00:00J'ai vécu une expérience, en fait, c'est peut-être ce qui m'a le plus troublé, en fait.
00:03Il y a eu parmi mes détenus un garçon dont je ne connaissais pas la nature du crime.
00:09Je ne savais pas.
00:10Tout ce que je sais, c'est qu'il était bon, il était drôle, il était sympathique.
00:15Moi, j'étais heureux de lire ses textes.
00:17Voilà, j'ai même signalé, j'ai dit, vous savez, ce garçon, il faut qu'il fasse un truc et tout.
00:22Je ne savais pas ce qu'il avait fait, parce que les détenus ne vous disent pas ce qu'ils ont fait.
00:25Pour savoir ce qu'il faisait, j'allais sur Google.
00:29J'ai tapé son nom.
00:31Mais j'ai tapé son nom pas tout de suite.
00:35Je l'ai tapé peut-être deux mois après l'avoir eu en atelier.
00:40Ce que j'ai découvert, c'est qu'il avait fait un crime horrible.
00:43Mais horrible, horrible, le truc qu'on voit dans les pires films.
00:48Vraiment, ce que vous avez en tête quand vous allez voir au cinéma un film avec un serial killer, c'est ça.
00:56Et je me suis dit, ce n'est pas possible.
00:58J'ai serré la main à ce mec.
01:00Il m'a fait peur rétrospectivement.
01:02Alors que j'avais passé, j'ai dû l'avoir en atelier peut-être 15 fois, à chaque fois deux heures.
01:08Donc j'ai passé 30 heures avec lui.
01:10Je m'assieds même souvent à côté de lui, parce qu'il voulait que je l'aide un petit peu à faire des phrases et tout.
01:14Quand j'ai appris ce qu'il a fait, je me suis dit, mais qu'est-ce que ça signifie en fait ?
01:17Le mec, il a pris 25 ans. Il n'a même pas 30 ans.
01:19Je me suis dit, qu'est-ce que ça veut dire ?
01:22Ça veut dire qu'il faut faire comme si de rien n'était, parce que le côté humain est tellement évident.
01:27Je ne vais pas me formaliser de ça.
01:29Ou bien, au contraire, mon Dieu, mais qu'est-ce que tu as fait ?
01:32Le mec est dingue en fait.
01:34Le mec est fou furieux.
01:36Et pire que fou furieux, sadique.
01:38Et pas sadique à arracher les pattes d'une mouche.
01:40Sadique à pouvoir aller très très loin avec l'être humain.
01:45C'est désorientant complètement.
01:47On ne sait pas où on est en fait. On est perdu.
01:50Dans le livre, page 113, vous dites, vous écrivez
01:52« Je ne me remets pas d'avoir perçu la part humaine d'un monstre avant d'apprendre que c'en était un. »
01:57Voilà, ça résume exactement ce que j'ai ressenti.
01:59Je m'appelle Nicolas Fargue, j'ai 52 ans,
02:01et je viens de publier mon 15e livre chez POL.
02:03Il s'appelle « On est le mauvais garçon qu'on peut »
02:05et c'est 7 mois en immersion à la prison de la santé
02:09pour animer un atelier d'écriture.
02:11J'ai voulu aller à la rencontre des gens qui nous font peur.
02:16Comment vous qualifieriez le lien qui vous unissait à eux ?
02:19Une affinité distante.
02:22C'est-à-dire, je suis avec eux pendant deux heures,
02:25je vais les revoir, je vais les revoir la semaine prochaine.
02:28J'y allais le lundi et le jeudi.
02:30Je les vois le lundi, je les vois le jeudi, ça peut durer un mois.
02:32Il y en a certains qui sont réinscrits à mon atelier.
02:34Il y en a que j'ai vus pendant deux, trois mois.
02:37Donc je connaissais leur vie de famille,
02:42mais à aucun moment je me suis dit « Tiens, ça va être des potes, jamais. »
02:47Et je ne voulais surtout pas que ça soit des potes.
02:49Je me préserve moins, égoïstement, bourgeoisement peut-être.
02:52On m'a dit un jour, ça ne s'est pas dit dans le livre,
02:56mais il y a l'administration qui m'a appelé en me disant
02:59« Faites attention, vous êtes en contact avec un détenu,
03:03j'avais l'autorisation de voir ce détenu, à part,
03:07il est en train de vous manipuler.
03:09C'est un narcotrafiquant, il est en train de vous manipuler.
03:12Faites attention, on en a des preuves. »
03:14Donc c'est tout contact avec lui.
03:16J'ai arrêté tout de suite.
03:18J'ai arrêté pour ne pas être ensuite redevable amicalement
03:22à des gens dont je n'avais pas envie d'être l'ami.
