00:00Sonia Devillers, votre invitée est à l'affiche de « Jouer avec le feu » qui sortira en
00:05salle le 22 janvier.
00:07Film réalisé par Delphine et Muriel Coulin.
00:10Histoire d'un homme, veuf, cheminot la nuit, père dévoué à ses deux garçons le jour,
00:15qui assiste impuissant à la dérive de son fils aîné, irrésistiblement attiré par
00:19un groupuscule d'extrême droite, façon crâne rasée et croix celtique.
00:23Ce n'est pas forcément un film sur la violence, c'est un film sur la tendresse.
00:28On va vous expliquer pourquoi.
00:30Bonjour Vincent Lindon.
00:31Bonjour.
00:32Au Festival de Venise cette année, Brad Pitt, Georges Clounet, Adriane Brody, Daniel Craig,
00:37c'est vous qui recevez le prix d'interprétation.
00:40Dix ans après le prix d'interprétation à Cannes et le César du meilleur acteur pour
00:45votre rôle dans « La loi du marché » où vous interprétiez aussi un père de famille
00:49au chômage.
00:50Il se produit donc une étincelle quand vous endossez ces rôles-là.
00:53Laquelle ?
00:55D'abord, merci de citer tout ça, mais je me souviens d'une phrase de Coluche avec
00:59qui j'avais travaillé comme Rodi à l'époque, en 1980, c'est la première personne connue
01:04que j'avais rencontrée.
01:05Il avait dit une phrase qui m'avait beaucoup marqué, il avait dit « je suis arrivé premier
01:08dans un concours de circonstances ». Premier certes, dans un concours c'est sûr, mais
01:12de circonstances.
01:13Et ayant été président du jury à Cannes, je sais qu'un prix c'est aussi beaucoup
01:19de choses qui se passent, beaucoup de chance, c'est grâce à coup de bol, c'est de la
01:24faute à pas de chance.
01:25Donc je suis ravi, mais c'est vrai que je ne m'imaginais absolument pas à Venise,
01:30c'est un peu comme jouer contre Djokovic, mais sans raquettes, c'était quasiment impossible.
01:36Mais qu'est-ce qui se passe quand un homme comme vous, Vincent Lindon, rencontre des
01:40hommes comme eux ?
01:41Comme eux ?
01:42Vos personnages.
01:43Ah, mes personnages.
01:44D'abord, c'est une rencontre, je ne les rencontre pas vraiment, c'est-à-dire que c'est des
01:52gens que je cherche à faire, mais je ne fais pas des scénarios parce que le personnage
01:56est comme ça.
01:57Mais probablement que inconsciemment, je suis attiré par mon éducation et par mon père
02:02et ma mère qui m'ont élevé comme ça, ces personnages me touchent particulièrement
02:05parce que j'aime les personnages qui progressent, je trouve qu'un beau roman c'est une princesse
02:10qui souffre, donc un beau film c'est un personnage qui est démuni, qui est en quête, alors
02:17ça peut être un chômeur dans « La loi du marché », ça peut être un syndicaliste
02:23dans un autre film de Stéphane Brisé, ça peut être le maître nageur dans « Welcome ».
02:27J'aime être des personnages où les gens au cinéma peuvent se dire « Lui, c'est
02:32moi ». J'ai une fascination pour les gens, pour les citoyens, pour les gens de la cité,
02:38pour les gens des campagnes, j'aime ça, je me sens bien qu'en étant eux.
02:42Alors essayons de comprendre ce qu'il vit lui, justement, ce personnage.
02:47Tout le film des Sœurs Coulins repose sur vous, sur ce personnage.
02:50Moi je m'attendais à une plongée dans les groupuscules d'extrême droite, non.
02:54Tout est filmé du point de vue du père, la descente aux enfers de son fils, elle se
02:58déroule hors champ, on ne montre rien parce que votre personnage n'y est rien.
03:03C'est ça la condition de parents face à des enfants qui grandissent, on est tenus
03:08à l'extérieur ?
03:09Alors d'abord, j'ai accepté le scénario exactement pour ce que vous venez de dire.
03:13C'est rare de lire une histoire où il y a deux histoires, la grande histoire et la
03:16petite histoire.
03:17Mais chacun choisit quelle est la grande histoire et la petite histoire.
03:19Certains peuvent penser que la grande histoire, c'est la radicalisation d'un jeune homme
03:24qui a été élevé comme l'autre, ils ont un an et demi d'écart, ils ont mangé les
03:28mêmes choses, ils ont dormi dans des chambres équivalentes, ils ont été habillés pareil,
03:31ils ont entendu les mêmes choses dans la maison.
03:33Ils ont reçu le même amour.
03:35Ils ont reçu le même amour et en plus ils s'aiment entre eux énormément, on ne peut
03:39pas glisser une feuille de papier à cigarette entre ces deux frères.
03:42Et d'autres pourraient penser que la grande histoire, ce qui est mon cas, la grande histoire
03:45c'est l'amour.
03:46C'est toujours l'amour pour moi dans la vie.
03:47C'est cette histoire d'un père démuni qui en fait aime inconditionnellement ses
03:53deux enfants de la même manière, même s'il pense plus comme l'un que comme l'autre.
