00:00Mais il y a eu aussi des frappes au cœur de Beyrouth,
00:02on a des journalistes qui vivaient à quelques rues de frappes qu'il y avait.
00:06On avait peur nous-mêmes pour notre sécurité, pour nos familles.
00:10On a sérieusement étudié la possibilité de transférer nos locaux.
00:14Je m'appelle Stéphanie Rouly, je suis journaliste à Lorient-le-Jour depuis 2020.
00:20Lorient-le-Jour, c'est le plus grand quotidien francophone au Liban,
00:23un des plus anciens de la presse écrite au Moyen-Orient,
00:26puisqu'on a fêté en 2024 nos 100 ans.
00:30On traite de tous les sujets qui ont trait au Liban, on traite de la région également.
00:35C'est un média aujourd'hui qui est écrit en deux langues, en anglais et en français.
00:39Le fait qu'on écrive en français, quelque part,
00:41ça nous permet de dire et d'écrire des choses qui sont beaucoup plus difficiles à faire en arabe.
00:47Ça ne veut pas dire qu'historiquement, on n'a pas souffert d'une censure officielle.
00:52Maintenant, on a été capable aussi de maintenir cette liberté de ton, cette indépendance,
00:58aussi parce qu'on a une indépendance financière qui est assez rare au Moyen-Orient
01:03et surtout au Liban, où les médias sont beaucoup reliés à des grandes familles politiques
01:10et très rapidement perdent en liberté de ton.
01:13La francophonie est en recul au Liban.
01:16On s'adresse naturellement à une partie des Libanais.
01:21Évidemment, le fait d'écrire sur un terrain arabe, en français,
01:26nous positionne naturellement à traduire pour un public occidental
01:31la réalité des pays de la région.
01:34Et on est naturellement dans une position de trait d'union, de pont entre l'Orient et l'Occident.
01:41C'est un peu cliché de le dire, mais je pense vraiment, surtout depuis le 7 octobre,
01:45que c'est une réalité et que nos journalistes sur le plan individuel ont vraiment conscience
01:49que leur travail sert aussi de pont entre deux visions du monde
01:54qui sont de plus en plus antagonistes, sans nuances et tranchées.
01:58Le 8 octobre 2023, soit le lendemain des attaques sans précédent du Hamas en Israël,
02:04le Hezbollah libanais lance des tirs de roquettes sur l'État hébreu
02:07en soutien au mouvement palestinien.
02:09Cette organisation politico-militaire est à cette époque dirigée par Hassan Nasrallah.
02:13Pendant plusieurs mois, les échanges de tirs se multiplient
02:16dans le sud du Liban et au nord d'Israël,
02:18mais le conflit franchit un nouveau palier en septembre 2024
02:21lorsque l'armée israélienne amplifie sa campagne militaire contre le Hezbollah.
02:25En deux mois, ses frappes aériennes intensives
02:27et l'offensive terrestre dans le sud du pays feront plus de 500 morts
02:31et déplaceront des centaines de milliers de personnes.
02:33Stéphanie Coury revient sur cette période.
02:35Quand il y a eu l'escalade, on était extrêmement prudent par rapport à nos journalistes,
02:39d'autant qu'il y a eu des journalistes libanais qui ont été blessés
02:43et d'autres qui sont morts.
02:44Donc on avait vraiment une conscience très aiguë du danger.
02:47À partir de septembre, c'est devenu extrêmement compliqué
02:50d'envoyer les journalistes sur le terrain.
02:53Et puis, outre le fait que le terrain parfois est devenu en bas de chez nous,
02:55c'est-à-dire que là, on parle du terrain, on parle du sud, du Liban sud.
02:59Mais il y a eu aussi des frappes au cœur de Beyrouth.
03:01On a des journalistes qui vivaient à quelques rues,
03:04de frappes qu'il y avait.
03:05On vivait au quotidien avec la vue, les fumées qui montaient sur Beyrouth
03:11parce qu'on est un peu en hauteur de nos bureaux.
03:13Je me souviens en particulier de la nuit, de la frappe de Nasrallah,
03:17où on a dû faire des détours pour rentrer chez nous.
03:21On était en permanence au courant des frappes qui allaient avoir lieu
03:24via le compte Twitter du porte-parole de l'armée israélienne.
03:27Et on essayait de circuler une fois qu'il y avait eu l'alerte
03:32et qu'il y avait eu la bombe, en attendant la prochaine alerte.
03:36On avait peur nous-mêmes pour notre sécurité, pour nos familles.
03:39On ne savait pas si demain, après-demain, dans une semaine,
03:43on allait être contraints de quitter le pays.
03:45On a sérieusement étudié la possibilité de transférer nos locaux,
03:49que ce soit dans des régions plus au nord, qui sont plus à l'écart,
03:53où à un moment donné, même, on a considéré l'option d'aller à Chypre.
03:56Quand il y a une situation de ce degré de gravité qui arrive dans son pays,
04:00on a encore plus le sens de notre travail et de continuer.
04:05On travaillait à sur-régime, tout le monde s'est mis à tout faire.
04:08On travaillait la nuit, on avait des shifts de nuit.
04:10Ça venait de nos tripes.
04:12Il y avait vraiment un sens.
04:13On avait une mission, au-delà du journalisme, c'était pour le Liban,
04:16de raconter ce qui se passait, de porter la voix des Libanais à l'extérieur,
04:22surtout dans les médias occidentaux, où on sentait un énorme décalage.
04:24Pour beaucoup d'entre nous, c'est beaucoup après la guerre,
04:27que beaucoup d'émotions sont remontées,
04:30que tout ce qu'on avait mis de côté face à l'urgence de la situation
04:32est revenu au premier plan.
04:34On a tous conscience que la situation au Liban est précaire.
04:37Maintenant, il faut dire que depuis le cessez-le-feu,
04:40qui a eu lieu en fin novembre, entre le Hezbollah et l'Israël,
04:43la formation du gouvernement de Nawaf Salam a apporté une forme de soulagement.
04:49Il y a eu une forme d'espoir qu'on n'avait pas connue au Liban depuis longtemps.
04:54Maintenant, on sait que c'est fragile.
04:56D'abord parce que le cessez-le-feu n'a pas vraiment été un cessez-le-feu.
04:59Les frappes israéliennes sont redescendues d'intensité,
05:02mais elles ont continué.
05:03Il y a eu des centaines de morts après le cessez-le-feu au Liban.
05:07Et ensuite, parce que le gouvernement de Nawaf Salam
05:09l'a jusqu'aux législatives qui sont prévues pour mai 2026.
05:13Donc les législatives vont rebattre les cartes sur le plan politique.
05:17Et là, c'est le grand inconnu.
Commentaires