00:00Dans les temps de crise, on se rattache, on a comme besoin de faire famille.
00:04Et sans doute qu'on est dans un moment comme celui-ci,
00:07on est quand même dans un moment de crise politique, de crise démocratique,
00:13et je sens tout autour de moi, vibrer, à gauche comme à droite de l'échiquier politique,
00:19le désir de se rattacher à une famille, d'au moins se sentir bien dans la sphère privée,
00:25si dans la sphère publique on se sent menacé.
00:27Et j'interroge ça parce que je le comprends, j'ai de la tendresse pour ça,
00:32j'ai de l'empathie pour ça, mais les personnes pour qui la famille n'est pas une évidence,
00:39les personnes qui ont été éjectées de leur famille,
00:42parce qu'on ne décide pas toujours de rompre avec sa famille, parfois on en est éjecté,
00:46celles-là ne peuvent pas voir dans la sphère privée un réconfort.
00:49Et donc elles voient dans ce qui apparaît pour un refuge pour la plupart des gens, une prison.
00:54Elles voient dans ce qui apparaît comme consolatoire pour la plupart des gens, une menace.
00:59Et ça crée des silences, ça crée des non-dits, et j'ai essayé d'écrire ce livre depuis,
01:03oui, certaines paroles qui n'osent pas être formulées, je pense,
01:08par certaines personnes qui se sentent seules, par exemple à l'approche des fêtes de Noël,
01:12c'est très concret ce dont je parle.
01:13Quand j'écris le mot famille à la main, on lit faille, et j'ai écrit ce livre depuis cette fêlure.
01:20Et j'ai écrit ce livre pour toutes celles et ceux qui ne peuvent pas, n'arrivent pas,
01:25n'ont pas envie de s'établir, d'appartenir à une famille.
01:30La famille, c'est la première matrice de normes que l'on rencontre,
01:38c'est la matrice de ce qui nous paraît normal ou anormal.
01:40Quand on grandit, on découvre que dans d'autres foyers, les choses en ont été autrement.
01:45Votre propos questionne les normes familiales, disons.
01:47Mais aujourd'hui, à l'heure où on se parle, il y a deux couples sur trois qui divorcent à Paris,
01:53je crois, il y a beaucoup de familles monoparentales.
01:55Finalement, la famille telle qu'on l'entend, la famille traditionnelle, ne va pas très bien.
02:00Non, peut-être parce qu'il y a beaucoup de gens qui ont souffert dans les formes de familles trop rigides.
02:07Peut-être que c'est justement parce qu'il y a des gens qui ont souffert,
02:13que c'est un modèle à pérécriter.
02:17Je ne sais pas, peut-être qu'il a pérécrité pour d'autres raisons.
02:20En fait, encore une fois, je ne suis pas sociologue, je ne suis pas historienne.
02:22J'essaie juste de parler de certaines formes de vie, tout simplement de les décrire.
02:28C'est-à-dire que ça existe, des personnes qui se sentent mal en famille,
02:34qui ont un besoin d'autres modes de relation, qui ne peuvent pas concéder à l'ordre familial.
02:41Et pour qui c'est une question vitale ?
02:43Je ne dis pas qu'ils ont raison, en fait, je dis juste qu'ils existent.
02:46Je ne prône pas quelque chose, je ne prône pas l'idée d'être anti-famille ou quoi que ce soit,
02:51ce n'est pas du tout ça l'idée.
02:51Mon propos est de dire qu'il y a des gens qui n'ont d'autre choix que de vivre ailleurs,
02:59en dehors de ce modèle-là, parce que ce modèle les abîme trop.
03:03Évidemment, la famille nous apporte de la tendresse, nous apporte une sécurité.
03:07Je ne nie absolument pas tout ce que la famille peut avoir comme pouvoir consolatoire.
03:11C'est un livre qui rend compte de ça aussi, mais c'est d'autant plus dur pour celles et ceux qui s'en sentent exclus.
03:20C'est qu'on a l'impression d'abîmer quelque chose qui réconforte tout le monde,
03:29on a l'impression d'être anormal.
03:30Après, dans le livre, vous avez une conception extensive, je dirais, dans la définition de la famille.
03:35C'est-à-dire que la famille, c'est évidemment la famille au sens propre du terme,
03:39mais moi, parfois, en tant que lecteur, j'ai eu le sentiment que c'était tout groupe, tout collectif.
03:43Vous, quelle est la définition de la famille que vous donnez ?
03:45Est-ce que c'est la famille stricto sensu, ou est-ce que c'est la famille dans le sens tout groupe,
03:49y compris les amis, y compris le travail ?
03:53Je ne donne pas une définition très claire, c'est vrai, de la famille.
03:58Ce serait peut-être même un manque dans le livre.
04:00C'est-à-dire que je m'intéresse à plein de manières d'utiliser ce mot-là.
04:04Aussi, comment ce champ lexical déteint sur d'autres formes de relations.
04:10Quand on parle de l'ami, du frérot, le S, le 100, et tout ça,
04:13c'est quand même le champ lexical de la famille qu'on applique à d'autres endroits,
04:17à celui de l'amitié notamment.
