00:00« Et dans 15 minutes de plus, j'ai le bonheur de recevoir un amoureux des lettres, il transmet
00:16cette passion pour la littérature russe à nous qui sommes de ce côté-ci de l'Europe.
00:21Il est un amoureux également de Pouchkine dont il publie un dictionnaire ces jours-ci.
00:28Un dictionnaire amoureux de Pouchkine chez Plon.
00:31Bonjour André Markowitz.
00:32Bonjour.
00:33Et bienvenue.
00:34Merci d'être avec nous ce matin car vous avez un vrai travail de passeur et c'est
00:42un travail extraordinaire que vous faites.
00:44Et il n'est pas question que de littérature lorsqu'on parle de traduction et lorsqu'on
00:49parle notamment de la traduction d'œuvres qui sont venues du russe.
00:53D'abord une expérience de pensée parce que c'est comme ça qu'on démarre chaque
00:56semaine, l'expérience de pensée est assez simple finalement.
01:01Imaginez qu'on est dans un café en Russie, on est à Saint-Pétersbourg, on se lève
01:07et on part sans payer l'addition, il y a une expression russe dans ces cas-là.
01:11Qu'est-ce qu'elle dit ? « Acto Pouchkins aplatit ». Ça veut dire, qui c'est, c'est
01:15Pouchkine qui va payer ? Et qu'est-ce qu'elle raconte, cette expression ?
01:18Et bien c'est ça qui est intraduisible.
01:20Pouchkine c'est à la fois le plus grand poète russe et à la fois personne.
01:25Personne. Si c'est Pouchkine qui va payer, c'est personne. Mais comment imaginer en
01:29France que je ne sais pas… Dante, c'est le plus grand poète italien. Mais dire que
01:34Dante va payer au café, c'est même pas drôle. Ça n'a aucun sens.
01:39En France, on ne parlerait pas non plus de Baudelaire, par exemple.
01:41Bien sûr, Racine Perrappa. En France, c'est le pape, Toto. C'est-à-dire que c'est
01:47à la fois le rien et le tout. Pouchkine… Il y a une phrase célèbre, dès le 19e siècle,
01:54un critique a dit « Pouchkine est un achat officiel ». Pouchkine, c'est notre tout.
02:01Notre tout. Notre tout. Qu'est-ce que ça veut dire ? Personne ne sait.
02:05Mais ce qui est sûr, c'est que moi, par exemple, et il y a plein de gens qui sont
02:12comme ça, je pense que la majorité de la population russe, je ne me souviens pas de
02:15moi-même sans Pouchkine. Je n'ai pas lu Pouchkine dès le début. J'ai entendu
02:22Pouchkine dit par ma mère, par ma grand-mère, qui elle-même, ma mère l'avait entendu
02:28de sa mère et ainsi de suite. C'est-à-dire qu'il fait absolument partie de la vie quotidienne.
02:34Vous publiez un dictionnaire amoureux de Pouchkine. C'est assez fort parce que vous écrivez
02:40dans le dictionnaire qu'il est à la fois le plus connu et le plus inconnu des écrivains.
02:45Le plus connu pour les Russes, le plus inconnu pour eux également. Qu'est-ce qu'il a
02:49de si particulier ? Le fait que vous posiez cette question prouve
02:55que vous êtes un étranger. Parce que je ne sais pas ce qu'il a de particulier et
03:01personne ne sait ce qu'il a de particulier, mais il est particulier. Il est particulier
03:07pas simplement par l'immensité de son œuvre, par la beauté de ses poèmes et par le fait
03:14qu'il a posé toutes les questions fondamentales du débat intellectuel de toute la littérature
03:19russe. Il les a posées en 1820-1830. Et en même temps, il y a quelque chose d'autre.
03:30Il appartient à l'enfance. À l'enfance de chaque personne russe, qui parle le russe
03:39comme langue première, c'est-à-dire que dans un pays où le pouvoir est constamment
03:48oppressant, où la violence de la vie est absolue, et pas que maintenant, mais tout
03:56le temps, il y a pour chaque Russe une espèce d'espace de beauté constante qui est ça.
04:08Et puis, c'est déjà énorme.
