00:00Je me suis rappelé cet été, pendant les JO, pourquoi j'avais fait ce film.
00:03Je suis sur Twitter et je vois un tweet qui montre l'équipe de France de judo.
00:07Teddy Riemer, Clarisse et toute l'équipe qui vient d'être championne olympique.
00:11Et le commentaire c'est « Regardez-les, comment j'explique à ma fille que c'est l'équipe de France ? »
00:17Donc un commentaire d'ignorance.
00:19Et il y a une réponse qui était magnifique, parce qu'elle était calme en fait.
00:22Une réponse qui disait « Explique à ta fille l'histoire de la colonisation et de l'esclavage. »
00:27À sa première fuite, le marron sera marqué de la fleur de lys.
00:32S'il récidive, il se fera couper les oreilles et les jarrets.
00:38Il s'est rendu dans la troisième règle.
00:45On l'appelait marron, maronne, un homme ou une femme qui s'enfuyait de la plantation
00:50où il était retenu esclave.
00:52C'est un homme ou une femme qui brisaient ses chaînes,
00:55qui se rebellaient et qui affrontaient l'ordre colonial.
00:58Je pense que c'est tout à fait normal que les gens ne connaissent pas ce terme de marronnage
01:01parce qu'on l'apprend très peu.
01:03On parle de l'esclavage au collège en quatrième, au lycée en seconde.
01:07Mais le marronnage, qui est le corollaire de l'esclavage,
01:10encore une fois, à chaque fois qu'il y a eu esclavage, il y a eu marronnage,
01:12c'est très peu dans le débat public, c'est très peu en politique, c'est très peu à l'école.
01:17Et parfois, l'art et le cinéma doivent jouer son rôle.
01:19Donc j'entends bien avec ce film l'implanter dans les cœurs et dans le langage.
01:24Votre père est béninois et vous dites avoir été marqué au Bénin par un monument.
01:29Est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus
01:31et comment peut-être ce monument vous a inspiré pour le film ?
01:33En été, j'arrive au Bénin et je joue sur la plage de Ouida.
01:37Et sur cette plage, je découvre une immense porte de pierre rouge face à l'océan Atlantique.
01:41Ça s'appelle la porte du non-retour.
01:43Et c'est une porte qui commémore l'endroit même
01:46où des hommes, des femmes, des enfants, des familles entières ont été déportés en esclavage.
01:51Et c'est vrai que quand j'étais adolescent,
01:53je me rappelle très bien de l'émotion et de la colère qui ont été la mienne quand j'ai découvert ça.
01:58Et ça ne m'a pas quitté.
01:59Je me disais, des hommes et des femmes ont été considérés non pas comme des animaux,
02:03mais comme des meubles, puisque selon le code noir,
02:06un esclave est un bien meuble, au même titre qu'une table ou qu'un râteau.
02:11Et cette colère, je pense que c'est obscurément l'endroit où le film a commencé.
02:18Je lis le livre d'un prêtre historien qui s'appelle Amede Nagapène.
02:22Et chapitre 3 du bouquin, le plus grand chasseur d'esclaves de l'île Maurice en 1759,
02:26c'est une femme qui chasse avec ses deux fils,
02:29qui est périgourdine, qui s'appelle Michel-Christine Bulle,
02:32mais qui est tellement une légende vivante sur l'île que tout le monde l'appelle Madame la Victoire,
02:36et surtout qui est tellement redoutable qu'elle n'est plus payée par les planteurs,
02:39mais par le roi de France Louis XV en personne.
02:41C'est un vrai personnage qui a existé à l'époque à l'île Maurice.
02:44Elle a été violée par un soldat quand elle avait 6 ans,
02:47quand un bateau l'a emmenée de la France à l'île Maurice.
02:49Quand elle a eu 13 ans, elle a été mariée de force à un planteur,
02:52pour des raisons économiques,
02:53et c'est la première femme de l'île Maurice à avoir divorcé.
02:56Et pourtant, pour devenir cette femme en pantalon,
02:59qui gagne son propre argent, qui n'a aucun homme qui lui dit quoi faire,
03:01elle a reproduit une oppression sur un peuple.
03:03J'ai compris qu'il fallait absolument que ce soit l'antagoniste du film.
03:07Pour ma part, je ramène toujours mes marrons vivants.
03:12Parce que je crois au vertu du châtiment.
03:15Pour ceux qui le reçoivent comme pour ceux qui le contendent.
03:18– Sur quelles œuvres vous vous êtes appuyé pour raconter le marronnage ?
03:21– Il y a une littérature qui m'a énormément inspiré,
03:24c'est la littérature antillaise, Martinique, Guadeloupe,
03:28Chamoiseau, Glissant, Aimé Césaire, la Grande Marie secondée,
03:31Paix à son âme qui nous a quittés cette année.
03:33Tous ces écrivains créoles, ces autrices qui ont parlé
03:38de la résistance par la culture.
03:39J'ai fait appel à des historiennes, des historiens, des linguistes,
03:42des anthropologues, des griots au Sénégal,
03:45parce que je voulais vraiment avoir une vision du passé.
03:48Je me disais que j'ai une responsabilité,
03:50ça fait très longtemps que le cinéma français
03:52n'a pas produit de films sur l'esclavage et sur le marronnage.
03:55C'est vrai que les États-Unis,
03:56alors sociétalement c'est loin d'être des exemples,
03:58ils ont produit sur le sujet du marronnage, de l'esclavage,
04:0170 fictions, films ou séries.
04:03Et c'est vrai que nous, il y a eu quelques films qui sont très importants,
04:05les films de Guy Deslauriers, de Christian Lara, de Zane Palsy,
04:08mais ils ont été très peu vus, c'était il y a 30 ans, 35 ans.
04:11Il était temps de parler de cette histoire pour qu'elle soit devant nos yeux.
04:15Donc c'est aussi simple que ça.
04:16Pour moi, le cinéma a un rôle à jouer.
04:18Il n'y a pas que la politique et l'éducation nationale.
04:20Le cinéma, il doit être politique.
04:22Et ce que j'aime dans le cinéma,
04:23c'est que c'est un art très simple et un art très pur.
04:26On parle des émotions.
04:27Tu es dans une salle de cinéma, ton poil se hérisse,
04:31ta rétine s'écarquille, ton cœur bat un peu plus vite
04:33et une heure et demie plus tard, tu es un peu changé.
04:38Et c'est pour ça que j'aime autant le cinéma
04:40et c'est pour ça que je suis autant fier de sortir ce film en 2024.
04:45Sous-titrage Société Radio-Canada
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