00:00Le 23 février prochain, des élections anticipées se tiendront en Allemagne.
00:04Dans cette course à la chancellerie, le paysage politique allemand semble certes toujours stable,
00:09mais avec un cordon sanitaire de plus en plus tendu, avec notamment l'affirmation de l'extrême droite.
00:18Et pour en discuter, nous recevons aujourd'hui Amandine Crespi.
00:22Vous êtes professeure de sciences politiques au Civipol et à l'Institut d'études européennes de l'ULB.
00:27Bonjour Amandine.
00:27Bonjour.
00:28Alors, des élections anticipées auront lieu en Allemagne le 23 février,
00:32malgré l'implosion de la coalition Feu-Tricolore et l'affirmation de l'extrême droite.
00:37Peut-on dire que le paysage politique allemand reste stable aujourd'hui ?
00:42Le paysage politique allemand est en pleine ébullition.
00:46C'est une mutation qui a commencé il y a une dizaine d'années au moment où l'AFD a été créée.
00:52Et ce parti a connu une montée en puissance vraiment exponentielle
00:57puisqu'il a récolté environ 10% des voix lors des dernières élections du Parlement en 2021.
01:05Et aujourd'hui, ils sont crédités de près de 20% des intentions de vote devant l'ESPD,
01:10qui serait autour de 17%.
01:13Donc, ce ne sont que des intentions de vote, mais ça montre la trajectoire.
01:18Merci aussi à notre réalisateur Louka Alou.
01:20Et si le sujet vous intéresse, n'hésitez pas à trouver plus d'informations
01:24sur le site du Soir et sur notre application.
01:27On éclaire le succès fulgurant de l'AFD qui vient bousculer la stabilité
01:34qu'avait pu avoir le paysage politique allemand durant toute la seconde moitié du XXe siècle.
01:43Et on pourrait voir se développer une situation un peu similaire à ce qu'on connaît en France
01:51avec finalement trois blocs électoraux, un bloc de droite, un bloc gauche-centre-gauche
01:58et un bloc d'extrême droite, ce qui rend les possibilités de coalition, d'alliance
02:06beaucoup plus compliquées, potentiellement pourrait rendre le pays plus difficilement gouvernable.
02:13Alors, revenons sur le cas de Friedrich Merz, qui a fait beaucoup parler de lui récemment.
02:18Il était jusqu'alors plutôt considéré comme favori dans cette course à la chancellerie,
02:22mais c'était avant sa proposition de loi sur l'immigration au Bundestag.
02:27Est-ce que c'était un coup de poker qui a finalement peut-être tourné au fiasco ?
02:30C'est en tout cas un pari et une stratégie délibérée.
02:35Friedrich Merz se profile comme l'anti-Merkel.
02:38Il est ouvertement critique de la politique d'Angela Merkel, qui a été une politique du centre.
02:45Elle a beaucoup gouverné avec les sociodémocrates et il a en particulier critiqué sa politique d'immigration.
02:53Et donc, c'est sur cette question en particulier que Friedrich Merz cherche à se démarquer
03:00et à droitiser son parti avec cette initiative qui équivaut à une rupture de cordon sanitaire
03:09ou à faire tomber, comme disent les Allemands, le pare-feu,
03:13puisqu'on utilise cette métaphore du firewall dans les pays germaniques, en Autriche également.
03:21Et donc, effectivement, ça a été un échec, mais c'est, je dirais, peut-être un premier coup d'essai.
03:27Il se trouve qu'au sein même de son parti, de la CDU-CSU, un certain nombre de députés ont refusé de voter cette loi
03:34durcissant la politique d'immigration allemande parce que Merz avait accepté les voix de l'AfD,
03:42avait ouvertement déclaré qu'il l'adopterait volontiers avec les voix de l'AfD.
03:46Donc, c'est raté pour cette fois.
03:48Mais ceci étant, cette stratégie pourrait s'avérer malgré tout gagnante.
03:55La CDU-CSU est toujours créditée d'environ 30%, donc très loin devant à la fois l'AfD, mais surtout les sociodémocrates.
04:03Donc, l'avenir dira ce qu'il en est de cette possible rupture du cordon sanitaire entre la droite et l'extrême droite.
