- il y a 6 mois
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00:00Bienvenue dans les récits extraordinaires de Pierre Bellemare.
00:07Un podcast issu des archives d'Europe 1.
00:11Bonjour Robert, voici deux attitudes bien différentes de policiers dans le dossier extraordinaire que Jacques-Antoine nous propose aujourd'hui.
00:19L'un s'appelle Wilcox. C'est un civil, petit, costaud, les cheveux gris, en brosse, environ 55 ans.
00:26Un garçon, une fille mariée, cinq petits-enfants, un grand-père paisible qui se préoccupe de sa famille autant que de son boulot et songe déjà à la retraite.
00:37L'autre, le lieutenant Dietz, uniforme démodé, soigneusement repassé, la face large, l'air d'un petit fonctionnaire timide mais patient au travail.
00:48L'un comme l'autre connaissent merveilleusement leur boulot et l'on ne pourrait leur reprocher que de manquer d'ambition.
00:55Mais, comme vous allez le voir, Wilcox passe, Dietz reste.
01:03Ça fait toute la différence.
01:05L'histoire commence dans le nord de l'Australie, lorsque le chef de cabinet du maire de Port Darwin
01:29demande à Wilcox d'aller faire une tournée d'inspection à Bitterst, capitale de l'archipel, qui dépend directement de son autorité.
01:38L'administration centrale a déjà reçu plusieurs réclamations émanant de différentes personnalités de Bitterst
01:43qui se plaignent du chef de la police locale, le lieutenant Dietz.
01:47Wilcox est un civil.
01:49Il n'aura donc pas d'autorité réelle, sinon celle d'établir un rapport.
01:53Wilcox prend donc l'avion pour Bitterst avec un dossier des plus minces
01:59et une collection de coupures de presse extraites de la feuille de chou locale, le courrier des îles.
02:06Toutes ces coupures ont trait à l'affaire Montala.
02:08Il y a quatre mois, Jane Montala, une très jolie femme de 35 ans, appelait un docteur au milieu de la nuit.
02:16Elle venait d'être agressée dans une cocoterée alors qu'elle rentrait à pied chez elle.
02:21Une cocoterée, ai-je besoin de le préciser, est une forêt de cocotiers.
02:25Elle disait d'une voix mourante avoir été bousculée et en se débattant, sa tête avait heurté une pierre.
02:30Elle avait pu se traîner jusque chez elle et maintenant, un voile rouge s'étendait devant ses yeux.
02:36Le docteur survenait cinq minutes plus tard, mais trouvait la femme dans le coma.
02:41Elle expirait à l'hôpital, modeste il faut bien le dire, quelques heures plus tard.
02:47L'autopsie révélait un crâne particulièrement fragile.
02:51Un enfoncement dû au choc d'un objet contondant n'ayant laissé aucune particule.
02:56Une hémorragie cérébrale ayant entraîné la mort, des traces de coups,
03:00certaines datant de plusieurs jours, aucune agression sexuelle apparente.
03:06Manifestement, la femme avait été blessée à l'extérieur de sa maison.
03:10Depuis, la police, si l'on en croit les coupures de presse, patauge lamentablement.
03:17Jane Montala, qui rappelons-le était très belle, était veuve depuis six ans
03:20et une main semblait ne pas suffire pour compter ses amants.
03:25Chacun de ceux-ci disposant d'un alibi solide, étant tous par ailleurs à l'échelon local
03:31des very important personalities, au-dessus de tout soupçon, le lieutenant Dietz, chef de la police
03:37et le mal-aimé de Bittertz, avaient porté ses soupçons sur les coupables à sa portée
03:42quelques chevaux de retour qu'ils connaissaient bien.
03:45Mais Wilcox, dans son avion, s'étonne et s'amuse d'ailleurs en voyant l'acharnement
03:51avec lequel le rédacteur en chef du Courrier des îles ridiculise le malheureux lieutenant Dietz
03:55chaque fois qu'il s'efforce d'établir la culpabilité d'un nouveau suspect.
03:59Dans l'aéroport, flambant en oeuf d'un style exotique qui appartient au folklore,
04:06un homme perdu dans la foule aborde Wilcox timidement, mais avec des yeux rusés et un sourire narquois.