04:19À la fois, encore une fois, je peux trouver ça beau,
04:21et moi, personnellement, ça me met à distance.
04:24Hostile, le groupe peut aussi le devenir à l'égard de ceux qui n'en respectent pas les codes,
04:28les lois invisibles ou la lettre.
04:30Et la famille, qu'elle soit biologique ou amicale, militante ou professionnelle,
04:34peut se montrer despotique à l'encontre de ceux qui débordent du cadre qu'elle impose,
04:38à l'égard de ceux qui la questionnent, qu'ils pensent à mal ou même pas,
04:41ceux qui ont l'impertinence d'en formuler une critique, ou pire,
04:44ceux qui envisagent de la quitter.
04:46Il y a une dimension évidente féministe dans le livre.
04:49C'est-à-dire que, si on vous lit, en tout cas ce que j'en ai compris,
04:54c'est qu'une femme ou un homme ne vit peut-être pas la famille de la même façon.
05:00Non, c'est-à-dire que, historiquement, sans doute que les normes domestiques
05:04ont été particulièrement imposées aux femmes, imposées ou voulues,
05:10parce qu'il y a certaines femmes qui épousaient ces normes,
05:13mais sans doute que les femmes ont davantage été reléguées au foyer,
05:24aux tâches domestiques, etc.
05:25Pour autant, c'est un livre qui ne parle pas qu'aux femmes,
05:32et qui ne parle pas que depuis des cas de souffrance ou de silenciation féminine,
05:39même si c'est une part évidente du livre,
05:42et que je n'ai pas de problème à ce qu'on dise qu'il y a une part féministe dans ce livre.
05:46Mais je pense que ça ne peut pas être réduit à ça.
05:49Est-ce que la façon dont vous questionnez la famille, c'est la famille occidentale ?
05:54Parce qu'il y a plusieurs conceptions de la famille à travers le monde.
05:57Oui, bien sûr. Je pense que c'est même une limite, disons, du livre.
06:03C'est que j'aurais pu pousser l'interrogation et aller lire des travaux non occidentaux,
06:13d'anthropologie aussi.
06:16À un moment, j'ai mis fin à mon interrogation,
06:20et c'est vrai que je me suis plutôt concentrée sur l'histoire des familles occidentales,
06:27tout simplement parce que c'est de là que sont nées mes propres interrogations,
06:32et parce que j'écris à partir de récits intimes du mien,
06:37mais aussi de récits que m'ont confié des proches,
06:40dont je rends compte de mon vécu.
06:42Et il se trouve, oui, que je suis française et que je lis,
06:49et j'aimerais que ce ne soit pas le cas, mais c'est vrai que je lis davantage de littérature occidentale.
06:54C'est génial, ça veut juste dire qu'il y a encore plein de choses à découvrir,
06:58et ça veut dire que mon livre a des limites et qu'il faut d'autres livres.
07:03Car bien sûr, dans le fantasme qu'on en a, les familles de toutes sortes,
07:06celles de sang, de cœur, les militantes, les artistiques, les proches, les élargies,
07:09servent aussi, surtout peut-être, à cela, à nous protéger du temps qui passe,
07:14de la perte et de la solitude.
07:16Alors, j'ai choisi ce passage parce que le temps qui passe, la perte, la solitude,
07:21pour moi, c'est tout ça, c'est évidemment lié à la mort.
07:25Dans quelle mesure, enfin, je ne sais pas, le temps qui passe, la perte, la solitude,
07:28dans quelle mesure le propos que vous tenez sur la famille,
07:31ou en tout cas la famille elle-même, est lié à la mort ?
07:36Quelle question pertinente.
07:41J'écris au tout début du livre que la mort a plané tôt sur mon enfance,
07:44c'est-à-dire que je pense que je n'ai pas été une enfant protégée de l'idée de la mort.
07:53C'est-à-dire qu'il y avait des fantômes, il y a eu des morts avant ma naissance,
07:57les derniers grands-parents qui me restaient sont morts pendant mon enfance.
08:03Mes parents ont frayé, disons, avec la mort, c'est un hasard de circonstance,
08:14et je pense que le fait de n'avoir pas été protégée de la mort
08:17fait que je n'ai pas pu voir la famille comme quelque chose qui vous en protégeait,
08:23qui vous tenait à distance de ça.
08:25Pour moi, au contraire, c'était plutôt associé.
08:27Je suis née, c'est une expression que j'emploie au début du livre,
08:31je suis née dans le deuil de l'idée de famille,
08:35au sens où j'ai senti assez vite que mon père,
08:41ayant perdu toute une famille avant de m'avoir, ne pouvait pas tout à fait y croire.
08:46Il rejouait la famille mais comme sur un mode parodique,
08:49comme si on arrivait après la bataille.
08:52Et je pense que ça, à mon corps défendant, ça forge un sentiment de menace.
09:02Mais est-ce que ce n'est pas le point de vue d'un enfant,
09:05et qu'à partir du moment où on devient parent, c'est l'inverse ?
09:08C'est-à-dire que nos enfants nous permettent de survivre à nous-mêmes,
09:11puisqu'on existe à travers nos enfants.
09:14Sans doute, c'est sans doute le cas.
09:16Tout le monde n'a pas d'enfant.
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