00:00... sur Europe 1, Dimitri Pavlenko, vous recevez ce matin le sociologue Thomas Sauvadet.
00:04Bonjour Thomas Sauvadet, bienvenue sur Europe 1, vous êtes enseignant-chercheur à l'université Paris-Est-Créteil,
00:09spécialiste du phénomène des bandes, de la jeunesse de rue, des cités.
00:13On les a vus à l'oeuvre, ces jeunes, samedi et dimanche soir dans les émeutes,
00:17en marge de la victoire du PSG en Ligue des Champions.
00:19Alors, il y a ceux qui se sont fait prendre, confinés en garde à vue,
00:22certains étaient jugés en comparution immédiate, on en parlait à l'instant,
00:25et puis il y a tous les autres, bien plus nombreux, ceux qui étaient un peu plus expérimentés,
00:28qui ne se sont pas fait prendre.
00:30Ces jeunes, ça fait plus de 20 ans que vous les étudiez, Thomas Sauvadet,
00:33vous leur avez consacré plusieurs ouvrages.
00:35De ce que vous avez vu des images de ce week-end, qui sont ces émeutiers Thomas Sauvadet ?
00:40Je pense que les images de ce week-end sont aussi à replacer dans une histoire,
00:44avec la finale Liverpool-Madrid au Stade de France, il y a trois ans.
00:52Les émeutes du début de l'été 2023...
00:55Une de ces émeutes de la mort, comme vous les qualifiez, la mort de Naël en l'occurrence.
01:00Voilà, et donc on a une accélération là, et on a un peu à chaque fois quand même les mêmes profils,
01:07c'est-à-dire avec le noyau dur de la délinquance juvénile,
01:11celle qui a une forme d'assurance et de confiance en elle dans des quartiers,
01:18qui sont des quartiers pauvres, de banlieue,
01:20où ils ont pris une place très très importante depuis une vingtaine d'années.
01:25Et puis autour de cette jeunesse-là, qui est un peu celle qui déclenche,
01:29qui passe d'abord à l'action et qui a effectivement une expérience, une habitude de la violence,
01:34il y a toute une jeunesse qui est dans la fascination.
01:36Il y a l'avant-garde de la casse, si je puis dire, et puis il y a tous les suiveurs.
01:39Voilà, et ça c'est un phénomène que je pense qu'il faut vraiment prendre en compte aujourd'hui.
01:45On a beaucoup d'adolescents qui vivent leur crise d'adolescence,
01:49avec l'adolescence aussi et des jeunes adultes,
01:52en reprenant les codes et en imitant le noyau dur de la délinquance juvénile des QPV.
01:57Alors si vous deviez un peu nous la qualifier,
02:00ce noyau dur de la délinquance des quartiers politiques de la ville, comme on les appelle,
02:04on voit que ce sont de jeunes hommes généralement.
02:07Comment peut-on raffiner un peu le portrait type s'il y en a un, Thomas Ovadet ?
02:12Alors c'est un classique qu'on retrouve déjà avec les blousons noirs
02:15ou avec les bandes d'Apache au début du XXe siècle,
02:18c'est-à-dire que ce sont des bandes qui recrutent vraiment dans les familles populaires les plus en difficulté,
02:25avec des jeunes qui ont une habitude de la violence souvent au niveau familial,
02:29donc il y a un apprentissage de la violence avec des difficultés familiales,
02:32des conflits familiaux, des violences diverses.
02:35Un pouvoir d'achat très très faible,
02:37parmi ceux qui ne partent pas en vacances, qui restent à la cité, etc.
02:42Des difficultés scolaires aussi très importantes,
02:44on a très peu d'étudiants, on a des fois quelques étudiants qui gravitent autour,
02:48mais souvent c'est des scolarités vraiment très très courtes,
02:50et des difficultés d'insertion professionnelle par la suite.
02:54On peut dire aussi première, deuxième génération,
02:56sur le noyau dur de la délinquance au niveau de l'immigration.
02:59Donc là on a beaucoup par exemple l'immigration subsaharienne,
03:01qui est la plus récente, avec des noyaux durs,
03:04qui sont composés principalement première, deuxième génération.
03:07Après sur troisième, quatrième génération, ça se dilue,
03:09on les retrouve de moins en moins dans le noyau dur.
03:11Ça c'est intéressant, parce qu'on a vu que beaucoup de ces jeunes
03:13étaient d'origine africaine, subsaharienne ou maghrébine.
03:16Est-ce qu'on sait, ce sont des immigrés récents ou anciens ?
03:19Alors sur les bandes de jeunes, on est vraiment sur l'immigration récente.
03:24C'était déjà le cas il y a 100 ans.
03:27C'est vraiment le profil type, c'est la famille qui est arrivée récemment,
03:31et qui a des difficultés de contrôle social, d'éducation,
03:34avec des ruptures générationnelles importantes.