04:14« Monsieur Wilcox, je me présente, lieutenant Dietz. »
04:17Quelques instants plus tard, ils sont dans le bureau du lieutenant Dietz,
04:20l'ancienne manière, pas d'air conditionné, mais des moustiquaires aux fenêtres
04:24et le ventilateur qui tourne au-dessus de la tête.
04:26« Je suppose que vous allez vous intéresser à l'affaire Montala. »
04:31« Je vous le dis tout de suite, si vous voulez reprendre l'affaire à zéro. »
04:35Dietz lui montre un énorme dossier.
04:38« Pourquoi vous pataugez ? »
04:41Dietz sourit pour une feuille de papier, y écrit trois mots.
04:46La glisse dans une enveloppe, donne un coup de langue sur la colle et la referme.
04:52« C'est le nom du coupable, dit-il. »
04:55« Voulez-vous signer en travers ? »
04:57« Merci. »
04:59« Je la mets dans le tiroir. »
05:02Et avec un humour assez inattendu qui démontre une extraordinaire connaissance de son milieu,
05:06Dietz explique que le coupable est l'un des amants de la victime,
05:10mais qu'il est pour l'instant hors d'atteinte.
05:12Alors il attend, ici, à régner au milieu de sa toile.
05:15Et comme il faut bien amuser la galerie, de temps en temps,
05:18il met en cabane l'un ou l'autre des repris de justice qu'il a sous la main,
05:22jusqu'à ce que le courrier des îles, qui semble vouloir sa peau et démontrait que l'homme
05:25ne pouvait pas être le coupable, alors il le libère et en coffre un autre.
05:30« Et ça va durer combien de temps ? » demande Wilcox.
05:32« Oh ! Jusqu'à ce qu'on oublie l'affaire, ou que la vérité éclate comme un fruit mûr. »
05:38« C'est-à-dire ? » « Oh, du mois encore, ou peut-être des années. J'ai de la réserve. »
05:45Wilcox ne peut s'empêcher de regarder le lieutenant Dietz avec un étonnement mêlé de reproches.
05:50Mais le lieutenant Dietz a tenu ce langage chimique pour provoquer cette réaction
05:54et en venir rapidement au fond du problème.
05:56« Je me doute de ce que vous pensez, dit-il.
05:59Il y a quinze ans, quand je suis arrivé ici, j'aurais pensé la même chose.
06:03Mais j'ai appris qu'on ne fait pas ici la police comme à Sydney ou à Melbourne.
06:06J'espère que vous le comprendrez avant de m'avoir fait virer.
06:10Sinon, il faudra cinq ans à mon successeur pour le comprendre.
06:14Car l'affaire est simple, M. Wilcox.
06:17Ou bien le crime a été effectivement commis par un cheval de retour.
06:19Alors, je finirai bien par tomber sur le bond dans une île de dix-huit mille habitants.
06:24On en a vite fait le tour. Je les connais tous.
06:26Ou bien, il a été commis par un indigène. Jusque-là, sans reproche.
06:31Ça serait bien étonnant parce qu'ils sont plutôt du genre paisibles ici.
06:33Mais après tout, il leur arrive d'être un peu fiou, c'est-à-dire d'avoir un accès de cafard
06:38pendant lequel ils ne commandent plus leurs actes.
06:41Dans ce cas, je ne le retrouverai jamais sinon par un coup de chance.
06:44Car cette nuit-là, des gars fiou, il devait bien y en avoir deux ou trois cents.
06:50Tous auraient pu commettre le crime.
06:53Et vous le savez, à bicyclette, il faut deux heures pour venir du point le plus éloigné de l'île.
06:58Enfin, troisième solution, le crime a été commis par un de ses amants ou ex-amants.
07:05Or, n'importe lequel d'entre eux est plus puissant que moi ici.
07:08Et n'importe lequel d'entre eux se trouvera autant d'alibis qu'il lui en faut.
07:12Mais tous sont des blancs qui se connaissent, s'aiment et se détestent tour à tour, se jalouse, s'épient.
07:17Alors, comme par miracle, le secret de l'un d'entre eux deviendra un jour le secret de Paul Higinelle.
07:22La vérité deviendra notoriété publique.
07:24Avec un peu de chance, un corbeau me fera gagner quelques mois.
