00:00Game Over est une bande dessinée muette.
00:01J'ai travaillé pendant des années dessus,
00:03mais je me suis rendu compte que je tournais en rond.
00:05Donc, je me suis dit, je vais faire un appel à l'imagination des lecteurs.
00:09J'ai créé un site où tout le monde peut soumettre un gag.
00:13J'en ai reçu, je pense, certainement 40 000, depuis 2008.
00:19Le taux de réussite, je dirais, c'est 1 %.
00:24Ce n'est pas plus que ça.
00:25Mais, mais, mais, mais, j'ai trouvé là-dedans deux ou trois scénaristes.
00:31Le but final, ce n'est pas que ce soit moi qui ai trouvé l'idée,
00:36parce que ça, c'est une crise égotique.
00:40Le public s'en fout que ce soit moi qui signe ou qui ait trouvé le gag.
00:45Le plus important, c'est que le gag soit bon.
00:47Quand vous le dites, ça paraît évident,
00:48mais en vérité, c'est assez rare.
00:51Oui, oui.
00:52Il y a peu de gens qui font ça, je crois même que vous êtes une exception.
00:54Ça nécessite un travail sur son égo assez fort quand même.
00:56Absolument, oui, oui, oui.
00:58Le nombre d'auteurs qui m'ont dit, là, tu vas au casse-pipe, c'est la catastrophe.
01:03En plus, ils vont te poursuivre.
01:05Dès que ça sera dans les albums, ils vont te poursuivre.
01:07Je paye un forfait, c'est-à-dire que je ne paye pas de droit d'auteur sur l'album.
01:13Je paye un forfait pour le scénario.
01:14400 euros, 400 euros.
01:16400 euros.
01:16Je n'ai jamais eu de problème.
01:19Si, oui, non, j'ai eu des problèmes,
01:22mais je trouve ça tout à fait humain parce que depuis 2008,
01:27ce qui me faisait rire à cette époque-là me fait moins rire maintenant ou vice-versa.
01:33Donc, qu'est-ce qui se passe ?
01:35Par exemple, en 2010, j'ai refusé des scénarios qu'on m'a envoyés.
01:39J'ai dit non, pas du tout, ce n'est pas bon, merci, au revoir.
01:42Et puis, huit ans plus tard, on me renvoie le même scénario, la même idée.
01:49Mais pas la même personne.
01:50Ce n'est pas la même personne.
01:52Et donc, je dis, tiens, oui, ce n'est pas mal cette idée.
01:55Et je lui fais le contrat.
01:57Et puis, il y a le propriétaire de la première idée qui me dit,
02:00mais c'est mon idée qui est passée.
02:02Je vérifie et je dis, mais vous avez tout à fait raison.
02:06Donc, dans un cas comme ça, je n'ai pas d'autre choix que de payer les deux.
02:11Je perds de l'argent, mais enfin, bon, il faut être correct.
02:14En général, les gens sont bienveillants.
02:16Ils veulent surtout avoir leur nom sur la page.
02:19Et alors, l'effet que je n'avais absolument pas imaginé,
02:24c'est que ça devient des ambassadeurs.
02:26C'est-à-dire que vous avez des gens qui vous achètent 50 albums
02:30parce qu'ils ont eu leur idée dedans ou parce que le petit-fils a eu une idée
02:36qui était acceptée.
02:37Et donc, ça devient des ambassadeurs de la marque.
02:41Parce que dans le paquet, j'ai des mineurs.
02:43Il y a des gamins qui m'ont déjà envoyé des supers idées qui fonctionnaient très bien.
02:49C'est quoi le plus jeune que vous avez eu ?
02:51Oh, il devait avoir 10 ans, 10 ans et demi.
02:55Et donc, les parents m'ont écrit un peu catastrophé.
03:00Qu'est-ce qui se passe ?
03:02Donc, je leur ai dit, votre fils a gagné 400 euros.
03:04Hein, quoi ? Comment ?
03:06Et donc, on fait le contrat dans ce cas-là avec les parents.
03:09Vous ne faites pas que de la BD, en fait.
03:10Vous vous intéressez à plein de trucs liés à Kid Paddle que vous avez créé,
03:14à Game Over et notamment au merchandising.
03:16Pour vous, ce n'est pas un gros mot.
03:17Pour certains, c'est un gros mot.
03:19Ça, c'est sûr que le merchandising, pour certains auteurs,
03:24c'est un petit peu les métastases du succès.
03:27Il y a des choses qu'on peut faire dans le merchandising qu'on ne peut pas faire en BD.
03:32Vous dites dans votre livre que vous, ce qui vous intéresse actuellement,
03:34c'est les poubelles du parc d'attractions de Spirou
03:38que vous essayez de dessiner en forme de blorcs.
03:40Absolument.
03:41Oui, oui, c'est le genre de petit détail qui peut marquer un enfant.
03:45Mais en même temps, ça peut être un maître fromager qui me contacte
03:50parce qu'il a aimé un gag de Kid Paddle où il y avait un Roquefort à l'ail.
03:54Et il me demande de faire le packaging de son Roquefort.
03:57Après, il y a encore des choses, j'espère, qui vont se faire,
04:00comme un blorc taille crayon dont on rentre le crayon par l'arrière.
04:07C'est très drôle.
04:08Ce sont des choses que j'aimerais voir exister.
