00:00RTL Matin
00:03Avec Amandine Bégaud et Thomas Soto.
00:05Il est 8h17, le Sénat va examiner demain une proposition de loi visant à sortir la France du narcotrafic.
00:11Parmi les mesures phares, le renforcement du statut de repenti.
00:14Alors ce matin, Amandine, vous avez choisi d'inviter Clarisse Serre.
00:17Ça fait 30 ans qu'elle est avocate pénaliste et elle publie l'Avocate et le repenti aux éditions Sonatine.
00:22Bonjour et bienvenue à vous.
00:24Bonjour Clarisse Serre.
00:26Ce statut de repenti, on en parle régulièrement.
00:29Les Français en ont entendu parler, il existe en France, mais il est, dites-vous, totalement bancal
00:34et vous écrivez même en lettage de déconseil à quiconque de parler. Pourquoi ?
00:38Oui, parce que c'est un statut qui a été prévu très tardivement dans la loi française en 2004.
00:43Il a fallu attendre 10 ans pour qu'il y ait le décret d'application, donc vous l'avez compris, 2014.
00:47Celui que j'ai pu défendre est rentré dans le programme en 2018, donc juste 4 ans après.
00:52Et puis le constat que j'ai pu faire de cette expérience pendant 5 ans, c'est un échec total.
00:57Un dysfonctionnement, notamment policier, qui fait que je déconseille effectivement à toute personne
01:02qui souhaiterait parler, en l'état actuel, en tous les cas de la loi, de le faire.
01:06Parce que le statut aujourd'hui ne les protège pas suffisamment, dites-vous.
01:10Vous en avez fait l'expérience très concrète, justement, avec l'un de vos clients
01:13et c'est ce que vous racontez dans ce livre, qui est écrit, je le dis, comme un polar, sincèrement,
01:18mais on découvre toutes les coulisses, justement, de ce statut.
01:24Expliquez-nous, peut-être d'abord, sans dévoiler son identité, car vous ne la dévoilez pas dans le livre,
01:28qui est ce client ?
01:30J'ai envie de dire que c'est un peu Monsieur Tout-le-Monde, qui un jour a fait la rencontre
01:35d'une personne qui a déjà eu un maille à partir avec la justice, qui est sortie de prison.
01:40Ils vont lier une amitié très très forte, au point que celui que je vais défendre va rentrer dans l'intimité de cet homme,
01:45va recevoir beaucoup de confidences, va également participer à certains actes délictueux.
01:50Et puis un beau jour, en décembre 2017, on va venir les chercher en garde à vue,
01:54et cette petite précision, c'est que le principal a été averti par quelqu'un de la police,
01:59qu'on allait venir, ce qu'on appelle dans le jargon, les lever, et donc ils savent qu'ils vont être levés,
02:03et celui que je vais défendre va se retrouver en garde à vue en décembre 2017,
02:07et c'est là qu'il va devoir faire un choix pour lui. Est-ce qu'il décide de parler pour éviter la prison,
02:11ou est-ce qu'il se tait ?
02:13Il va décider de parler, il balance le parrain d'un gang criminel Corse,
02:18l'autre, comme vous l'appelez dans le livre, et comment ça se passe ?
02:23Il parle, et on s'aperçoit qu'il faut le protéger.
02:27C'est malheureusement plus compliqué que ça, parce que je pense que le système n'était pas en tous les cas,
02:32il ne l'est toujours pas actuellement adapté, il décide de parler,
02:35mais dans le cas d'une autre procédure pour celle à laquelle il est placé en garde à vue,
02:39là les choses doivent se faire très très vite, sa déposition normalement devrait être protégée de tous services,
02:45en tous les cas de tout contact avec l'extérieur.
02:47On va malheureusement se rendre compte qu'elle va être rappelée dans un article de presse.
02:52Donc son nom se retrouve dans la presse ?
02:54Son nom n'est pas mis, mais il y a suffisamment d'éléments pour l'identifier,
02:57ce qui fait qu'il est dans une espèce de sas, c'est-à-dire qu'entre le moment où il fait ses déclarations en décembre,
03:02et au moment où il va être exfiltré en mars 2018,
03:05son dossier est examiné pour savoir s'il peut rentrer dans ce programme de protection,
03:10et puis avec deux incidents qui vont se passer, notamment une diffusion dans la presse,
03:14les choses vont s'accélérer, il va être exfiltré pour rentrer dans ce programme de protection.
03:17Entrer dans ce programme de protection, ça veut dire qu'on lui donne une nouvelle identité, une légende comme on dit,
03:23même chose pour son épouse et pour ses enfants, et il bénéficie aussi d'une protection.