07:29Voilà, monsieur Wilcox, comment on mène une enquête ici,
07:33dans une île où le chef de la police dispose en tout et pour tout d'une douzaine de flics,
07:37dont trois doivent faire les imbéciles avec un bâton blanc devant le palais du gouverneur,
07:42deux autres surveillés que les gens mettent bien leur monnaie dans les parcs-maîtres,
07:45le reste étant deux repos hebdomadaires, souffrants, en vacances ou au pieu,
07:49parce qu'ils assurent le service de nuit.
07:52Après un instant de silence pendant lequel il essaie de démêler le vrai et le faux dans ce discours,
07:59Wilcox pose enfin une question.
08:01Mais pourquoi est-ce que le journal d'ici vous a dans son collimateur ?
08:08Dietz pour une fois reste muet quelques secondes, les yeux au ciel, la bouche entre-ouverte.
08:14Vous avez raison de vous poser la question, moi aussi je me la pose,
08:18car je n'ai jamais eu de problème avec Dundé jusqu'à cette affaire.
08:22Dundé c'est le rédacteur en chef, l'éditorialiste, le secrétaire de rédaction,
08:27en bref c'est le courrier des îles à lui tout seul.
08:29Puis après un court silence, il ricane.
08:34Il était aussi l'amant de Jen, mon Thala.
08:37Heureusement que tous ces amants ne se déchaînent pas contre moi.
08:41L'un est le gendre du gouverneur, l'autre mon banquier,
08:44un autre le propriétaire de cette bicoque, l'autre a le seul restaurant correct.
08:49Je n'y mets jamais les pieds d'ailleurs parce que c'est trop cher.
08:51Pour couronner le tout, il y en a même un qui est mon beau frère,
08:54le chef de la famille du côté de ma femme, et mon garagiste aussi.
08:59Vous voyez le genre, tout le monde ici considère le chef de la police comme un mal nécessaire,
09:04un fonctionnaire sans importance et pas fréquentable.
09:06Avant de quitter le lieutenant Dietz, Wilcox est convaincu de deux choses.
09:12La première, c'est que le lieutenant a probablement raison
09:16quant à la façon dont il conduit ses enquêtes
09:17si l'on considère ses moyens et le cadre dans lequel il doit agir.
09:22La seconde, que c'est justement son manque de brio et de représentativité
09:26qui en sont responsables.
09:28Si Dietz s'avait traité d'égal à égal avec ces gens-là,
09:31il obtiendrait certainement de meilleurs résultats.
09:33Alors, il se retourne.
09:36« J'ai très bien compris votre situation.
09:39Si le nom du coupable est dans l'enveloppe,
09:41c'est que vous avez du flair.
09:44Et si avant de repartir, je peux faire inculper le coupable,
09:49c'est que votre méthode n'est pas la bonne. »
09:54La première personne à qui Wilcox va rendre visite, c'est Don D,
09:57le rédacteur en chef du Courrier des îles.
09:5935 ans, en blue jean, brun, aux yeux bleus,
10:02bronzé, intelligent, ouvert, visage presque trop jeune encore,
10:05et bavard comme une pie.
10:08C'est alors que Wilcox va inconsciemment enregistrer un détail
10:13qui lui reviendra quelques jours plus tard et prendra tout son sens.
10:17Lorsqu'il entre dans le hall,
10:21Dundee est en train de se disputer violemment avec un individu,
10:24sans doute un revendeur.
10:25Il se toise, se pousse de la poitrine comme font les enfants.
10:29Wilcox s'étant fait connaître,
10:30Dundee ne cesse pas pour autant de se disputer
10:33jusqu'à ce que sa secrétaire le ramène par la main au bureau.
10:36Lorsque Wilcox entre dans le bureau,
10:39Dundee, en devenue soudain aimable, fait asseoir et referme doucement la porte.
10:45Et ce qui frappe inconsciemment Wilcox,
10:47c'est qu'il se serait plutôt attendu
10:49à ce que cet homme en colère la fasse claquer derrière lui.
10:54Au lieu de ça,
10:56il la referme doucement, cette porte.
10:59Faisant d'efforts sur lui-même,
11:02Wilcox se présente comme un pompe de la police très à l'aise,
11:05l'homme qui connaît tout le monde et que tout le monde connaît.