04:14Alors, cette proposition de loi a provoqué de larges manifestations dans plusieurs villes du pays
04:20et a fait réagir Angela Merkel, qui avait pourtant promis de ne pas s'impliquer dans cette campagne.
04:25Pourquoi ces sujets sont-ils aussi inflammables en Allemagne ?
04:28Est-ce que c'est plus sensible qu'ailleurs en Europe de parler d'extrême droite et de voir des potentielles tentatives d'alliance ?
04:36Alors, en raison du passé allemand et de ce consensus qui a été, pendant des décennies et jusqu'à très récemment,
04:47extrêmement fort sur le devoir de mémoire des Allemands, de sa classe politique,
04:55sur le tabou de la collaboration avec l'extrême droite et de la potentielle entrée au gouvernement d'un parti d'extrême droite,
05:04et bien plus fort en Allemagne qu'ailleurs, néanmoins, cette montée en puissance fulgurante de l'AfD montre,
05:13et c'est pour moi la grande leçon à tirer de ces dernières années, que l'Allemagne est en train d'achever sa trajectoire de normalisation.
05:21On peut le déplorer, mais l'Allemagne est aujourd'hui un parti européen, comme les autres,
05:25où la question migratoire joue le rôle de catalyseur d'une extrême droite qui ne cesse d'engranger les succès électoraux les uns après les autres
05:34et qui fait vaciller la droite conservatrice, qui perd ses repères, je dirais, de ce point de vue-là,
05:42et brise en fait ce consensus par rapport à l'ostracisation de l'extrême droite dans le jeu politique et parlementaire.
05:52Est-ce qu'on peut dire que le cordon sanitaire, vous l'avez déjà un peu dit, mais est-ce qu'il y a un risque de rupture réelle aujourd'hui de ce cordon sanitaire en Allemagne ?
05:59C'est difficile à évaluer, comme on l'a dit, cette initiative inédite, disruptive de Friedrich Merz a mis des gens dans la rue.
06:11On a en Allemagne, sans doute beaucoup plus qu'ailleurs, une société civile encore très mobilisée sur le refus de l'extrême droite,
06:20on a des ligues antifascistes encore beaucoup plus vigoureuses qu'ailleurs, et donc il y a un vrai risque de polarisation de la société allemande.
06:33Néanmoins, logiquement, si l'AFD continue de marquer des points dans les élections jusqu'à devenir absolument incontournable,
06:44cette stratégie finalement à l'autrichienne ou à la scandinave, qu'on a pu voir ailleurs, qui consiste à faire entrer dans une coalition de gouvernement un partenaire junior d'extrême droite,
06:55pourrait également advenir en Allemagne.
06:57Donc l'AFD aujourd'hui n'est plus marginale en Allemagne. Est-ce qu'on peut dire ça ?
07:02L'AFD n'est plus marginale. Elle reste un parti avec un statut spécial dans le paysage politique allemand.
07:11Néanmoins, l'AFD suit la même trajectoire qu'un grand nombre de partis d'extrême droite européens.
07:20Tous les voisins de l'Allemagne connaissent une évolution similaire.
07:27On a Mélanie au pouvoir en Italie. On a Marine Le Pen au deuxième tour de l'élection présidentielle à plusieurs reprises en France.
07:35On a Herbert Kickel du FPE qui prétend à la chancellerie aujourd'hui en Autriche.
07:40Donc l'AFD, je dirais, a plus le vent en poupe qu'elle n'a matière à se sentir marginalisée.
07:47Et qui plus est, le dernier épisode qui a fait le buzz, c'est évidemment cette participation d'Elon Musk au lancement de la campagne,
07:56l'événement au congrès de l'AFD en Allemagne de l'Est où il était présent par visio.
08:03Et donc, c'est évidemment dans la séquence de l'arrivée au pouvoir du président américain Donald Trump,
08:10de nouveau un facteur de légitimation qui vient renforcer l'AFD et potentiellement contribue à sa dédiabolisation
08:24dans le contexte allemand et international.
08:27Eh bien, merci beaucoup pour votre expertise. On suivra tout ça, évidemment, de très près.
08:32Merci beaucoup.
08:33Merci aussi à notre réalisateur Louka Alou.
08:36Et si le sujet vous intéresse, n'hésitez pas à trouver plus d'informations sur le site du Soir et sur notre application.
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