03:25– Après, peut-être qu'ils vous manipulaient,
03:27mais vous-même, vous avez manipulé aussi les détenus, quelque part.
03:29– Bien sûr, ça se fait dans les deux sens.
03:31Alors, je n'ai pas le sentiment d'avoir été manipulé par les détenus,
03:34je n'ai pas non plus le sentiment de…
03:36Ils m'ont dit tout de suite en fait…
03:37– Je dis que vous les manipulez parce que vous avez une volonté d'écrire un livre.
03:40– Bien sûr, ils m'ont demandé tout de suite et j'ai été cash avec eux.
03:42Ils m'ont dit « Mais tu vas faire quoi toi ? »
03:44J'ai un livre à écrire.
03:45« Et tu vas faire quoi dans ton livre ? »
03:47Je vais certainement m'inspirer de ce que je suis en train de vivre là.
03:49Je ne sais pas comment ça va se présenter.
03:51Il y a une chose que je peux vous promettre,
03:53c'est qu'il n'y aura aucun de vos prénoms, aucun de…
03:55Tout est mis sous initial,
03:58et aucune initiale ne correspond aux détenus concernés.
04:02Et j'ai fait des transpositions à chaque fois.
04:04C'est-à-dire que si quelqu'un a commis un meurtre à Lille,
04:07moi j'ai déplacé ça à Bordeaux,
04:09donc les pistes sont brouillées.
04:11Mais tout est vrai.
04:12Donc je leur ai dit « Voilà, je vais écrire un livre. »
04:14Je suis là pour vous faire écrire,
04:16mais moi je suis là aussi pour écrire un livre.
04:19Et donc c'était très clair dès le départ.
04:21C'est pour ça que je dis…
04:24Les gens quand vous allez en prison,
04:26ils vous disent « Waouh, t'es courageux, t'es généreux. »
04:28Non, non, non, non, non.
04:30J'y vais pour moi, écrire un livre,
04:32parce que je suis écrivain
04:34et qu'il faut que je nourrisse mon imagination,
04:38il faut que je relance quelque chose.
04:40J'ai mon activité à défendre.
04:42– Dans les sept mois que vous avez passé là-bas,
04:44est-ce qu'il y a un ou plusieurs détenus
04:47qui étaient des bons écrivains ?
04:49– Alors j'en ai retenu…
04:51Il y en a trois dont…
04:53Enfin, il n'y en a pas trois.
04:54Il y en a trois dont j'ai pu publier les textes
04:57sur le site de la région Île-de-France,
05:01des résidences de la région Île-de-France
05:03qui s'appelle remu.net.
05:04La définition de l'écrivain,
05:06je dirais la définition bête et méchante,
05:08c'est être publié à compte d'éditeurs.
05:10Parmi ceux que j'ai rencontrés,
05:12je pense qu'écrivain, je ne pense pas,
05:14a priori.
05:15En revanche, des gens qui avaient
05:17du caractère à l'écrit,
05:19un tempérament à l'écrit,
05:20ça j'en ai rencontré plusieurs.
05:22Et c'est ça qu'on veut quand on lit.
05:24C'est ce qu'on appelle le style.
05:26Alors, il y a le style proust,
05:29et il y a le ton.
05:30J'ai eu plusieurs personnes
05:32qui avaient du bas goût en fait.
05:34Alors c'était bruit de faute d'orthographe
05:36et d'une grammaire qui avait
05:39les yeux derrière la tête
05:42et complètement échevelée.
05:44Mais, quoi que, pas toujours.
05:46Je ne voudrais pas caricaturer.
05:48Mais moi, ce qui me touchait,
05:49c'était de voir des gens
05:50qui n'avaient pas été forcément longtemps à l'école,
05:52mais qui avaient un truc avec la langue.
05:54Je ne suis pas un professeur d'école,
05:55mais ça me faisait très plaisir.
05:56Je me disais, la littérature
05:58a encore de l'avenir finalement.
06:00– On sort un peu du livre,
06:02mais ça me rend curieux ce que vous dites.
06:04À quel moment vous reconnaissez un texte
06:07comme ayant de la valeur ?
06:09– Voilà, c'est une excellente question.
06:11C'est quand la forme rejoint une pensée forte,
06:16une sensation forte.
06:18C'est quand vous avez dans la forme,
06:20quand la forme rencontre quelque chose
06:22de très personnel,
06:23que ce soit une observation,
06:24un coup de gueule, une confession.
06:28Quand vous avez la rencontre des deux,
06:31la phrase lève, comme le pain lève.
06:34C'est ça qui se passe.
06:36Quand un détenu écrit par exemple,
06:41« Je suis mec parce que c'est ma tête qui avale tout »,
06:44il se passe quelque chose dans cette phrase.
