00:00Marie-Misset, votre nouvelle tête s'appelle Damien Castera.
00:03Il est allé plusieurs fois en Ukraine depuis 2022
00:06et il le raconte dans un livre « La liberté ne meurt jamais »
00:10qui vient de paraître chez Gallimard.
00:11Bonjour Damien Castera.
00:13Bonjour, merci pour l'invitation.
00:14Rien pour vous présenter, j'ai choisi ça.
00:21Ne me remerciez pas, vous l'aurez dans la tête toute la journée.
00:24Oui.
00:25C'est bon en même temps.
00:27Je ne sais pas.
00:27Un aventurier, ce serait sans doute la façon la plus évidente de vous décrire.
00:33Damien Castera, ancien surfeur pro, vous avez quitté la compétition assez tôt
00:37pour faire du free surf, une pratique beaucoup plus libre
00:40qui vous a permis de vous consacrer au voyage
00:43et à documenter ses voyages un peu partout dans le monde.
00:46Une fois, un ami vous a dit « Partir à l'aventure, c'est réaliser ses rêves d'enfant
00:49mais avec des moyens et c'est ce que vous avez fait. »
00:52Je vous ai vu dire qu'en Alaska, par exemple, vous avez construit des cabanes
00:55dans des forêts pleines d'ours.
00:56Vous avez cherché de l'or comme un orpailleur.
00:59Vous avez rencontré des indiens.
01:00Bref, tout ce dont vous rêviez enfant quand vous lisiez Jack London.
01:04Mais la guerre, Damien Castera, ce n'est pas un rêve d'enfant, la guerre.
01:08Et pourtant, c'est là que vous êtes parti deux semaines après l'invasion de l'Ukraine
01:11par la Russie en mars 2022.
01:13Vous voyez ça un petit peu comme une aventure aussi
01:14ou ce n'est vraiment pas le mot que vous emploieriez ?
01:17C'est évidemment une aventure humaine, très profonde, au sens même caissélien, on va dire.
01:24C'est la grande aventure humaine.
01:26Après, évidemment, je ne suis pas parti à l'aventure là-bas.
01:29Le livre et le documentaire que j'ai tourné en Ukraine n'étaient absolument pas prévus.
01:34Le début du voyage, c'était vraiment d'acheminer du matériel médical là-bas.
01:36Au tout début de la guerre, on avait beaucoup de dons de matériel médical
01:42qui commencent à s'accumuler dans les sous-sols des mairies, des pharmacies.
01:46Il y a très peu de gens pour le convoyer là-bas.
01:48Donc j'avais un fourgon et du temps libre et l'idée, c'était juste de...
01:513000 kilomètres en fourgon tout seul.
01:53Oui, on a le temps de réfléchir à ce qu'on fait.
01:56Il y a une dizaine d'années, vous et votre famille, vous avez traversé plusieurs drames.
02:00Vos fondations se sont un peu écroulées, on pourrait dire,
02:02à la bord de votre petit frère à Ushuaïa, en Argentine.
02:04C'est là que commence un petit peu votre cheminement qui vous amènera jusqu'en Ukraine.
02:09C'est quoi ce moteur ? Vous avez pu un peu l'analyser depuis pendant vos 3000 kilomètres,
02:13tout seul, dans un fourgon.
02:15J'ai eu pas mal de temps sur le retour.
02:18C'est très paradoxal de se dire que mes parents ont vécu un drame déjà terrible
02:22et de moi repartir là-bas sans... Je ne leur ai pas vraiment dit où j'allais.
02:26Je leur ai dit que je restais sur la frontière pour aider.
02:28Puis bon, de filer en aiguille, on aide, on aide de plus en plus loin.
02:31On rentre dans le pays.
02:32Puis j'ai commencé parce que je n'avais pas de fonction médicale, vraiment.
02:37Je n'ai pas de bagage là-dessus.
02:38Donc je me suis plutôt positionné en témoin.
02:41Et donc évidemment qu'on avance, on avance.
02:44Et oui, la perte de mon petit frère, c'est sûr que c'est un déracinement total.
02:49Et je pense que de s'inscrire dans les choses, c'est un peu l'aphorisme de Pessoa
02:53que je mets en exergue du livre au début.
02:55C'est agir, c'est connaître le repos.
02:56C'est vrai que les années qu'on suivait la mort de mon petit frère, j'ai eu vraiment
03:00beaucoup de mal à m'enraciner, à retrouver de la consistance dans l'existence.
03:06Donc de s'engager dans les choses permet d'avancer.
03:08Ça vous a permis de vous reposer un petit peu.
03:10Vous écrivez plusieurs fois dans ces récits de la guerre en Ukraine.
03:13D'ailleurs, vous en avez fait des récits pour le JDD pendant des mois.
03:16Que vous êtes là où l'histoire est en train de s'écrire.
03:18Il y a deux jours sur France Culture, le philosophe, poète, belge, néerlandais,
03:21Stéphane Ertmans, expliquait qu'on ne peut jamais comprendre l'époque qu'on vit sur le coup.
03:26On ne peut jamais comprendre l'événement.
03:28C'est exactement le caractère de l'événement qui fait quelque chose avec nous
03:31qu'on ne peut pas formuler encore.
03:34La sagesse vient toujours trop tard.
03:36C'est après coup qu'on peut expliquer.
03:38C'est après coup qu'on viennent les historiens pour nous expliquer ce qu'on a raté.
03:43Ça veut dire que le présent, c'est toujours quelque chose qu'on est en train de rater.
