00:00Ooooooh !
00:02On l'a eu !
00:04C'est quoi la première chose que t'as fait quand t'es revenu à terre ?
00:07J'ai mangé un burger frites, simplement, la base.
00:10Ce Vendée Globe tu l'as bouclé en 64 jours, 19 heures, 22 minutes et 49 secondes.
00:15C'est un record. Comment on se sent après avoir pulvérisé justement le record précédent ?
00:19Même moi j'ai du mal à réaliser la rapidité que j'ai mis à faire ce tour du monde.
00:25Je savais que les bateaux étaient capables de faire le tour de la planète en moins de 70 jours,
00:29mais de la passer sous les 65, je ne l'avais clairement pas imaginé.
00:33Je pense que si je bats ce record, c'est aussi parce qu'il y a eu ce duel avec Yoann Richaud,
00:36mais on s'est vraiment tirés l'un de l'autre vers le haut.
00:38Ça nous a obligés à naviguer encore plus vite, à prendre plus de risques.
00:41Qu'est-ce qu'on se dit quand on est en pleine mer depuis plusieurs semaines,
00:45qu'on sait qu'on a un peu d'avance mais que c'est très serré ?
00:47Est-ce qu'on est obsédé par la gagne ? Est-ce que ça nous stresse plus ?
00:50Qu'est-ce qui se passe dans notre tête ?
00:51C'est intéressant parce que le cerveau, lui, il en a envie.
00:54En tout cas, moi je suis quelqu'un qui se projette beaucoup dans le futur,
00:57c'est mon état d'esprit.
00:59Mon cerveau avait tendance à divaguer, mes pensées avaient tendance à divaguer
01:02vers cette ligne d'arrivée, se projeter sur cette ligne d'arrivée.
01:05Et à chaque fois que ça arrivait, c'était quand même assez souvent,
01:08j'essayais vraiment de me recentrer sur l'instant présent.
01:11On n'a pas le droit de parler à nos préparateurs mentaux pendant la course.
01:14Il faut qu'on se dérouille.
01:16Avec mon préparateur mental, Jean-Pascal Cabrera,
01:19on a beaucoup travaillé en amont pour gérer les difficultés mentales de la course.
01:25Il y en a beaucoup, comme c'est une course longue,
01:28il y a des aléas techniques, des fois on fait des erreurs stratégiques,
01:31des fois on est un peu moins bien classé.
01:33À chaque fois, il faut trouver des solutions pour remonter la pente,
01:36pour se remettre en selle.
01:38J'avais comme une espèce de petite trousse à outils
01:41ou une pharmacie mentale à bord avec moi.
01:44C'était sous la forme d'un petit livret.
01:46J'avais plein de cas de figure.
01:48J'avais des difficultés à prendre une décision stratégique,
01:51des aléas techniques à surmonter, peur même,
01:54coup de mou un peu physique, coup de mou un peu mental,
01:56évacuer une pensée inutile, j'avais plein de cas de figure.
01:59Chaque cas, il y avait une petite phrase à répéter,
02:02une respiration particulière à faire, un geste aussi à faire.
02:06C'est quoi les plus grosses difficultés que tu rencontres
02:09quand tu es sur le Vendée Globe ?
02:11Il y en a beaucoup.
02:12Je dois monter au mât quand je suis du côté du Brésil.
02:16Monter au mât, c'est un peu le cauchemar des skippers.
02:18J'ai l'impression que c'est vraiment le pire truc qui peut vous arriver.
02:21Moi, personnellement, ça va.
02:23Ce que je n'aime pas, c'est plonger.
02:25On a une petite bouteille de plongée en mode James Bond,
02:27une toute petite, pour aller à 4,50 m sous l'eau.
02:31Plonger, moi, c'est plus ça ma peur.
02:34Monter au mât, ça ne me dérange pas trop.
02:36Mais hélas, la difficulté, c'est que j'avais Johan juste derrière moi.
02:40Donc ton concurrent.
02:41Mon concurrent, avec lequel je me battais pour la victoire.
02:45Je n'ai pas envie de lui laisser le moindre mètre.
02:48Je ne ralentis pas le bateau.
02:50Quand on monte dans le mât, là-haut, ça bouge beaucoup.
02:52Je me fais énormément secouer.
02:53Je regrette tout de suite de ne pas avoir ralenti.
02:55Une unité vraiment idiot de ne pas avoir ralenti.
02:57Du coup, je me fais vraiment secouer.
02:59Et ça rend la réparation un peu dangereuse.
03:02Il y a cette grosse tempête aussi que je dois gérer dans l'océan Indien.
03:07Là, je fais le choix de rester sur son flanc Est.
03:11Et là, elle se déplace aussi vers l'Est, comme moi.
03:13Et là, je ne fais plus la course avec le reste de la flotte.
03:15Dans les deux cas, tu as fait un choix.
03:17C'est une prise de risque.
03:18Mais du coup, avant de prendre cette décision,
03:20est-ce que tu as cherché ton petit livret ?
03:23Est-ce que tu t'es dit, je passe le pour le contre ?
03:25Sur la dépression, j'ai changé plusieurs fois la vie.
03:28Des fois, je me disais qu'il fallait que j'aille au nord,
03:31comme les autres, pour essayer de m'éloigner de la tempête.
03:34Au début, j'étais plutôt parti pour ça.
03:36Puis après, j'ai rechangé d'avis.