04:11C'est plus important, ce genre de petit projet,
04:14que de me réancrer à ma table à dessin
04:18et repartir sur un gag qui va me prendre une semaine
04:23à 8, 9, 10 heures de dessin par jour.
04:27Et puis, vous avez eu l'expérience d'avoir un dessin animé, Kid Paddle.
04:31C'est-à-dire que vous faisiez des BD Kid Paddle
04:32et puis un jour, c'est devenu un dessin animé.
04:35Comment ça s'est passé ?
04:36Alors, l'adaptation audiovisuelle de Kid Paddle,
04:40ça n'a pas été de tourpeau.
04:41Et là, j'ai compris qu'il fallait parfois se protéger des virus extérieurs.
04:48C'est-à-dire que le dessin animé,
04:51je ne sais plus combien ça coûtait de millions d'euros,
04:54quelques millions.
04:55Toujours est-il que Dupuis n'avait pas assez d'argent pour le produire.
05:00Donc, il faut appeler à la coproduction.
05:03Et on a eu des tables avec des Allemands, des M6,
05:09des Anglais, des Québécois, etc.
05:13pour essayer de réunir le tout.
05:15Mais le problème, c'est que chacun vient avec des desiderata
05:20et un cahier des charges.
05:23Et donc, chacun voulait transformer la série
05:28en fond et en forme aussi.
05:31Et donc là, c'est la première fois que j'ai dû faire un peu mon ayatollah,
05:36dire non à certaines choses, dire oui à d'autres,
05:39parce que l'enjeu était tellement important.
05:42Passer à la télévision, début 2000, c'était très, très important.
05:47Je savais très bien qu'après ça,
05:49la popularité du personnage allait décupler.
05:53C'est ce qu'elle a fait.
05:55Donc, les Allemands n'aimaient pas la petite moustache carrée du père.
06:00Donc, ils voulaient raser la moustache.
06:03C'était un peu gênant.
06:04M6 n'aimait pas les lorgnons du père.
06:07Et les Belges voulaient rajouter des cheveux.
06:10Et donc, le père ne ressemblait plus au père.
06:12Il ne ressemblait plus au père de la bande dessinée.
06:15Donc, c'est moi qui devais trancher.
06:19Alors, tout le monde peut regarder.
06:20C'était vraiment très, très malaisant.
06:24Et finalement, on a laissé la moustache.
06:27On a enlevé les lorgnons et on a rajouté des cheveux.
06:30Vous regrettez un peu les compromis ?
06:32Non, non, non.
06:33Le plus fort, c'était Horace,
06:36qui est le copain le plus jeune de Kid.
06:41Et lui, je ne sais pas pourquoi,
06:43mais il a les cheveux blancs sur le côté.
06:45Et il n'a pas beaucoup de cheveux.
06:47Il a les cheveux magnifiques, mais rares, mais blancs.
06:52Et donc, personne n'en voulait.
06:56Ce gamin a la leucémie.
06:58C'est sûr et certain.
07:00Donc, M6 a exigé que les cheveux, d'abord, soient blonds
07:04et ensuite que toute son crâne soit couverte d'un duvet jaune.
07:10Donc, voilà.
07:11Et après, après, ça passe.
07:17Ça passe.
07:17Donc, il faut vraiment revoir le dessin animé pour se dire
07:20Ah ben, c'est vrai que ce n'est pas tout à fait comme dans la BD.
07:23Mais il y a eu pire.
07:25Il y a les Anglais, et c'était en début 2000.
07:30Ils voulaient qu'un des personnages,
07:33ils avaient choisi Horace, soit homosexuel.
07:36Et là, c'était extrêmement délicat parce que
07:42moi, je ne suis pas du tout dans une bande dessinée qui parle de ça.
07:46D'ailleurs, je m'étais positionné un petit peu à l'écart de,
07:50à l'époque, Petit Spirou et Titeuf, qui étaient très très sexes.
07:55Moi, je raconte un peu mon enfance dans Kid Paddle.
07:57Et à cet âge-là, le sexe n'est pas dans la photo.
08:00Je ne savais pas c'était quoi.
08:03Alors, sexualiser un personnage, c'était complètement inadéquat.
08:10Et donc, je leur ai dit non, enfin, avec quoi vous venez ?
08:14Ce n'est pas du tout mon propos.
08:17Et donc, les Anglais sont partis, dégoûtés, je ne sais pas.
08:21Mais ce type de pression, bon, je l'ai eue.
08:25En général, ce sont des gens qui passent,
08:28des commerciaux, des directeurs, des éditeurs.
08:33Le problème, c'est que l'auteur, il voit son oeuvre à long terme.
08:39Tous ces gens voient à court terme.
08:41Ils se disent, voilà, est-ce que moi, il me faut un gros bénef cette année ?
08:45Ce que j'ai appris il n'y a pas très longtemps,
08:46c'est qu'il ne faut surtout plus demander l'avis des gens
08:49et certainement pas l'avis de l'éditeur.
08:53On peut le faire par politesse, mais entre nous, on sait.
08:57Parce que si vous demandez l'avis à 20 personnes,
09:00vous aurez 20 avis différents systématiquement et ils vont vous perdre.
09:06Donc, il faut faire très attention à ça.
09:08Il faut gagner en confiance, je pense.
09:11Parce que si on n'est pas sûr,
09:14on peut véritablement devenir aussi dépendant de l'éditeur.
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