut pour mettre des bâtons dans les roues de ce parti politique.
01:44Et ça dégénère en 1955.
01:46Il y a des émeutes dans les villes qui sont soutenues par l'UPC.
01:49Alors là, Paris déchaîne sa violence.
01:52Donc, Ruben Oum Niobé est obligé de prendre le maquis.
01:55Il va être assassiné dans le maquis en 1958.
01:57Et puis, par ailleurs, les méthodes de répression, ce sont des regroupements de population.
02:01Ce sont des villages rasés.
02:02Ce sont des massacres.
02:03Et c'est la torture généralisée.
02:05Ça, ça dure jusqu'en 1960.
02:07Seulement, ça ne s'arrête pas après 1960.
02:09En 1960, le pays a l'indépendance.
02:11Et qu'est-ce qui se passe ?
02:11Eh bien, c'est une fausse indépendance.
02:13En fait, la France veut préserver ses intérêts au Cameroun.
02:16Parce qu'il y a des intérêts économiques énormes.
02:17C'est un pays très riche pour son agriculture, pour ses matières premières, pour son sous-sol, etc.
02:21La France veut garder tout ça.
02:22Elle va faire avec le Cameroun un des symboles de ce qu'on appelle la France-Afrique.
02:25Le président du Cameroun, à ce moment-là, qui s'appelle Aïjo, il prend ses ordres à Paris.
02:30Les ministres, ils ont des conseillers français qui décident de tout.
02:33La banque est tenue par les Français.
02:34En fait, la répression contre les militants de l'UPC continue après l'indépendance,
02:38menée par l'armée camerounaise elle-même, soutenue par l'armée française.
02:41C'est pour ça qu'il y a un secret qui existe, puisqu'il n'y a jamais eu de réelle indépendance.
02:46Par exemple, le leader de l'UPC du début des années 60, le successeur de Niobe,
02:52va être empoisonné à Genève par les services secrets français.
02:54Alors tout ça va être éventé un peu à la fois par des journalistes qui vont faire des enquêtes,
02:59mais très tardivement dans les années 90,
03:00et puis de grands travaux historiques jusqu'à cette grande commission
03:03dans laquelle il y a des historiens camerounais et des historiens français,
03:06à la demande du président Macron, qui vont faire un énorme rapport,
03:09mille pages, dans lequel il raconte toute cette histoire horrible, avec tous ces détails.
03:13Pourquoi est-ce que le président Macron a voulu faire cette opération de vérité
03:16sur la guerre oubliée du Cameroun ?
03:17Alors le président Macron, depuis qu'il est au pouvoir en 2017,
03:21il a dit qu'il allait essayer d'ouvrir de grands chantiers mémoriels,
03:24surtout par rapport à la colonisation.
03:25Tenir un discours de vérité historique.
03:27Nous pouvons aujourd'hui, dans une société démocratique adulte,
03:31avoir cette exigence.
03:32C'est le premier président de la République qui est né après la fin de la colonisation.
03:36Donc il estime qu'il est nécessaire de tourner la page
03:39et d'ouvrir tous les dossiers, même les plus secrets.
03:41Alors par exemple, il voulait ouvrir ce chantier avec l'Algérie,
03:44en espérant une réconciliation historique avec l'Algérie.
03:47Pour l'instant, ça a raté, parce qu'il y a toujours la crise entre la France et l'Algérie.
03:50Par exemple aussi, ça c'est sur les suites de la colonisation
03:52ou l'action de la France en Afrique.
03:54Le président Macron a tenu à ce qu'une commission d'historien
03:56fasse la lumière sur ce qui s'est passé
03:58quand la France a eu un rôle trouble au moment du génocide rwandais.
04:01Et puis là, sur le Cameroun, il y a cette même chose.
04:03Ce que je souhaite, c'est que nous puissions avoir et lancer ensemble
04:07un travail conjoint d'historiens camerounais et français.
04:10Alors évidemment, on doit s'en féliciter.
04:12Tous les peuples ont toujours à gagner à ce que la lumière soit faite sur l'histoire.
04:15Donc la France a eu un rôle horrible dans la décolonisation du Cameroun.
04:18Qu'on l'explique et qu'on le détaille par les historiens, c'est une très bonne chose.
04:21Après, ce qui est juste ambigu, c'est
04:23est-ce que le président Macron avait choisi le bon interlocuteur
04:26quand il a envoyé sa lettre qui reconnaît la responsabilité française
04:29dans les horreurs qui se sont passées au Cameroun, il l'envoyait à Paul Biya.
04:32Alors évidemment, Paul Biya est le président du Cameroun,
04:34donc ça paraît légitime, mais il faut aussi se souvenir que Paul Biya,
04:38c'est un espèce de président à vie qui est au pouvoir depuis 1982,
04:41qui a 92 ans, qui veut se représenter encore, qui truque les élections, etc.
04:45et qui était lui-même un premier ministre de Haïdjo, l'homme placé par la France.
04:49Donc pour tourner la page de la France-Afrique,
04:51on s'adresse à quelqu'un qui est aussi un des derniers représentants de cette France-Afrique.
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