00:00Patrick Sauss est toujours avec nous, éditorialiste politique internationale de BFM TV,
00:09et on est avec Fabrice Balanche, maître de conférence à l'université Lyon 2, spécialiste du Moyen-Orient.
00:14Bonjour et merci d'être avec nous. Trois images ce matin du nouvel homme fort de Damas, Abu Mohamed Al-Jolani.
00:20Il est à la tête de l'organisation de libération du Levant.
00:23Trois images et même trois visages du même homme. C'est le même homme que vous voyez là sur cet écran.
00:29Et il a parlé il y a quelques heures à CNN, il a accordé une longue interview,
00:35après s'être exprimé lors d'un long discours à la grande mosquée des Omeyad à Damas.
00:43Personne n'a le droit d'effacer un autre groupe.
00:46Ces mouvements coexistent dans cette région depuis des centaines d'années, et personne n'a le droit de les éliminer.
00:52Il doit y avoir un cadre juridique qui protège et garantisse les droits de tous,
00:57un système qui ne sert qu'à un seul mouvement, comme l'a fait le régime d'Assad.
01:03Vous savez, en vous écoutant parler, vous avez vécu toute une transformation.
01:07Autrefois, vous étiez un chef d'Al-Qaïda, puis votre groupe a eu des affiliations avec Al-Qaïda et l'État islamique.
01:14Et maintenant, vous projetez l'image d'un leader et d'un groupe modéré.
01:18Qu'est-ce que le groupe Hayat Tahrir al-Sham en ce moment ?
01:22Hayat Tahrir al-Sham est l'une des factions de la région, comme toutes les autres.
01:27Maintenant, nous parlons d'un projet plus vaste. Nous parlons de construire la Syrie.
01:32Hayat Tahrir al-Sham n'est qu'un détail de ce dialogue, et il peut se dissoudre à tout moment.
01:39Donc, discours rassurant à l'égard des autres communautés.
01:42Fabrice Balanche, mais au fond, qui est cet homme ?
01:45C'est un chef militaire ? C'est un chef religieux ? Ou autre chose ?
01:49J'ai lu la formule, un djihadiste grimé en homme politique.
01:53Oui, c'est assez bien résumé, un djihadiste grimé en homme politique,
01:57ripolliné par les services de communication, sans doute de la Turquie et du Qatar,
02:02pour lui donner une image acceptable.
02:04Mais en fait, comme vous l'avez souligné, c'est un membre d'Al-Qaïda.
02:09Certes, il s'est éloigné d'Al-Qaïda en 2016 pour des raisons tactiques.
02:13Il avait besoin d'un soutien arabe, d'un soutien occidental,
02:16lors de la païtârie d'Alep, lorsque Alep est tombé entre les mains des Russes.
02:20Mais idéologiquement, il a conservé évidemment ses liens avec Al-Qaïda.
02:27Les groupes qui sont autour de lui sont toujours membres d'Al-Qaïda.
02:31Je pense à Houla Seddine, les gardiens de la religion,
02:34ou les oïgours du parti islamique du Turquestan,
02:36qui pratiquent allègrement l'attentat suicide avec des enfants et des adolescents.
02:40C'est d'ailleurs eux qui ont enfoncé les défenses d'Alep
02:43en se faisant exploser sur les défenses de l'armée syrienne.
02:47On a vu ce qu'il a fait à Idlep.
02:49Il a instauré un totalitarisme islamique.
02:51Alors, il dit protéger les chrétiens.
02:53C'est vrai qu'il y a quelques dizaines de personnes âgées
02:56qui vivent toujours dans un village chrétien à côté d'Idlep.
02:59Il les protège un peu comme une réserve indienne pour montrer qu'il est tolérant.
03:03Mais il a éradiqué les chiites, les alaouites qui se trouvaient dans la province d'Idlep.
03:09Il a éliminé tous les opposants laïcs qui étaient à Idlep.