04:12C'est énorme et c'est quelque chose de très étonnant quand on s'intéresse
04:17ou quand on s'interroge sur ce que peut la littérature, sur ce que peut un écrivain
04:21André Markowitz. Vous avez traduit Pouchkine, vous lui faites cette magnifique déclaration
04:27d'amour dans un long dictionnaire. On en connaît cette collection qui est devenue
04:32maintenant un classique. Mais il y a aussi Dostoïevski que vous avez traduit, il y
04:38a Tolstoy qui est incontournable. Et quelque chose de commun, un dénominateur commun entre
04:44tous ces auteurs, ce n'est pas dans leur écriture mais dans ce qui se joue. L'écriture,
04:48c'est une question de vie et de mort.
04:50Absolument. Ce qui caractérise, je pense, la littérature russe, c'est l'impossibilité
04:59de l'art pour l'art.
05:01Contrairement à une tradition française, contrairement à Baudelaire ou à d'autres.
05:06Non, Baudelaire c'est tout à fait différent. Il n'y a aucune fascination pour la beauté
05:14en elle-même, en dehors de ce qu'elle dit, pour la poésie en tant que poésie. Quand
05:19tu écris en Russe, en Russie, que ce soit en Russie ou en Union soviétique ou dans
05:27la Russie poutinienne, tu écris parce que tu ne peux pas ne pas. Dès lors, les questions
05:38qui se posent sont des questions existentielles. Les écrivains que j'essaie de traduire
05:46et qu'on essaie de publier maintenant, ce sont des écrivains qui ont mis leur vie
05:53en jeu pour défendre la dignité ou la liberté. Dans un pays impérial, un pays de terreur,
06:04il y a les deux ensemble. Et ça encore, c'est Pouchkine qui l'a exprimé.
06:11C'est frappant de penser qu'il y a depuis toujours, ou en tout cas depuis Pouchkine peut-être,
06:17deux puissances en Russie. L'Empire et le poète. On se dit pourtant que le poète, l'écrivain,
06:22c'est ce qu'il y a de plus fragile. On en a encore eu des exemples frappants dans l'actualité.
06:28Mais il y a un face-à-face entre le poète et le tsar. Que ce soit Nicolas II, que ce
06:33soit Staline ou que ce soit Vladimir Poutine. La Russie, c'est un pays qui broie ses écrivains.
06:40Qui broie les gens qui vivent en Russie. Tout le monde. Ce qui se passe en Russie,
06:47de tout temps, et maintenant encore plus que jamais. Enfin, je ne peux pas dire plus que
06:53jamais parce qu'il n'y a pas la terreur de masse en Russie. Il y a la terreur de masse en Ukraine.
06:58Mais en Russie, pour l'instant, ce n'est encore pas ça. Mais ça risque d'arriver. C'est une
07:07inhumanité totale. Et face à ça, il y a la littérature. Mais Pouchkine a dit ça dans un
07:18poème sur la naissance de l'Empire russe, Paltava, sur la victoire de Pierre le Grand sur Charles XII,
07:27et qui a créé l'Empire russe en fait. Et aussi sur la victoire contre les Cossacs ukrainiens,
07:36et donc qui a scellé la fin de l'indépendance ukrainienne. Pouchkine, on a l'impression qu'il
07:41fait un hymne à ça. Et en fait, il écrit «Tak t'yash kemrat, drabes teklo kuyod bulat»,
07:47ça veut dire «Ainsi le lourd marteau, brisant le verre, forge l'acier». Et pourquoi brisant le
07:56verre ? Et en fait, c'est une référence à un poème très important du XVIIIe siècle,
08:02Romanosov, c'est pas grave, qui écrit un poème sur la nécessité du verre, sur la beauté du verre.
08:10Parce que le verre, c'est tout fragile, ça n'existe pas dans la nature, c'est une création
08:14humaine. Et c'est ça que l'État brise, il brise l'individu. Et celui qui dit ça, c'est le poète.
08:22Le poète, et André Markovitch, vous dites qu'il est impossible de parler d'Osoievski,
08:28de Pushkin, sans parler de la guerre, sans faire une place à la guerre, faire comme si elle n'existait
08:35pas. Et cette guerre, c'est la guerre de Poutine contre l'Ukraine, celle qui a démarré le 24
08:40février 2022. Pourquoi ça ? Alors, d'Osoievski, c'est un cas encore particulier. Parce que d'Osoievski,
08:47à la fin de sa vie, surtout, était un nationaliste russe et un antisémite et tout. Mais quelqu'un
08:55comme... Comment vous dire ? Parce qu'en ce moment, j'écrivais mon dictionnaire au moment de la guerre
09:03d'Ukraine. Et en même temps, je faisais sur Facebook, et je publie là aux éditions mesure, un livre qui
09:09s'appelle « Un an de guerre » sur l'année 2022. Cette guerre d'anéantissement d'un pays, d'une
09:19histoire, que mène Poutine contre l'Ukraine. Et pour moi, il y a les deux. Il y a à la fois...
