00:00J'ai lu que vous aviez écrit votre premier roman à 8 ans et que c'était une histoire
00:03de coucher de soleil.
00:04C'est vrai ?
00:05Oui, c'est vrai.
00:06Alors ce n'était pas un roman, c'était 3 pages d'un roman, donc c'était un début
00:09de roman sur un cahier de brouillon et j'écrivais juste l'histoire d'un coucher de soleil donc
00:14c'était très chiant.
00:15Et mon père me l'a dit et j'ai renoncé pour la première fois à mon rêve d'écriture.
00:20Il vous a dit que c'était chiant ?
00:21Oui, oui, je me souviens qu'il m'avait dit oui, c'est un peu long, il ne se passe pas
00:25grand-chose.
00:27C'est votre dixième roman, c'est un roman très personnel puisqu'il est question de
00:32diverses choses et notamment c'est en lien avec la mort de votre père.
00:36Mon père est décédé en juillet et dès juillet, je n'ai pas accepté, je n'ai toujours
00:41pas accepté aujourd'hui son départ et donc j'ai eu besoin de poursuivre cette relation
00:48je crois et de lui écrire, donc je lui écrivais en évoquant plein de souvenirs, j'avais besoin
00:55de noter tous les souvenirs que j'avais avec lui avant qu'il s'évapore parce que
00:59je sais que le temps emporte tout ça et je crois que c'était extrêmement douloureux
01:05et que ça me plongeait dans une espèce de chagrin dont je n'arrivais pas à me sortir
01:11et très naturellement, mais c'est difficile à expliquer parce que c'est quelque chose
01:15qui n'est pas pensé, il y a des personnages qui sont venus se rajouter, il y a de la fiction
01:19qui est venue adoucir cet acte d'écrire et c'est devenu un roman.
01:23Mais au départ, après cette épreuve, je n'avais pas prévu d'écrire un livre et
01:29surtout pas sur ça parce que là c'est très difficile pour moi d'en parler et d'en faire
01:34la promotion et en même temps ce livre m'a été nécessaire, alors il ne m'a pas réparée
01:45parce qu'on en est loin, mais il m'a quand même accompagnée et les personnages justement
01:49que j'ai créé m'ont accompagnée pendant ce processus.
01:54– Mais le fait d'écrire un livre, ça veut dire que pendant des mois, tous les jours,
01:58vous devez vivre avec ça et se confronter à ça, est-ce que c'est pas dur ?
02:01– C'était pas une bonne idée, j'ai pris beaucoup de poids parce que j'ai beaucoup
02:05mangé, j'ai un peu mangé mes émotions pendant l'écriture et c'était pas une
02:10bonne idée et en même temps quand j'ai fini de l'écrire, j'ai plongé encore
02:14plus parce que ce lien-là que je maintenais en lui écrivant, même si c'est enrobé
02:22de fiction, il n'existait plus donc je me suis retrouvée un petit peu désœuvrée,
02:27c'est comme si la relation s'arrêtait vraiment là, donc c'est le moyen que j'ai
02:33trouvé, mais c'était pas l'idée du siècle, j'aurais peut-être dû attendre
02:36quelques années avant de m'y plonger et ce qui a été hyper dur aussi c'était
02:40la relecture parce qu'on relit les romans pour les corriger plusieurs fois et il y
02:44a des passages que je n'ai pas pu relire parce que même s'il y a beaucoup de fiction,
02:48il y a aussi, je me cache derrière la fiction parce que je sais que les lecteurs ne sauront
02:52pas ce qui est vrai et ce qui est faux, mais il y a aussi beaucoup de vrai et de relire
02:57certaines scènes ça a été assez douloureux.
02:59– Vous l'avez commencé à écrire en juillet, en août ?
03:02– En août.
03:03– D'accord, donc un mois après le décès de votre père, vous commencez à l'écrire
03:06et vous avez écrit pendant combien de temps ?
03:08– Moi je l'ai terminé en février ou mars, donc ça a pris plusieurs mois et c'est
03:16celui que j'ai mis le plus de temps à écrire, pourtant je passais des nuits entières devant
03:23mon écran mais il y avait des choses qui ne sortaient pas et d'autres fois où ça
03:29jaillissait c'était vraiment, oui ce souvenir de l'écriture de ce livre ça restera un
03:35souvenir particulier.