03:28Oui, alors en fait c'est encore une fois plus compliqué que ça,
03:30parce qu'il rentre dans ce programme de protection,
03:32qui est un programme régi par les services de police qu'on appelle le SIAT,
03:36et ça relève de l'autorité administrative,
03:39et puis parallèlement à ça, pour qu'il ait une identité d'emprunt,
03:42il faut saisir le président du tribunal judiciaire,
03:45puisque ça relève de l'état des personnes et c'est lui qui a la compétence,
03:48le président va effectivement décider, au vu du dossier, de lui octroyer un nom d'emprunt.
03:52Il lui rend une ordonnance, mais ce n'est pas lui qui choisit le nom d'emprunt,
03:57c'est-à-dire que même dans le document judiciaire, le nom d'emprunt ne figure pas.
04:01Donc en fait on le voit, c'est déjà une machine hyper compliquée.
04:04La première préconisation que vous faites, ce serait de simplifier.
04:08Au-delà de ça, un jour, votre client va découvrir qu'on lui retire son nom.
04:13Comme ça, du jour au lendemain, parce qu'il devient ingérable.
04:15Alors il devient, semble-t-il, on ne le saura jamais,
04:18c'est-à-dire à l'heure où je prends la parole en 2025,
04:20je n'ai jamais eu les raisons officielles,
04:22j'ai des vagues éléments qui nous ont été communiquées,
04:24parce qu'en l'état actuel, quand on rentre dans le programme,
04:27on signe un contrat, la personne signe un contrat,
04:29elle n'en a pas de copie, elle n'est pas assistée d'un avocat,
04:33elle ne sait pas les tenants et aboutissants,
04:35et je pense que si le mien avait su tout ça,
04:37peut-être que les choses se seraient passées différemment.
04:39Et puis, un jour, par un article de presse et un autre relayé par un média,
04:44on va savoir que la commission a décidé de lui retirer son nom d'emprunt.
04:49Alors même qu'il est en danger.
04:51Alors même qu'il est en danger, et surtout, il décide de l'exclure du programme,
04:54et ils veulent décider de lui retirer son nom d'emprunt,
04:56et c'est là qu'il va y avoir une nouvelle étape dans ce qu'on a vécu tous les deux,
04:58c'est qu'il va y avoir une bataille judiciaire qui va rentrer,
05:01puisque, heureusement pour lui, l'identité d'emprunt est gérée par les juges judiciaires,
05:05et c'est eux qui vont décider si, oui ou non, il faut retirer ou pas ce nom d'emprunt.
05:09Avec, pardon, je précise, c'est la seule chose qui lui restait,
05:12puisque la protection qu'il avait, contrairement à ce qu'on peut penser,
05:15il n'avait pas H24, mais il l'avait pour certains nombres de déplacements,
05:18et là on lui dit, vous n'aurez plus aucune mesure de sécurité,
05:21vous n'aurez plus aucune protection,
05:23et en fait, la seule chose qui lui restait, c'était ce nom d'emprunt.
05:26Donc l'enjeu était vraiment phénoménal et primordial pour lui,
05:29et sa famille, et ses enfants, de garder ce nom d'emprunt.
05:32Cet homme, il a été mêlé à des affaires graves, très largement médiatisées,
05:35il a parlé beaucoup sur ces affaires, je cite juste deux affaires,
05:39le double assassinat à l'aéroport de Bastia en 2017,
05:41l'évasion de la prison de Réau, l'évasion spectaculaire de Redouane Faïd,
05:44il a donné plein d'éléments, et le jour où on lui enlève cette nouvelle identité,
05:51en fait, il peut se faire tuer à tout moment,
05:53vous vous racontez que vous le rencontrez toujours, il a un gilet pare-balles...
05:56Alors, on ne lui retire pas son identité d'emprunt, justement,
06:00on l'a exclu du programme, le service et la CNPR ont fait une démarche,
06:04ont entrepris des démarches judiciaires pour lui retirer son nom d'emprunt,
06:08et heureusement, après plusieurs décisions judiciaires,
06:11donc une décision unique, je tiens à le dire, et inédite de la Cour de cassation,
06:15eh bien, il a pu conserver cette identité d'emprunt,
06:17c'est la seule chose qui lui reste, c'est ce que j'appelle son bouclier,
06:20parce que sinon, il serait très facilement identifiable,
06:23je ne sais pas ce qui se serait passé, et je n'ose d'ailleurs l'imaginer.