03:58Mais il est aussi fautif le père, parce que peut-être que sa manque de conversation,
04:05sa manque de communication, sa manque de poser des questions aux adolescents, aux jeunes,
04:10à nos enfants.
04:11Juste en demander comment ça...
04:12C'est un film qui dit que la tendresse ne peut pas tout ?
04:15C'est un film qui dit que la tendresse ne peut pas tout, oui, mais c'est aussi un film
04:21qui dit, et moi je suis très attaché à ça, ça ne vous a pas échappé, la maman
04:25n'est donc pas là puisque ce père est veuf, il s'aimait énormément, cette mère adorait
04:30ses enfants.
04:31Mais en fait, ce qui est formidable, c'est que c'est rare de voir un film où la femme
04:35n'est pas là, mais sa présence est constante, et c'est comme si, c'est ce que je pense
04:41moi, les femmes portent le monde, elle n'est pas là, et en fait on voit ces trois bons
04:44hommes se débattre, et on a presque envie de les prendre dans les bras et de dire, de
04:50s'occuper d'eux parce que personne ne sait comment faire.
04:54Les deux frères s'aiment d'un amour infini, mais ils ne s'attaquent jamais entre eux,
04:58ou extrêmement rarement.
04:59Mais est-ce que c'est aussi une histoire qui dépasse celle de cette cellule familiale ?
05:04Est-ce que c'est aussi une histoire française ? Est-ce que c'est aussi l'histoire d'une
05:08génération de gauche, anciennement syndiquée, politisée, qui voit ses enfants happés par
05:13la colère, par la radicalisation, par les groupuscules extrémistes qui les attisent
05:18ces colères ?
05:19C'est la France, ou l'Europe, ou le monde, qu'on regarde s'enfoncer parce que la viole,
05:27on regarde avec désespoir une jeunesse s'enfoncer dans la violence et le refus de l'autre.
05:35Et est-ce qu'on est aussi impuissant face à cette jeunesse que ce père est impuissant
05:40face à son fils ?
05:41Mais je crois que ce film est vraiment un vecteur, qu'il raconte quasiment comme une
05:46moyenne de beaucoup de pères, beaucoup de mères, heureusement pas tous, mais ça aurait
05:51pu être autre chose que la radicalisation, ça aurait pu être la religion, ça aurait
05:56pu être la drogue, ça aurait pu être l'alcool, ça aurait pu être une secte.
06:00Ce qui est incroyable c'est quand à un moment il y a une incompréhension entre un père,
06:06une mère et des enfants, mais il y a aussi, pour reprendre la défense des gens qui dérivent,
06:13c'est qu'on est dans une région où, pour avoir fait des films de Stéphane Brisé,
06:20et bien connaître le sujet maintenant, une usine qui ferme, ses 1500 femmes ou 1500 hommes
06:26ou les deux mélangés qui sont au chômage, mais ça touche 7500 personnes, car chaque
06:31personne a un concubin et des enfants, mais ces 7500 personnes habitent dans un endroit
06:35où le pouvoir d'achat a baissé, donc ils vont moins acheter, donc il y a des boutiques
06:39qui ferment, donc c'est des villes qui s'éteignent.
06:41Et si on n'est pas animé d'une passion quand on est jeune, si on n'a pas la chance
06:45d'aimer lire la musique, quoi que ce soit, le sport, la motocrosse, un truc qui vous
06:50prend, qui vous happe, on est en manque d'espérance, et on est dans l'état de ce mot que j'adorais
06:57à l'époque qui était « quand on zone ». Et on est récupéré, parce qu'on est
07:02à l'abandon, on est faible, et on est récupéré par le premier groupe qui s'intéresse à
07:06vous, qui vous met un peu en valeur, qui vous donne un peu d'amour ou qui vous fait croire
07:11qu'ils vous aiment.
07:12Et ça s'appelle « enroler les gens ». Et après c'est très compliqué parce que
07:15ces gens-là, on les suit indéfectiblement.
07:19Mais ce que j'ai aussi énormément aimé dans le film, c'est que c'est en filigrane,
07:24on sent que mon fils, celui qui se radicalise, très très loin, on sent qu'il n'y croit
07:28pas complètement.
07:29C'est-à-dire qu'il est tellement en face d'un père, d'un frère, d'une mère
07:35qui n'est plus là, mais d'une famille ancestrale qui pensait autrement, qu'il
07:41sent qu'il prend le mauvais chemin.
07:43Mais ce n'est pas parce qu'on sent qu'on prend le mauvais chemin que ça l'évite de le faire.
07:47Merci Vincent Lindon.
07:48« Jouer avec le feu » sort en salles le 22 janvier.
07:51Le 5 février sur Arte, il y a un portrait documentaire de vous, qui est signé Thierry
07:56de Maizière et Alban Turley.
07:58Sincèrement, ce film est totalement saisissant, il faut le voir aussi.
08:01Merci beaucoup.
08:02C'est court, 10 minutes.
08:05Je pensais qu'on allait parler un petit peu du documentaire, mais en fait, je vais rester
08:10pour le 8h20.
08:12Vous pouvez rester.
08:13Merci Sonia De Villers.
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