03:36Dans tous les romans que j'ai écrits ça a été, je vivais les choses en même temps
03:41que je les écrivais, je digérais sa mort pendant que je l'écrivais et c'est vraiment
03:47particulier et en même temps c'est ce qui m'a permis de vraiment être au plus proche
03:53de ce qu'on ressent dans ces moments-là, d'être au plus juste, pour moi c'est super
03:57important d'être juste, je crois que c'est le truc que je veux le plus réussir dans
04:01mes romans, c'est d'être juste avec les émotions, je veux jamais tomber ni dans
04:05le pathos, ni dans le mièvre, ni dans c'est fabuleux tout s'arrange à la fin, ni dans
04:11quelque chose non plus d'excessif ou de grotesque et je crois qu'en étant au plus
04:17proche des émotions comme ça, c'est là où je suis le plus juste.
04:22Comment on fait pour trouver la distance entre le sujet et ne pas être dans une sorte de
04:28chose extrêmement déversoire quelque part, il y a une distance à trouver, ça passe
04:33par la fiction, par les personnages ?
04:34Oui, la fiction m'a permis de conserver une pudeur qui est très importante chez moi
04:39et donc cette fiction-là, ces personnages, Elsa, Vincent, ils m'ont permis de mettre
04:44une distance entre l'écriture et moi et ça m'a permis aussi de créer des scènes
04:53un peu drôles, d'ajouter de l'humour à des moments où je n'avais pas très envie
04:57de rire en vrai.
04:58Mais de toute manière, ça a toujours été mon issue de secours, je m'évade de la réalité
05:06dans la fiction, dans celle que je lis et dans celle que j'écris, c'est quand j'étais
05:12ado, d'ailleurs mon personnage le raconte dans le livre, mais quand j'étais ado je
05:16ne regardais pas la télé le soir, je ne lisais pas, j'allais dans ma chambre, je
05:19me couchais, je me couchais plus tôt pour pouvoir juste fermer les yeux et imaginer
05:23des scénarios qui impliquaient souvent le beau gosse du collège, mais je me racontais
05:29des histoires comme ça pour m'évader de la réalité et c'est quelque chose qui
05:32restait.
05:33Je me revois, c'est bête, c'est une anecdote vraiment nulle mais où j'étais en train
05:37de passer une IRM et j'étais hyper angoissée, je sentais la crise d'angoisse arriver,
05:42j'étais couchée dans le truc avec tout le bruit et je me suis dit, vas-y, va dans
05:48ton imagination et j'ai trouvé la scène hyper importante d'un livre dans une IRM,
05:56dans un tube comme ça, parce que j'étais partie dans mon imagination pour m'évader
06:01de cet instant désagréable.
06:02Et c'était quelle scène ?
06:03C'était un ancien livre, c'est la scène, c'est le dénouement de Et que ne durent
06:09que les moments doux.
06:10Papa, je me suis réveillée avec le manque dans la gorge, j'ai bu de l'eau, du café,
06:16j'ai avalé de la mie de pain roulée en boule, mais il reste coincé, planté en
06:19travers, à chaque respiration, ça me transperce.
06:22L'intensité demeure intacte, la même qu'au premier jour, insoutenable, insondable.
06:27On ne s'habitue pas à l'absence, on la tolère, on la supporte.
06:32Qu'est-ce qu'on pourrait faire d'autre ? Il n'y a pas de courage dans cette affaire,
06:36de la résignation oui, de la capitulation peut-être.
06:39Ça ne fait pas moins mal avec le temps, ça fait mal moins souvent.
06:43C'est un des passages que j'ai beaucoup de mal à relire, parce que justement là je
06:48parle à mon père, qui me manque cruellement, j'apprends à vivre sans lui, c'est quand
06:56même je crois le sujet principal de ce livre, même s'il y a tout le reste autour, et c'est
07:03extrêmement douloureux, mais je ne suis pas la première, et voilà, c'est un chemin assez
07:10difficile avec des hauts et des bas, mais je crois que ce que j'avais envie de dire,
07:17c'est qu'on n'est pas obligé d'aller bien tout de suite, parce qu'il y a une injonction
07:20comme ça à se remettre vite, dès que je dis à quelqu'un je ne suis pas au top, c'est
07:25tout de suite tu ne veux pas faire du yoga, tu prends des médicaments, tu veux essayer
07:31la sophrologie, tout de suite pour aller mieux, j'ai envie aussi de dire qu'on peut prendre
07:36le temps d'aller mal, que si après la perte d'un être cher, on n'est pas mal, on ne
07:41le sera jamais, j'ai envie de m'autoriser ce chagrin là, même si ce n'est pas très
07:46confortable, et qu'on n'est pas obligé de se remettre tout de suite, c'est vraiment,
07:53je crois que c'est ce que je dis dans ce livre, c'est qu'on n'est pas obligé de se remettre
07:58tout de suite, et que de toute manière je crois que c'est à peu près impossible de
08:01se remettre tout de suite de la perte de quelqu'un qu'on aime.
08:06Merci d'avoir regardé cette vidéo !
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