03:38Ce n'est pas facile de prendre ces décisions tout seul.
03:40En plus, on ne peut pas demander conseil.
03:41Au fur et à mesure que la course avance,
03:43il y a la fatigue qui s'accumule aussi.
03:45Parce que vous êtes sur un rythme où vous n'avez pas de vraie nuit de sommeil.
03:49En fait, il n'y a pas de mi-temps, il n'y a pas de temps mort.
03:51Il n'y a vraiment pas de pause.
03:52À partir du moment où on prend le départ de la course,
03:54que le coup de canon est donné,
03:55on sait que le seul moment où on va pouvoir se reposer,
03:57ce sera une fois la ligne d'arrivée franchie.
03:59Donc, c'est difficile physiquement et mentalement.
04:03Parce que ça ne s'arrête jamais.
04:05Quand on dort, on ne dort que sur une oreille.
04:08Parce qu'on est à l'écoute du bateau,
04:10qui lui continue à avancer sous pilote automatique.
04:12C'est des siestes d'une heure,
04:14des fois un petit peu plus d'une heure maximum.
04:16Souvent, c'est plutôt même 20 minutes, une demi-heure.
04:18Et donc, on fait du sommeil fractionné, comme ça.
04:20J'ai eu un dérapage, je dois m'embêtre,
04:22j'ai eu un dérapage de trois heures.
04:23On arrive à un niveau de fatigue tel
04:25qu'en fait, on n'est même plus lucide
04:27sur le fait qu'il faut aller se reposer.
04:29C'est une des grosses difficultés du Vendée Globe,
04:31c'est cette fatigue.
04:32La fatigue, c'est quelque chose de poisseux, de collant.
04:35On n'arrive pas à s'en défaire.
04:40Qu'est-ce qu'on ressent quand, ça y est,
04:42on sait qu'on va passer la ligne d'arrivée,
04:44que c'est imminent, qu'on sait qu'on a gagné ?
04:46Qu'est-ce qu'on ressent une fois qu'on a passé
04:48cette ligne d'arrivée ?
04:49Je me suis vraiment autorisé à y croire
04:51que vraiment au dernier moment.
04:53Il y a quatre ans, je pensais que la victoire
04:55allait se jouer entre Louis Burton et moi.
04:57Et quand je passe juste devant lui,
04:59dans le Globe de Gascogne,
05:00quelques heures avant l'arrivée,
05:01je pense que j'ai course gagnée.
05:02Je passe quelques heures un peu euphorique
05:04à me dire que c'est bon,
05:05je gagne ce Vendée Globe 2020.
05:07Et en fait, juste avant de franchir la ligne d'arrivée,
05:09je vois Yannick Bestaven qui rentre
05:11dans la zone de mise à jour plus régulière
05:13de la cartographie.
05:14Et je vois qu'il va vite.
05:15Et en fait, après un rapide calcul,
05:17je vois qu'en fait, même si je termine
05:21avant lui avec les compensations,
05:23il va sûrement remporter la course.
05:25Et voilà, c'est quelque chose qui a été
05:27compliqué à vivre.
05:29Compensation qu'il a eue justement
05:31parce qu'il avait été aidé.
05:33Il a aidé au sauvetage d'un concurrent,
05:35ce qui est tout à fait normal.
05:36Pas longtemps après l'arrivée,
05:37quand tout est un peu retombé,
05:38j'ai eu ce qu'on appelle un peu un Vendée Blues.
05:40C'est un peu de sensation de vide
05:41après avoir tant travaillé sur l'édition
05:432020.
05:44Et quand je me réveillais la nuit,
05:46je refaisais la course et j'essayais
05:48de trouver où est-ce que j'avais perdu
05:49ces deux heures et demie sur 80 jours.
05:51Donc je refaisais mes manœuvres,
05:52je refaisais mes choix stratégiques,
05:54je refaisais mes séquences de réparation
05:56sur le bateau.
05:57Ça m'a un peu obsédé, mais ça m'a vraiment
06:00servi comme motivation à me pousser
06:02à aller encore plus loin dans le travail,
06:04dans la réflexion, dans les améliorations
06:07du bateau.
06:08C'est quoi la première chose que t'as fait
06:09quand t'es revenu à terre ?
06:11J'ai mangé un burger frites, simplement,
06:13la base.
06:15Et puis la première douche,
06:17c'était vraiment incroyable.
06:18J'ai pas pris de douche pendant 65 jours.
06:21J'avais quand même des lingettes,
06:22donc j'étais pas sale.
06:23Mais on se rend pas compte de ce luxe
06:26qu'on a tous, de tourner des robinets,
06:29d'avoir de l'eau comme ça, qu'on peut régler
06:31à haut degré près.
06:32Qu'est-ce qu'on se fixe comme objectif
06:33après avoir remporté le Vendée Globe ?
06:35Il y a une course qui est assez connue aussi
06:37qui s'appelle la Route du Rhum,
06:38qui a lieu tous les quatre ans aussi.
06:40Donc c'est une course qui est rare aussi,
06:42un peu comme le Vendée Globe,
06:43comme les JO, comme la Coupe du Monde.
06:45Et la dernière, c'est 2022.
06:47Je termine deuxième à deux heures,
06:50au bout d'une douzaine de jours de course
06:53sur l'Atlantique.
06:54Et voilà, c'est mon nouvel objectif,
06:57gagner cette Route du Rhum,
06:59qui aura lieu en novembre 2026.
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