11:08Après cela, avec Dundee,
11:10la conversation est aisée, rapide,
11:12aucun besoin de faire des détours.
11:15Dundee a bien connu en effet Jen Montala,
11:17puisqu'elle était encore sa maîtresse lorsqu'elle a été assassinée.
11:20Non, elle n'a pas passé la soirée chez lui,
11:23ainsi qu'on peut témoigner le couple qui lui sert de domestique.
11:26Pourquoi il ridiculise ce malheureux lieutenant Ditz ?
11:29Parce qu'aucun des suspectes qui la coffraient ne faisait un coupable possible
11:33et qu'il a l'impression que Ditz se moque du monde
11:35et lui, Dundee, aimerait bien que le vrai coupable soit arrêté.
11:40Maintenant, si Wilcox, qui lui est sympathique,
11:43veut en savoir plus,
11:44il l'invite à venir avec lui à la pêche au gros
11:46avec quelques amis.
11:50Voilà donc ce brave Wilcox,
11:52cramponné, dès 6h du matin,
11:54à un moulinet perfectionné,
11:56surveillant le leurre en plastique qui saute dans le sillage du bateau
12:00et bien entendu, il ne parle pas un instant de l'affaire,
12:03angoissé à l'idée qu'il va peut-être pêcher quelque chose
12:05dont il ne saura pas quoi faire.
12:08Wilcox a brusquement au bout de sa ligne
12:10un ton d'une cinquantaine de kilos qui pique vers le fond.
12:13Wilcox, encore plus surpris que le poisson,
12:15à moitié arraché de son siège,
12:17s'y prend très mal et met un temps fou à le ramener.
12:19« Vite, vite ! » lui crie Dundé, le marin.
12:22« Quand ils veulent l'aider, il est trop tard. »
12:23Les requins sont accourus, la mer se met à bouillonner.
12:26Du long fuseau argenté qu'on voyait se débattre sous la mer,
12:29il n'en reste en quelques secondes plus rien.
12:32Mais,
12:33bien qu'il n'ait jamais assisté à un pareil spectacle,
12:37ce qui frappe le plus Wilcox,
12:39c'est l'attitude de Dundé.
12:42Celui-ci a dirigé le bateau sur le lieu du drame,
12:43et là, ivre de rage,
12:45se met à frapper à grands coups de gaffe sur les requins.
12:47« Le marin aussi frappe ! »
12:49Wilcox se dit,
12:50« Après tout, ces gens-là détestent les requins,
12:52cette haine est fréquente dans les îles. »
12:53Mais,
12:54mais,
12:55lorsqu'ils sont repartis,
12:56qu'ils ont remis leur ligne à l'eau,
12:59Wilcox ne peut s'empêcher de dire à Dundé,
13:02« Est-ce que vous êtes coléreux ? »
13:04La première réaction de Dundé, c'est de rire.
13:06« Oui, très ! »
13:07Mais,
13:08il y a ensuite un silence,
13:11et Wilcox sent que Dundé réfléchit.
13:14Qu'une pensée l'obsède,
13:16brusquement.
13:18« Moi, je sais ce que vous pensez,
13:20chers amis, vous pensez,
13:20tout ça, c'est cousu de fil blanc. »
13:23C'est vrai.
13:26Mais,
13:26vous allez voir combien ce dossier,
13:27cousu de fil blanc,
13:29est cependant étonnant.
13:31Et pourquoi il mérite de figurer dans les dossiers extraordinaires.
13:33Les récits extraordinaires de Pierre Belmar,
13:43un podcast européen.
13:46Retrouvons Wilcox, le policier,
13:47et Dundé,
13:48le rédacteur en chef du journal local,
13:50sur le bateau où ils pêchent.
13:52En fin de matinée,
13:53ils ont pris trois ou quatre barracudas,
13:55un maï-maï et quelques bricoles.
13:56Alors,
13:57ils rentrent.
13:57Lorsqu'ils sont à terre,
14:00Dundé propose à Wilcox
14:01de le reconduire à son hôtel.
14:03Comme c'est un hôtel fort médiocre,
14:05et que le seul hôtel convenable est complet,
14:08Dundé propose au policier
14:09de venir habiter dans un bungalow
14:10à côté de chez lui.