03:45Si on ne comprend pas l'histoire, si on ne la comprend qu'après coup,
03:48qu'est-ce qu'on comprend alors, Damien Castera, quand on est précisément là où l'histoire s'écrit ?
03:54Déjà, on est témoin.
03:55Donc on peut raconter un témoignage de première main, on va dire.
04:00On donne la parole à ceux qui ne l'ont pas, forcément.
04:02Et je pense qu'évidemment qu'il faut après du temps pour digérer l'expérience, les émotions.
04:09Mais c'est...
04:10Vous avez mis vos deux ans finalement à l'écrire ce livre.
04:12Oui, c'est vrai que les exigences éditoriales, on m'a proposé d'écrire un livre très vite en rentrant d'Ukraine.
04:18Je n'ai préféré pas le faire, même si c'était mon rêve absolu d'écrire un livre.
04:21Mais j'ai préféré repartir là-bas deux ans après, vraiment avoir une espèce d'objectivité, entre guillemets.
04:28Et puis de traiter ça sur le temps long.
04:30La littérature, on n'est pas dans le temps court.
04:32Il faut le temps de prendre du recul.
04:34Et encore une fois, de digérer les émotions en rentrant d'un voyage comme ça.
04:37Il faut prendre un peu le temps.
04:40Ce que vous avez eu envie de raconter, vous, c'est la place de l'art, de la littérature, de la poésie dans des guerres.
04:45Charline, est-ce que tu peux nous lire un tout petit extrait du livre de Damien Castéa ?
04:50Pour Eula, comme pour tant d'autres Ukrainiens, écrire, peindre, jouer d'un instrument,
04:56c'est s'autoriser la possibilité d'un dehors.
04:58C'est échapper au cloisonnement des caves et des abris antimissiles.
05:01C'est résister à la tentation d'abandonner, en opposant la beauté du geste à la noirceur des jours.
05:12Ça, c'est le violon de Eula, dont le son résonne à 10 km du front, en Ukraine.
05:18C'est un extrait de votre documentaire, La liberté ne meurt jamais, qui a été diffusé l'année dernière sur LCP.
05:23Est-ce que vous pouvez nous parler de Eula, qu'on voit jouer du violon dans une ruine d'immeubles ?
05:27Oui, durant ma traversée d'Ukraine, j'ai essayé de garder ce fil conducteur des artistes.
05:34Il faut des arts, mais il faut des arts aussi.
05:36C'est vraiment important de comprendre qu'ils se battent aussi pour la culture.
05:42Ça représente même l'âme du pays.
05:44C'est vrai que plus je progressais vers les lignes de front, moins il y avait d'artistes.
05:48J'avais cette image, je ne sais pas pourquoi, d'essayer de rencontrer vraiment une violoniste.
05:51Ou un violoniste.
05:53Peut-être à cause de Titanic.
05:54Je ne sais pas.
05:55Le mur de Berlin aussi, peut-être.
05:57Mais c'est vrai qu'il y avait quelque chose d'assez...
05:58Déjà dans la tonalité musicale, et puis évidemment, visuellement, c'était très fort.
06:02C'est la photo qui est en couverture du livre.
06:04Et Eula était une des dernières musiciennes professionnelles qui n'avait pas quitté les lignes de front.
06:09Et qui avait, avec trois autres musiciens du conservatoire,
06:12avait organisé des concerts dans le métro de Kharkiv pendant deux mois.
06:16Puisque les gens vivaient dans le métro pendant deux mois.
06:19Et je crois que le Washington Post avait nommé ça « Concert sous les bombes ».
06:22L'image est magnifique en tout cas.
06:24Ce que vous raconte votre récit, c'est aussi que la vie continue.
06:27Et il y a une phrase que vous citez de Eva.
06:29Eva, c'est une poétesse, une activiste, une journaliste ukrainienne,
06:32qu'on retrouve beaucoup dans votre récit.
06:34Elle a cette expression parce qu'elle continue à sourire tout le temps.
06:36Et elle dit que sourire, c'est prêter allégeance à la vie.
06:39J'ai l'impression que c'est un petit peu ça que vous avez essayé de faire.
06:42Prêter allégeance à la vie au milieu du chaos.
06:44Oui, c'est tout à fait ça.
06:45Il faut vraiment comprendre qu'à la guerre, tout est extrême.
06:50La mort rôde, mais la vie brille.
06:51Et en fait, je n'ai jamais vu autant de vie que dans ces moments aussi tragiques.
06:54Et c'est vraiment ce que j'ai voulu raconter.
06:56Parce que c'est sûr que dans les journaux télévisés,
06:58on fait la comptabilité du nombre de morts.
07:01Mais l'écrivain, il est là pour raconter la douleur.
07:03On parle moins des vivants, c'est ce que vous écrivez.
07:04Oui, pour parler des émotions.
07:07Et donc, on a cette vie qui résiste.
07:10Vivre normalement est devenu un acte de résistance.
07:13La liberté ne meurt jamais, c'est ce qu'on peut lire.
07:15C'est votre livre édité chez Gallimard.
07:17Merci beaucoup Damien Castera.
07:19Il y a un documentaire du même nom qui est visible sur la chaîne YouTube de LCP.
07:22Franchement, ça ne fait pas doublon.
07:23Au contraire, c'est assez génial de regarder.
07:26Après vous avoir lu, on met des visages sur des noms qui nous ont bouleversés.
07:29Merci Marie-Missé.
07:31Merci à tous les deux.
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