00:00Nous avons tous envie d'y croire, que nos émotions sont pures et jaillissent de quelque chose de vrai,
00:14niché dans les profondeurs de notre être.
00:16Comme si pleurer, aimer, désirer, envier ne relevait que d'une mystérieuse alchimie intime.
00:23Nous disons « je ressens » comme on dirait « je suis ».
00:27Mais si ce jeu n'était pas le véritable point de départ, mais juste un point de passage ?
00:32Et si ce que nous ressentons le plus intensément n'était pas le fruit d'un intérieur profond,
00:38mais l'expression d'une mise en scène sociale bien rodée ?
00:42C'est l'une des grandes thèses de la sociologue Eva Illouz.
00:46Nos émotions, loin d'être spontanées, sont fabriquées.
00:50Non pas artificielles, mais socialement produites.
00:53Il n'y a pas l'amour vrai d'un côté et le conditionnement culturel de l'autre.
00:58Il y a l'amour tel qui s'est transformé au fil d'une histoire sociale, culturelle, capitaliste.
01:05Cela est vrai de l'amour certes, mais aussi de la jalousie, de la colère, du besoin de reconnaissance,
01:11de l'angoisse du célibat ou de la quête de soi dans le couple.
01:15Tout cela n'est pas naturel, c'est le produit d'un long travail de fabrication émotionnelle.
01:22Ce travail, nous ne le voyons pas parce qu'il est inscrit dans nos gestes les plus ordinaires.
01:27Choisir un profil sur une appli, décrypter un message, attendre une réponse,
01:32chercher à travailler sur soi pour mieux aimer ou pour se protéger d'un amour toxique.
01:37L'émotion n'est souvent qu'une performance.
01:41Elle s'inscrit dans une dramaturgie de soi.
01:44Elle obéit à des codes, des séquences, des formats.
01:47Ce n'est pas qu'elle soit fausse.
01:49Elle est au contraire souvent sincère, vibrante, mais elle est orientée, encadrée, scénarisée.
01:55Nous pleurons parfois comme on joue une scène qu'on connaît déjà par cœur.
01:59Nous vivons dans une modernité émotionnelle explosive
02:02où l'individu est à la fois sommé d'être authentique, d'écouter ses émotions,
02:07de se respecter et soumis à des injonctions multiples.
02:11Aimer sans déprendre, jouir sans s'attacher, exprimer ses émotions sans être trop vulnérable.
02:17Un équilibre instable où chacun finit par croire qu'il est seul responsable de ses échecs émotionnels.
02:25Mais c'est une illusion.
02:27Ce que je ressens n'est pas que mon émotion.
02:29C'est l'effet d'un script, d'un imaginaire, d'un modèle.
02:34Ce n'est pas hasard si tant de personnes, en des temps et des lieux semblables,
02:38ressentent les mêmes choses au même moment.
02:41Le sentiment d'injustice après une rupture, l'obsession du ghosting,
02:45l'anxiété amoureuse, la peur de s'engager,
02:48ce sont des émotions codées, cultivées, amplifiées par les structures sociales.
02:54Le marché, bien sûr, joue un rôle décisif.
02:56Il vend des émotions tout en créant les conditions de leur manque.
03:01Mais ce n'est pas seulement une affaire de consommation, c'est une affaire de subjectivité.
03:06Nous avons appris à nous raconter émotionnellement à travers les codes de la psychologie,
03:11des séries, des chansons, des récits de développement personnel.
03:15Nous ressentons ce que nous avons appris à ressentir.
03:19Eva et Luz nous invitent à une révolution discrète.
03:22Arrêtez de croire que nos émotions sont des vérités intérieures
03:26pour les regarder comme des constructions collectives.
03:30Ce n'est pas moins fort, ce n'est pas moins vrai,
03:32c'est simplement plus lucide, mais surtout plus libérateur.
03:36Sous-titrage Société Radio-Canada
03:42Sous-titrage Société Radio-Canada
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