14:12Ce bungalow est en réalité
14:13la villa où Dundé habitait
14:14avant de s'installer dans la nouvelle maison
14:15qu'il s'est fait construire.
14:16« Mais je vais avoir
14:19une dette terrible envers vous,
14:20ça me gêne, »
14:21dit Wilcox.
14:22« Je préfère vous avoir sous la main.
14:24Pourquoi ?
14:26Pour être le premier
14:26à connaître le nom
14:27de l'assassin de Jane Montala. »
14:31Après cette conversation
14:32pleine de sous-entendus,
14:33Wilcox comprend que Dundé
14:35se croit soupçonné.
14:37Mais au fait,
14:38est-ce qu'il le soupçonne ?
14:40Tout l'après-midi,
14:40de retour chez le chef de la police,
14:43il se replonge dans le dossier
14:44de l'affaire Montala.
14:45Aucun doute.
14:48Les amants connus
14:49de cette dernière
14:49sont inattaquables.
14:51Ils étaient soit absents de l'île,
14:52soit en famille.
14:54Le restaurateur a passé la soirée
14:56une bonne partie de la nuit
14:57dans son restaurant
14:57quant à Dundé.
14:59Il est resté seul chez lui,
15:00n'a pas quitté sa propriété,
15:02mais les domestiques en font foi.
15:05Wilcox demande au lieutenant Dietz
15:07s'il a cherché à découvrir
15:09dans la cocotterie
15:10un endroit
15:11où Jane Montala
15:12aurait pu se faire à la tête
15:14une blessure mortelle.
15:16« Bien sûr ! »
15:17répond le lieutenant Gognard.
15:19« Il y a rien que du sable.
15:22À moins qu'elle soit tombée
15:23sur un crabre,
15:24rien ne pouvait la tuer.
15:27Et reconnaissez
15:27qu'on ne voit pas très bien
15:29pourquoi l'homme
15:29qui l'a agressée
15:30aurait amené une arme avec lui,
15:32si ce n'est dans l'intention
15:33de la tuer.
15:35Et je ne vois pas pourquoi
15:36un indigène
15:37aurait voulu la tuer.
15:39Mais enfin,
15:41qu'est-ce qu'elle pouvait bien faire
15:43dans la cocotterie ? »
15:44demande Wilcox.
15:45« Allons donc ! »
15:47« La cocotterie,
15:47c'est de la blague ! »
15:49« Qu'est-ce que vous vouliez
15:49qu'elle fasse dans la cocotterie
15:51à cette heure-là ? »
15:52« Elle pouvait revenir
15:53de se baigner,
15:54on se baigne la nuit ici,
15:55des cinglés,
15:56oui, c'est de la légende.
15:57Puis avec le vent
15:58qu'il faisait cette nuit-là,
15:59non,
16:00c'est d'ailleurs le vent
16:01qui nous a empêchés
16:02d'établir si,
16:03oui ou non,
16:04elle avait été
16:04dans la cocotterie,
16:05car il a effacé
16:06toutes les traces.
16:08Mais alors,
16:08pourquoi a-t-elle parlé
16:09de la cocotterie ?
16:11Parce que de toute éternité,
16:13c'est là que les femmes
16:14se font violer.
16:15Si j'étais femme
16:16et que je veuille
16:17me faire violer,
16:18j'irais dans la cocotterie.
16:19Mais alors,
16:20ça ne serait plus du viol,
16:21vous comprenez ?
16:23Vous voulez dire
16:24qu'elle a menti
16:24pour couvrir quelqu'un ?
16:27C'est mon avis, oui.
16:29Pour couvrir
16:30l'homme qui l'a tué ?
16:33Ça, c'est déjà vu.
16:34Mais si elle ne venait
16:38pas de la cocotterie,
16:41d'où pouvait-elle venir ?
16:44Ça, c'est le hic.
16:48Elle ne pouvait pas
16:49venir de très loin,
16:51à moins qu'on l'ait amenée
16:51en voiture.
16:54Parmi les gens
16:54qu'elle fréquentait,
16:55celui qui habite
16:55le plus près,
16:57c'est Dundé.
16:59Mais vous avez lu
17:01la déposition
17:02de ses domestiques.
