00:00Place à la question philo à Charles Pépin, et avec une question aujourd'hui que vous pose André sur l'appli d'Inter.
00:08Est-il toujours préférable de savoir ?
00:11Difficile question. J'ai envie de répondre à André, à sa question.
00:15Est-il toujours préférable de savoir que je ne sais pas ?
00:18Bon, il y a le jeu de mots, mais d'un côté, le savoir est la condition de la sagesse.
00:23Et on se dit que plus on connaît son histoire, son passé notamment, plus on va être capable de se donner un avenir.
00:28Ne pas connaître un secret de famille, par exemple, peut entraver notre bonheur et même notre santé mentale.
00:33Ne pas savoir ce qui est bon pour soi peut entraver considérablement notre manière de construire notre vie.
00:38Donc d'un côté, il faut savoir pour être libre.
00:40Spinoza ou Hegel, par exemple, verront dans le savoir la plus haute des libertés.
00:44Mais de l'autre, comme l'écrit avec génie Paul Valéry, que de choses il faut t'ignorer pour agir.
00:50C'est-à-dire qu'il est bon de ne pas tout savoir.
00:53Que de choses il faut t'ignorer pour agir, c'est entre guillemets.
00:56C'est pas un simple bon mot ? C'est pas seulement une provocation de Paul Valéry ?
01:00Non, je crois pas. Je crois que c'est une phrase vraiment puissante.
01:02Parfois, ne pas savoir certaines choses peut libérer notre capacité d'action.
01:07On peut par exemple se lancer dans un projet, d'autant plus qu'on ignore toutes les tentatives qui ont déjà échoué et qui ressemblent à la nôtre.
01:13Se lancer dans un projet, d'autant plus qu'on ignore toutes les raisons de ne pas se lancer dans l'aventure.
01:18Et parfois, ça va marcher quand même.
01:20Alors que si on avait eu plus de savoir, plus de connaissances, on ne se serait jamais lancé.
01:24De toute façon, agir, c'est reconfigurer le réel.
01:27Alors à quoi bon tout savoir de ce réel si c'est pour le reconfigurer par notre action ?
01:33On écoute Paul Valéry. Que de choses il faut t'ignorer pour agir.
01:37On peut aussi voir dans cette belle phrase une invitation à la décision.
01:40Si nous attendions pour décider de tout savoir, nous ne déciderions jamais.
01:45Dans toute grande décision, on trouve le courage de se lancer malgré l'incertitude et donc de se lancer dans un relatif non-savoir.
01:52C'est assez pertinent et vous avez l'air de distinguer ce qui relève de la sagesse,
01:57de la connaissance qu'on peut avoir de soi-même ou en l'occurrence, c'est quand même mieux d'en savoir le plus possible sur soi,
02:04de ce qui relève de l'action.
02:06Exactement, on peut le voir comme ça.
02:07Je crois que sur le plan personnel ou familial ou social, sur le plan de nos névroses et de notre possible bonheur,
02:12ce qui peut nous libérer, c'est quand même de monter en conscience et de se connaître mieux.
02:18Mais lorsqu'il nous faut agir dans le monde, oser nous lancer dans le réel incertain du monde,
02:23alors nous pouvons aussi être libérés par ce que nous ne savons pas.
02:27Cela ne veut pas dire que nous faisons n'importe quoi.
02:29Il y a bien sûr des choses à savoir avant d'agir.
02:31Mais ce savoir, c'est là le point important, ne fait pas tout.
02:34L'action comporte également sa vérité en elle-même.
02:37C'est le résistant par exemple qui s'engage sans connaître l'issue de la guerre ou de son combat.
02:43Ou même sans connaître le niveau de risque en fait.
02:45On reprend la question, est-il toujours préférable de savoir ?
02:48Très bien, il y a une autre résonance.
02:50On change de plan.
02:52Et s'il était préférable parfois, non pas de savoir, mais de croire.
02:57Croire en Dieu n'est pas savoir qu'il existe.
03:00Croire que nous allons nous aimer encore longtemps n'est pas le savoir.
03:03Dans la croyance, il y a une dimension de doute.
03:06Croire au sens propre, que l'on parle de croire en Dieu ou de croire en l'amour,
03:09c'est accorder du crédit à un objet dont la réalité est hypothétique.
03:13Dans la réalité, il n'est pas certain.
03:16Et c'est ça qui est beau.
03:17Ce qui est beau, c'est de croire en Dieu alors que Dieu peut-être n'existe pas.
03:21Ce qui est beau, c'est de croire en notre amour alors que nous ne pouvons pas savoir s'il durera toujours.
03:26Cette croyance, distinction importante, n'est pas une foi absolue.
03:29C'est une croyance qui se sait croyance et incorpore une dimension de doute.
03:33Savoir que Dieu existe ne serait-ce pas être complètement fou et possiblement fanatique ?
03:40Mais croire en Dieu, en sachant que ce n'est qu'une croyance et pas un savoir, c'est une autre histoire.
03:45Savoir que notre amour durera toujours, n'est-ce pas ici aussi folie et possible aveuglément,
03:50alors qu'y croire et œuvrer à ce que le réel donne raison à cette croyance, c'est une autre histoire.
03:59Je réponds à André, clairement, il n'est pas toujours préférable de savoir.
04:03Parfois, c'est de ne pas savoir qui libère.
04:06Parfois, c'est de croire qui libère.
04:08Si nous savions tout, nous n'aurions plus rien en quoi croire.
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