03:12Il a chassé et éliminé physiquement les islamistes modérés
03:16de groupes comme Hararecham ou Soukouresham,
03:19qui ont dû fuir sa dictature.
03:22Donc, on voit très bien ce qu'il a fait à Idlep ces dernières années.
03:26Ce n'était pas il y a 50 ans.
03:28C'est la même chose qu'il veut faire à l'échelle de la Syrie.
03:32Vous voulez dire que tout ça est de l'habillage
03:34et que le projet final est d'instaurer la charia en Syrie ?
03:39Bien sûr, il l'a souligné qu'il allait installer la charia en Syrie.
03:43Une charia pas aussi rigoriste que ce qu'avait fait Daesh à Raqqa.
03:50Vous avez le droit de fumer à Idlep, vous avez le droit d'écouter de la musique.
03:53Mais enfin, c'est tout.
03:55En fait, il a beaucoup appris des erreurs de l'État islamique.
03:58Il ne fait pas d'exécution en public.
04:01Il ne publicise pas ses exactions parce qu'il a compris que ça attirait sur lui,
04:06évidemment, la foudre de la communauté internationale.
04:10Pour que nos spectateurs comprennent bien,
04:12vous voulez bien nous rappeler ce qu'est le régime de la charia ?
04:15Vous dites qu'on pourra écouter de la musique, on pourra fumer dans les rues, mais ?
04:19Le régime de la charia, c'est l'application très stricte de la loi islamique,
04:24telle qu'elle est définie par le Coran et par la Sunna.
04:29Il ne laisse pas de marge de manœuvre, évidemment,
04:32pour une société laïque qui minore les chrétiens, les juifs,
04:39qui élimine ceux qui sont les mauvais musulmans, les kuffars, les chiites, par exemple,
04:45ou ceux qui ne se rendent pas tous les vendredis à la mosquée.
04:49Mais Fabrice, on a vu tous les Syriens en exil, évidemment,
04:51fêter, se réjouir du départ de Bachar al-Assad.
04:54Est-ce que vous dites en substance qu'un régime sanguinaire
04:59risque de succéder à un régime sanguinaire ?
05:04Effectivement, on peut se réjouir du départ de Bachar al-Assad,
05:0950 ans de dictature de la famille Assad, une guerre terrible,
05:14400 000 morts, 500 000 morts, 8 millions de personnes réfugiées à l'étranger.
05:18Ça a été assez épouvantable, ce qui s'est produit en Syrie.
05:21Et donc tous ceux qui sont à l'étranger rêvent évidemment de retrouver leur famille, leur pays.
05:25Je ne pense pas qu'ils vont retourner y habiter,
05:28en particulier ceux qui sont en Europe,
05:29parce que les conditions de vie restent absolument épouvantables.
05:32Et il y a des inquiétudes sur la stabilité du pays,
05:36surtout si Hayat al-Hilasham prend le pouvoir.
05:41Ensuite, vous avez bon nombre de personnes qui sont en Europe,
05:45qui sont des musulmans convaincus,
05:48et pour qui un régime islamiste en Syrie, cela leur convient parfaitement.
05:55Alors vous avez nommé cet homme Abu Mohamed al-Hilasham.
06:00Pardonnez-moi. Hayat al-Hilasham, c'est son nom de naissance,
06:05alors que Abu Mohamed al-Jolani, c'est son nom de guerre.
06:08D'ailleurs, il ne veut plus qu'on l'appelle avec son nom de guerre, n'est-ce pas ?
06:11Oui, tout à fait. Il veut faire oublier sa période al-Qaïda.
06:15Il veut faire oublier qu'il était ami avec al-Baghdadi, le calife de l'État islamique,
06:22avant évidemment de s'en séparer pour des querelles d'égo en 2013-2014.
06:27Il y a eu une guerre assez sanglante entre les deux factions djihadistes,
06:32mais ce n'était pas parce que l'un était plus modéré que l'autre.