06:46Quand il y a un détenu qui dit,
06:48« Mon sang coule sans ma permission »,
06:51on peut se dire, qu'est-ce qu'il fait là ?
06:53Il fait une phrase pour…
06:55Peut-être qu'il a cherché à faire quelque chose,
06:59un peu une punchline, mais c'est bien.
07:01C'est une belle phrase.
07:03Alors, il y a du beau, il y a du sens.
07:05Eux, leur truc, c'est que ça a du sens.
07:08En plus, pourquoi ?
07:09Parce qu'ils sont en détention.
07:10Et quand vous êtes en détention,
07:12comme je le dis dans le livre,
07:13vous prenez un coup de masse métaphysique.
07:17Vous avez 18 ans,
07:20mais vous avez tout à coup 50 ans en fait,
07:22dans votre tête.
07:23Et ça ne vous fait pas écrire la même chose
07:25qu'un garçon de 18 ans
07:27qui n'a pas connu ce que vous avez connu.
07:29Vous avez d'autres mots qui viennent.
07:30– Dans votre livre, vous parlez des Arabes, des Noirs, des Blancs.
07:33Vous distinguez en fait les différents individus.
07:36C'est au détour d'une phrase,
07:37ce n'est pas dans tout le livre évidemment.
07:39Est-ce que cette distinction de couleur de peau,
07:41c'est vous qui la faites,
07:42ou est-ce que c'est les détenus qui la font entre eux ?
07:45– Les deux.
07:46La distinction de couleur de peau, on la fait tous.
07:48On ne le dit pas parce que ça ne se fait pas.
07:50Il ne faut pas, il ne faut pas.
07:51Aujourd'hui, il faut faire comme si on était tous identiques.
07:53Bon, surtout pas.
07:55Il se trouve que tout le monde ne résonne pas comme ça.
07:59Déjà entre eux, ils se distinguent vachement.
08:03Les Tunisiens par rapport aux Marocains,
08:06les Sénégalais par rapport aux Maliens.
08:08Moi, c'est quelque chose qui m'intéresse.
08:09Dans tous mes livres, j'aborde ça.
08:10Pourquoi ?
08:11Pour différentes raisons.
08:12Il se trouve que j'ai vécu dans ma vie,
08:13beaucoup d'années hors de France,
08:15beaucoup d'années notamment en Afrique subsaharienne.
08:17J'ai vécu en République démocratique du Congo,
08:19j'ai vécu au Cameroun,
08:20j'ai vécu en Indonésie,
08:24j'ai vécu à Madagascar.
08:25Bon bref, peu importe.
08:26Ce que je veux dire,
08:27c'est que c'est ça qui m'a fait écrire aussi.
08:29C'est les différences entre les hommes
08:32avec les petits et les grands détails.
08:34C'est ça qui me plaît.
08:35C'est ça aussi qui fait des conversations
08:38avec mes enfants qui sont métis,
08:39qui sont des garçons, qui sont adultes aujourd'hui.
08:41On ne cesse de parler de ces choses-là
08:44parce qu'il ne faut pas en parler.
08:47Précisément parce qu'il ne faut pas en parler.
08:49Et vous savez pourquoi on en parle ?
08:51Parce qu'on n'a aucun problème à en parler.
08:53Et vous savez pourquoi on n'a aucun problème à en parler ?
08:55Parce qu'on ne juge personne.
08:57Au contraire,
08:58on prend l'être humain dans sa diversité
09:00et c'est ça qui est bien.
09:01– Page 126, vous écrivez
09:03« Je lui demande sans transition
09:04comment il vit le fait d'être blanc
09:06dans un milieu carcéral
09:07dominé par les Noirs et les Arabes,
09:09surveillants compris. »
09:10– Oui.
09:11– Vous n'écrivez pas sa réponse.
09:12Qu'est-ce qu'il vous a dit le détenu ?
09:14– Alors ce détenu, ce qu'il m'a dit,
09:15il était blanc, il m'a dit,
09:16alors lui, sa réponse est vraiment édifiante.
09:19C'est effectivement un jeune garçon blanc,
09:21on va dire blanc gaulois,
09:22et il m'a dit,
09:23eh bien de vivre avec des gens,
09:25je vis avec des gens qui me faisaient peur avant.
09:27Quand j'étais sur le trottoir
09:28et que je croisais des Noirs, des Arabes,
09:31je changeais de trottoir,
09:32j'avais peur,
09:33je n'avais pas envie de m'embrouiller avec eux,
09:35je n'avais pas envie,
09:36il m'a dit,
09:37ben aujourd'hui,
09:38je n'ai plus aucun problème.
09:40Je n'ai plus aucun problème parce que,
09:42voilà,
09:43je n'ai juste plus peur
09:44parce que je les ai rencontrés en fait.
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