09:27Ensemble !
09:28Ensemble !
09:29À la fois le travail du traducteur qui s'empare d'un livre ou de texte du 18e siècle et l'urgence
09:35d'écrire sur ce qui est en train de se passer.
09:37Les deux ensemble, pas l'un contre l'autre, mais les deux ensemble. Et très souvent, on me reproche de parler de littérature russe, parce que beaucoup de nationalistes
09:47ukrainiens combattent tous les nationalismes, y compris, bien sûr, d'abord le nationalisme russe, mais aussi les nationalistes ukrainiens.
09:56Et donc, il y a beaucoup de nationalistes ukrainiens qui, maintenant, haïssent tout ce qui est russe.
10:01Et moi, il me semble que c'est une catastrophe, une tragédie. Et c'est ce que j'essaie de dire.
10:08Justement, sur ces textes, sur l'urgence, sur l'époque, sur notre temps.
10:14Cette semaine, il y avait donc la commémoration des 80 ans de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau.
10:21Ce sont les soldats de l'armée rouge, ce sont les soldats soviétiques qui avaient ouvert les portes du camp.
10:27Mais la Russie de Vladimir Poutine, lui-même, sont absents de ces commémorations officielles en Pologne.
10:34Qu'est-ce que ça suscite ? Qu'est-ce que ça provoque comme réflexion chez vous ?
10:38C'est naturel et tragique.
10:41Naturel parce que...
10:43Naturel.
10:44Naturel. C'est normal que Poutine soit exclu de ces commémorations, parce que Poutine est un fauteur de guerre.
10:55Mais ce qui est tragique, c'est que les alliés ne disent pas que l'essentiel...
11:02Où est l'essentiel ?
11:03Et l'essentiel est que Poutine a exprimé sa doctrine d'invasion de l'Ukraine par l'intermédiaire d'un type qui s'appelle Sergei Yavtsov.
11:13Il y a une doctrine Sergei Yavtsov qui est une doctrine d'annihilation d'une population.
11:19C'est écrit depuis fin mars 2022.
11:23Et c'est exactement, quasiment mot pour mot, argument pour argument, ce que faisaient les Allemands parlant vis-à-vis de la Pologne.
11:33Pas des Juifs en Pologne, mais des Polonais.
11:36Et c'est-à-dire que les nazis, aujourd'hui, ils sont au pouvoir à Moscou.
11:44Lorsque vous écrivez un dictionnaire amoureux de Pouchkine d'André Markovitch, c'est pour donner envie de lire Pouchkine,
11:52qui n'est pas le plus connu des écrivains russes en France.
11:55À quoi ça sert de lire Pouchkine ? C'est une question qui a un sens ou pas ?
11:59Non.
12:00Non ?
12:01Non.
12:02Ça n'a pas de sens parce que la littérature ne sert à rien en général.
12:06Et elle sert à tout individuellement.
12:08Mais individuellement, personne ne peut en parler.
12:11Mais simplement, moi, je ne peux pas vivre sans, puisque je n'ai jamais vécu sans.
12:19Et toute ma vie a été sans.
12:21C'est comme une synthèse de ma vie, ce livre.
12:23À la fin, j'ai traduit Eugène Honegging, j'ai traduit plein de poèmes lyriques,
12:28j'ai traduit énormément de choses de Pouchkine et beaucoup plus d'autres.
12:33Et voilà, je suis arrivé à un dictionnaire lyrique.
12:39C'est André Consponville qui disait ça dans une préface au Dictionnaire amoureux de Montaigne.
12:46Que tout dictionnaire amoureux est une œuvre autobiographique.
12:51C'est ça.
12:52C'est aussi ça.
12:53Ça serait la morale de cette histoire.
12:56Merci infiniment André Markovitch d'avoir été l'invité des 15 minutes de plus d'Inter ce vendredi.
13:01Je rappelle donc ce Dictionnaire amoureux de Pouchkine que vous publiez chez Plon.
13:06Je vous indique également ce roman, le seul qu'il ait écrit d'ailleurs Pouchkine et que vous avez traduit « La fille du capitaine »
13:12qui est un texte important pour le coup, essentiel à en croire ceux qui l'ont lu.
13:20Merci infiniment André Markovitch.
13:21Merci à vous.
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