03:36Et donc aussi la rue, les bandes de jeunes qui vont recruter,
03:40en disant on est un peu une seconde famille, une famille d'adoption.
03:43Alors que ce n'est pas vrai en vérité, dans la dynamique de bande,
03:45il y a beaucoup de violence, il y a beaucoup de compétition,
03:48et il y a un apprentissage de la violence.
03:49Il y a une expérimentation de la violence,
03:52qui fait aussi que ceux qui sont vraiment dans le maillot dur
03:54ne sont pas les premiers à se faire attraper par la police.
03:56Et vous dites qu'en fait ces jeunes, ils sont habitués au conflit,
04:00et que participer à une émeute, c'est une occasion pour eux,
04:03c'est votre expression, de développer son capital guerrier.
04:05C'était le titre de votre thèse.
04:07Oui, ils ont une habitude de la violence.
04:09Alors le capital guerrier, notamment aujourd'hui,
04:11ce qui est vraiment important aussi, c'est les réseaux sociaux.
04:14Donc ils se filment, ceux qui cherchent à prouver,
04:18à démontrer et à imiter ceux qui l'ont déjà développé,
04:23n'hésitent pas à se filmer,
04:24même si parfois la police les reconnaît et les arrête par la suite.
04:28Mais effectivement, les réseaux sociaux, les téléphones portables
04:31ont permis une mise en scène du capital guerrier.
04:33Et vous dites qu'ils sont devenus des influenceurs, carrément.
04:35Ah oui, ils ont une influence importante sur la jeunesse aujourd'hui en France,
04:39y compris en milieu rural, y compris dans les beaux quartiers,
04:42où vous avez des adolescents qui vivent leur crise d'adolescence,
04:45en reprenant les codes de ce noyau dur.
04:47Oui.
04:48Les parents de ces jeunes, Thomas Sauvadet,
04:50est-ce que ça porte de leur dire surveillez vos gosses, concrètement ?
04:54Non, ça porte pas vraiment, puisque justement, en fait,
04:56les bandes recrutent dans des familles qui sont des familles...
05:00Si on a vu l'initiative du maire de Béziers,
05:01un couvre-feu pour les mineurs de moins de 15 ans,
05:04est-ce que ça va marcher d'après vous, ça ?
05:05Non, ça marche pas vraiment,
05:06puisque les familles sont des familles où il y a du conflit,
05:09où il y a des formes d'abandon aussi,
05:10des formes de rupture qui sont très très très très fortes.
05:13Et donc, ça peut marcher à la marche pour certains profils.
05:16Mais vraiment, pour beaucoup de jeunes,
05:18on a des situations familiales qui sont très très compliquées.
05:21Et donc, les parents ne sont pas en mesure
05:24de renouer le lien avec l'adolescent
05:27et d'exercer une éducation, un contrôle, un accompagnement,
05:30vers la sortie de la bande.
05:32Mais qu'est-ce qui marche d'après vous ?
05:33Je sais que ce n'est pas forcément votre rôle,
05:34vous n'êtes pas assistante sociale,
05:36vous étudiez cette jeunesse-là,
05:37mais est-ce qu'il y a des leviers ?
05:39Moi, ce qui m'intéresse actuellement,
05:40c'est surtout de lutter contre l'influence culturelle
05:43qu'on retrouve chez des enseignants,
05:45qu'on retrouve chez des travailleurs sociaux,
05:47qu'on retrouve chez des parents
05:47qui ont eux-mêmes participé à ces codes-là,
05:50qui datent d'il y a une quarantaine d'années maintenant,
05:52et de leur faire prendre conscience, en fait,
05:53que sur les signaux faibles,
05:55il faut interroger, il faut se poser la question
05:57pourquoi est-ce qu'un adolescent
05:58va utiliser tel argot, tel mode vestimentaire,
06:02écouter telle musique, etc.
06:04C'est un message que vous adressez aux parents
06:05qui nous écoutent ce matin, Thomas Sauvadet ?
06:06Aux parents, aux éducateurs, aux enseignants,
06:09voilà, moi j'essaie d'être sur les signaux faibles,
06:12et donc sur une prévention en amont,
06:13avec une prise de conscience,
06:15que ces références culturelles ne sont pas anodines,
06:17et qu'il faut questionner les adolescents
06:19qui les adoptent.
06:19Merci Thomas Sauvadet,
06:21je rappelle que vous êtes enseignant-chercheur
06:22à l'université Paris-Âs-Cretel,
06:23je renvoie à vos nombreux ouvrages,
06:25le plus ancien, le Capital Guerrier,
06:27qui a une vingtaine d'années,
06:27mais il y a encore des choses
06:28qui sont parfaitement d'actualité,
06:30malheureusement, dans ce que vous nous dites.
06:32Merci d'être venu sur le plateau d'Europe,
06:33bonne journée à vous.
06:34Merci.
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