06:35C'était juste parce que l'un voulait prendre le pouvoir en Syrie.
06:39C'était uniquement pour cela.
06:41Donc il essaie effectivement de se donner une image modérée.
06:44Il a invité depuis plusieurs années des journalistes, des chercheurs à Idleb,
06:49sur les conseils évidemment de ses amis turcs,
06:52parce que pour rentrer à Idleb, il faut avoir l'autorisation de la Turquie.
06:55Donc on ne laissait pas rentrer n'importe qui non plus.
06:58Et puis on leur faisait faire un petit tour pour montrer combien c'était stable,
07:01combien il aimait les chrétiens, puisqu'il y avait cette église à Yakoubiye
07:05qui n'avait pas été détruite, et où on pouvait faire la messe
07:08sans sonner les cloches et sans boire du vin de messe.
07:11Par contre, ça participe à cette stratégie de communication
07:17pour le faire accepter par les Occidentaux et par les pays arabes.
07:22Patrick, il va y avoir un vrai test, c'est la constitution de l'équipe dirigeante.
07:26Oui, et au moins d'une transition démocratique qui sera sous surveillance.
07:30Il a garanti ça, la transition dite démocratique ?
07:33Il l'a garantie, mais encore une fois, c'est le chef d'un groupe qui est toujours...
07:36Dans un état multi-confessionnel ?
07:37Multi-confessionnel, multi-religieux, multi-régional aussi.
07:42Tout ça a été dispersé sous la dictature du clan Assad.
07:46Il y a d'abord une surveillance des Turcs, qui sont les grands vainqueurs de ce week-end.
07:50Ils n'ont pas vocation à ce qu'il y ait un état islamiste, si je puis dire,
07:54qui s'inscrive sur la durée.
07:57On a vu les Américains qui ont bombardé les positions d'Daesh dans le Nord-Est.
08:02On a vu les Israéliens prendre position sur le Golan.
08:05Golan en arabe, ça veut dire Jolanie.
08:07C'était là aussi le nom de combat de Mohamed Al-Shara, son nouveau nom.
08:11Et puis, si la situation est aussi terrible économiquement en Syrie,
08:15c'est aussi parce qu'il y a eu des sanctions.
08:18Et on l'a bien compris à travers son portrait, le nouvel homme fort,
08:21c'est un malin. Déjà, il a survécu aux bombardements alliés.
08:24Sa tête est toujours mise à prix.
08:26Mais s'il veut bien se faire voir, parce que c'est encore l'économie de la rue qui compte,
08:31il va falloir qu'il montre des gages pour que ces sanctions disparaissent.
08:35Est-ce que le nouveau drapeau affiché par les rebelles islamistes
08:38lorsqu'ils sont entrés à Damas, on va le voir sur ces images,
08:41dit quelque chose ?
08:43Le drapeau de la révolution des rebelles, c'est celui qui est à droite
08:46avec trois étoiles, les trois districts.
08:48Celui d'Alep, de Damas et de Deir ez-Zor.
08:50L'autre, il y a deux étoiles non seulement, mais en plus...
08:53C'est le drapeau de la dynastie Assad.
08:55Voilà, le drapeau en plus avec les couleurs égyptiennes
08:57qui voulaient dire quelque chose.
08:59Effectivement, on voit des étoiles, mais on ne voit pas de croissant.
09:02On ne voit pas de signaux pour l'instant musulmans, encore moins islamistes.
09:06Mais tout ça peut changer.
09:08Je peux vous dire, depuis la fin du mandat français,
09:10j'ai compté quasiment une douzaine de drapeaux différents
09:13du côté syrien, mais c'est très important.
09:15Pour l'instant, tout ce qu'on a vu, ce sont des drapeaux étoilés.
09:18Merci beaucoup.
09:20Merci à tous les deux.
09:21Merci d'avoir été en direct avec nous de Lyon, Fabrice Balanche.
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