17:02Je les ai fait répéter
17:05à l'endroit,
17:06à l'envers.
17:08Inattaquable.
17:11Le soir,
17:12alors que Wilcox
17:13rentre à son bungalow,
17:14Dundé l'appel
17:15pour qu'il vienne
17:16boire un verre.
17:17Il lui paraît
17:18d'un calme,
17:18d'une gravité
17:19un peu forcée.
17:21Après avoir bu
17:22de gorgé
17:22en faisant
17:23quelques pas silencieux,
17:24il se tourne
17:25brusquement
17:25vers le policier.
17:26« Je sais, » dit-il,
17:28« que je figure
17:29sur la liste
17:29des suspects
17:30dans l'affaire Montala.
17:32Je voulais vous dire ceci,
17:33je n'ai pas tué
17:33Eugène Montala.
17:35Je vous donne
17:36ma parole.
17:38Cela dit,
17:38j'ai menti
17:39et mes domestiques
17:41aussi à ma demande
17:41car elle est venue
17:43ici ce soir-là
17:44et nous nous sommes
17:46disputés,
17:47c'est vrai.
17:48Mais après,
17:49cette dispute,
17:49elle est partie
17:50tout à fait normalement,
17:50je vous le jure.
17:52Je suis coléreux,
17:52c'est vrai,
17:54mais pas au point
17:54de tuer une femme.
17:58Pourquoi avez-vous
17:59demandé à vos domestiques
18:00de mentir ?
18:02Parce que ça ne plaît
18:03à personne ici
18:04de voir le lieutenant
18:05Dietz
18:05faurer son lit
18:05dans nos affaires.
18:08Qu'est-ce que vous avez
18:08contre lui ?
18:09Rien de particulier
18:11sinon qu'il est mesquin,
18:12veule, sale et fourbe,
18:14bref, répugnant
18:16et infréquentable.
18:17Mais vous comprenez
18:18maintenant pourquoi
18:18je tiens tant
18:19à ce qu'on arrête
18:20le coupable
18:20et pourquoi Dietz
18:21m'agace
18:22avec ses inculpations
18:23bidon.
18:24Évidemment,
18:28Wilcox entend
18:29le nouveau témoignage
18:30du couple de domestiques,
18:31le brave noir
18:31d'une cinquantaine d'années
18:32qui reconnaît
18:33s'avoir menti,
18:34mais pour le bien
18:34en somme,
18:35pour que le lieutenant Dietz
18:36ne vienne pas ennuyer
18:37leur maître
18:38qui est innocent.
18:39Il confirme
18:40que ce soir-là,
18:40Mme Montala
18:41est arrivée
18:41pendant le dîner,
18:42leur maître
18:43et elle
18:43se sont disputés
18:44pendant un bon quart d'heure
18:45et elle est repartie.
18:46Et après ?
18:48Et après,
18:49ils se sont couchés.
18:51Est-ce qu'ils sont sûrs
18:52que Mme Montala
18:53n'est pas revenu ?
18:54Ça les étonnerait
18:55parce qu'en partant,
18:56elle a dit
18:57que c'était pour toujours
18:58et si elle était revenue
18:59dans la maison,
19:00la femme,
19:01qui a le sommeil léger,
19:02les aurait entendus
19:02se disputer.
19:04Pourquoi ?
19:04Parce qu'ils se seraient
19:05à nouveau disputés ?
19:06Oh, sûrement !
19:07Ils étaient tellement en colère.
19:11Après ce témoignage
19:12de dernière minute,
19:13Wilcox,
19:14sans avoir revu
19:15Dundé sort de la maison,
19:16traverse le parc
19:17sur environ 60 mètres
19:18et entre dans la villa
19:19où il va passer
19:20sa première nuit.
19:22C'est là qu'un détail
19:23va une fois de plus
19:23s'attirer son attention.
19:25Lorsqu'il ressort
19:26de la salle de bain
19:27où il vient de se laver
19:28les dents,
19:29la porte ferme mal,
19:30ce qui n'a rien
19:31d'extraordinaire.
19:32Alors il tourne
19:33soigneusement la poignée
19:34en exerçant
19:35une forte traction
19:36et cela lui rappelle
19:39le geste de Dundé
19:40fermant la porte
19:40de son bureau.