06:26Autre dysfonctionnement lors du procès de l'évasion de la prison de Réau,
06:29il est parmi les accusés, mais caché derrière un paravent,
06:32pour que ni les accusés ni leur famille ne voient son visage, surtout pour le public,
06:36le problème, c'est qu'un jour, il apparaît sur les écrans géants qui diffusent le procès dans la salle.
06:40Ce jour-là, vous étiez dans la salle, vous avez eu très peur, vous avez bondi...
06:43Oui, j'étais dans la salle, et en fait, ce que je retiendrai de toute cette histoire,
06:47je retiendrai beaucoup de choses, mais c'est vraiment pour moi qui ai participé à des scénarios,
06:51eh bien, ce que j'aurais tenu, c'est que la réalité a dépassé la fiction,
06:55c'est-à-dire que je n'aurais jamais imaginé que quelque chose comme ça puisse se produire,
06:59je n'aurais jamais imaginé que quelqu'un qui décide de parler,
07:02on décide à la fois de l'exclure et on décide à la fois de lui retirer son nom,
07:06heureusement, on a gagné sur ce terrain-là,
07:08et je n'aurais jamais imaginé assister à un procès
07:12où au XXIe siècle, pour protéger quelqu'un, on lui met un paravent,
07:15et puis là encore, une fois de plus, un dysfonctionnement,
07:18je tiens à dire, il y a une enquête administrative, on n'a jamais eu le résultat,
07:22on ne sait toujours pas comment son visage est apparu sur l'écran,
07:25mais là encore, j'étais totalement saisie de ce qui s'est passé ce jour-là.
07:28La proposition de loi qui sera évoquée demain au Sénat,
07:32plaide pour une réforme de ce statut de repenti,
07:35c'est aussi ce que vous faites dans ce livre, en pointant du doigt tout ce qui ne va pas,
07:39est-ce que vous pensez vraiment que si un vrai statut de repenti existait aujourd'hui en France,
07:43ça permettrait de lutter contre le narcotrafic ?
07:45Je rappelle que vous connaissez parfaitement ces histoires,
07:47parce que vous avez été avocate dans plusieurs affaires de grand banditisme et de narcotrafic,
07:52enfin de trafic de drogue, en tout cas, ça serait efficace ou pas d'après vous ?
07:56Efficace, je pense que tout le monde le souhaite,
07:58mais les propositions qui sont faites aujourd'hui, à mon avis, sont beaucoup trop lourdes,
08:02et ne vont pas au bout du système, je pense qu'il faut vraiment révolutionner la pensée,
08:05de dire pourquoi les gens actuellement en prison ne parlent pas.
08:08Je vais vous donner un exemple très simple.
08:10Vous avez un jeune guetteur dans une cité du 93 qui est interpellé, placé en garde à vue,
08:15il va être envoyé en prison. Dans le cas où il est envoyé en prison,
08:18il va être envoyé en prison en Seine-Saint-Denis, à Villepinte.
08:21A Villepinte, on retrouve tous ceux du quartier.
08:23Il faut comprendre aussi pourquoi on ne parle pas, premièrement, pour les risques de représailles,
08:27et puis après, il y a ceux qui restent à l'extérieur, les familles qui restent à l'extérieur.
08:31Quand quelqu'un, même s'il ne balance pas et qu'il ne parle que pour lui de sa propre responsabilité,
08:36rien que ça, c'est souvent compris comme étant tu as balancé.
08:39Et donc je pense qu'au-delà, évidemment, il faut revoir ce statut du repenti,
08:43mais il faut aussi revoir la manière de penser, revoir pourquoi les gens,
08:47parfois, et c'est aussi ce que j'ai voulu écrire dans le livre,
08:50l'importance du secret professionnel, l'importance de se confier un avocat,
08:54l'importance que l'avocat puisse donner des conseils utiles.
08:57Tant qu'on ne s'attaquera pas à tout ça, on ne résoudra pas le problème.
08:59Non, parce que ça ne suffit pas en l'heure actuelle, il faut repenser tout ce qui se passe actuellement,
09:03et notamment la manière de penser à l'extérieur, la manière de protéger,
09:06et la manière d'avoir envie d'aider, de parler.
09:09Et puis même, on le voit, on le fait le constat tous les jours,
09:12j'en parlais encore avec mes confrères la semaine dernière,
09:14quand on voit des gens qui parlent dans les dossiers, même sans être repentis,
09:17la plupart du temps, la justice ne tient pas compte à la hauteur de ce qu'ils ont dit.
09:21L'avocate et le repenti s'est signé Clarisse Serres.
09:24Merci beaucoup d'être venue nous voir.
09:26Publié chez Sonatine, le livre est sorti la semaine dernière.
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