19:41Mais au fait,
19:43pourquoi
19:44est-ce qu'elle
19:45ferme mal
19:46cette porte ?
19:49Évidemment,
19:50chers amis,
19:50il ne s'agit pas là
19:51de savantes déductions
19:52mais d'une série
19:53d'observations
19:54presque inconscientes
19:55qui déclenchent
19:56d'autres observations
19:57tout aussi inconscientes.
19:59Wilcox a réouvert
20:00la porte
20:01et regarde la gâche.
20:02Celle-ci s'est
20:03légèrement déplacée
20:04car le chambrant
20:05l'envoie est fendu
20:06dans le sens
20:07de la longueur.
20:09Wilcox regarde
20:10l'autre côté
20:10de la porte
20:11et là,
20:12manifestement,
20:13l'huisserie
20:13est légèrement
20:14détachée du mur.
20:17Alors cette fois,
20:18un éclair
20:19jaillissant
20:20de l'inconscient
20:20illumine
20:21la conscience
20:22de Wilcox.
20:23On a enfoncé
20:24cette porte
20:25et la mécanique
20:27de l'esprit policier
20:28se met en route.
20:29Dans les milliers
20:29d'affaires
20:30dont il s'est occupé,
20:31combien de fois
20:31a-t-il entendu ce récit ?
20:33L'homme jaloux
20:33enfonce la porte
20:34de la femme
20:35qui s'est enfermée
20:35dans la salle de bain
20:36ou bien la femme jalouse
20:37s'enferme
20:38dans la salle de bain
20:39pour faire croire
20:39un suicide
20:40et l'homme enfonce
20:41la porte.
20:42Bref,
20:42un scénario classique.
20:44Mais qui,
20:45ici,
20:47peut enfoncer
20:47des portes
20:48sinon
20:49Dundé ?
20:50Le lendemain matin,
20:54Wilcox inspecte
20:56les portes
20:56des deux salles de bain
20:57de la nouvelle maison
20:58de Dundé.
20:59Aucune ne semble
21:00avoir souffert,
21:00donc il n'enfonce pas
21:01une porte
21:02toutes les semaines.
21:03Alors il demande
21:04au domestique
21:05s'ils se souviennent
21:06du jour
21:07où leur maître
21:08aurait enfoncé
21:09la porte
21:09de la salle de bain
21:10du Bagalot.
21:12Non,
21:13ils ne s'en souviennent pas.
21:15Mais est-ce que
21:17la porte
21:17de la salle de bain
21:18fermée ?
21:20Les deux domestiques
21:21se regardent étonnés.
21:23Oui,
21:23elle fermait.
21:25Depuis quand,
21:26M. Dundé,
21:26habite-t-il
21:27dans la nouvelle maison ?
21:28Depuis
21:29quatre mois,
21:31à peu près.
21:33À peu près
21:33au même moment
21:34que l'assassinat
21:36de Mme Montala.
21:37Oui ?
21:39Est-ce qu'elle est venue
21:40dans la nouvelle maison ?
21:42Oui,
21:43comme ça,
21:43pour visiter,
21:45parce qu'elle n'était pas finie.
21:47D'ailleurs,
21:47elle n'a jamais amené
21:48ses affaires ici.
21:50Vous dites
21:51qu'elle n'a jamais
21:52amené ses affaires ici.
21:55Ça veut dire
21:56qu'il y avait
21:56des affaires à elle
21:58dans le bain-galop.
22:00Oui ?
22:02Quelles affaires ?
22:05Des affaires de toilettes,
22:07des parfums.
22:09Elle n'y sent plus.
22:11Qui les a emmenés ?
22:14On a pensé
22:14que c'était monsieur
22:15qui avait télé-rapporté.
22:18Mais pourquoi
22:19ne les a-t-elle pas
22:19emmenés lorsque
22:20vous l'avez vu partir
22:21ce soir-là ?
22:22Et si ce soir-là,
22:24elle était revenue
22:25chercher ses affaires
22:26dans le bain-galop ?
22:28Vous l'auriez entendu ?
22:30Peut-être pas.
22:34Par contre,
22:34monsieur Dundé
22:35aurait pu voir
22:36les lumières
22:36de sa fenêtre,
22:37y aller,
22:39se disputer avec elle.
22:41Et vous n'en auriez
22:42rien su ?
22:45Tout cela
22:47va s'avérer exact.
22:48Mais chose étrange,
22:51Dundé
22:52sera d'autant plus
22:54facilement confondu
22:55qu'il espère
22:56réellement
22:57ne pas avoir tué
22:58Jane Montala.
23:00Il reconnaîtra
23:01avoir enfoncé la porte,
23:03projetant la jeune femme
23:04contre le carrelage
23:05du mur.
23:06Mais,
23:07après une courte
23:08perte de conscience,
23:09elle s'est relevée
23:10et elle est partie.
23:12Aucun des autres coups
23:13qu'elle a pu recevoir
23:14n'était susceptible
23:15d'entraîner une blessure,
23:16encore moins la mort.
23:17S'il l'avait tuée,
23:19il aurait prévenu
23:19la police.
23:21S'il avait eu l'impression
23:21de l'avoir grièvement blessée,
23:23il aurait appelé
23:23un médecin.
23:25Le plus incroyable,
23:26c'est que tout ceci
23:27est probablement vrai.
23:29D'ailleurs,
23:29Jane Montala elle-même,
23:30pas un instant
23:31n'a dû penser
23:32qu'elle allait mourir.
23:33Pour elle,
23:33ce n'était qu'une dispute
23:34comme tant d'autres
23:35avec un homme
23:36qu'elle aimait malgré tout.
23:38Voilà pourquoi
23:38elle a menti.
23:39C'est parce qu'il espérait
23:41réellement
23:42que Jane Montala
23:43avait été agressée
23:44après l'avoir quittée
23:46que Dundé
23:46poursuivait le lieutenant Ditz
23:48de ses sarcasmes
23:49chaque fois
23:50qu'il emprisonnait
23:50un faux coupable,
23:51un vrai coupable,
23:53l'aurait délivré
23:53de toutes ses angoisses.
23:57Quelques heures plus tard,
23:59Wilcox s'assoit
24:00devant le lieutenant Ditz
24:01qui sort du tiroir
24:02de son bureau
24:03l'enveloppe,
24:03l'ouvre
24:04et tend le papier.
24:08Wilcox lit
24:09le coupable
24:11c'est Dundé.
24:15Bravo,
24:16dit Wilcox,
24:17mais reconnaissez
24:19que ma méthode
24:19est la meilleure.
24:21Au lieu d'attendre,
24:22je me suis rendu sympathique,
24:24j'ai provoqué
24:24une invitation,
24:25je l'ai accepté
24:26et j'ai su la vérité.
24:27« Oh,
24:30j'ai essayé ça aussi,
24:31dit lieutenant.
24:33On vous invite une fois,
24:36mais jamais deux.
24:38Si vraiment
24:39vous êtes un flic honnête
24:40qui fait son travail
24:41et qu'on ne peut pas acheter,
24:44vous finissez toujours
24:45par vous retrouver seul
24:46au milieu
24:47de votre toile d'araignée.
24:51Quoi qu'il en soit,
24:53Dundé sera inculpé
24:54d'homicide par imprudence
24:56et acquitté,
24:58ayant bénéficié
24:59de larges circonstances
25:00atténuantes
25:00dues aux révélations
25:01de l'instruction.
25:03Jane Mantala
25:03avait premièrement
25:04un caractère impossible
25:06joint à un tempérament
25:07de feu,
25:08deuxièmement
25:09un crâne
25:10tout à fait incompatible
25:12avec les risques
25:13qu'elle encourait
25:13de ce fait,
25:15certains os
25:15étant restés
25:17ce qu'ils étaient
25:18à sa naissance,
25:19c'est-à-dire
25:20mous.
25:26Vous venez d'écouter
25:41les récits extraordinaires
25:43de Pierre Bellemare,
25:44un podcast
25:45issu des archives
25:46d'Europe 1.
25:48Réalisation et composition
25:49musicale,
25:51Julien Tarot.
25:52Production,
25:53Estelle Lafon.
25:54Patrimoine sonore,
25:56Sylvaine Denis,
25:57Laetitia Casanova,
25:59Antoine Reclus.
26:00Remerciements
26:01à Roselyne Bellemare.
26:03Les récits extraordinaires
26:04sont disponibles
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