00:00Depuis que je suis petite, j'ai toujours aimé faire, à l'époque on disait, faire son intéressante.
00:04Depuis que je suis enfant, je fais mon intéressante.
00:06J'aime faire rire les autres, j'aime prendre la parole en public, voilà, j'ai ce truc en moi.
00:10J'étais fatiguante.
00:11Caroline, chut, arrête, calme-toi, voilà.
00:14Et aujourd'hui, je peux faire ça, être exubérante sur scène.
00:17C'est pour ça que je suis devenue avocate au départ, je pense, parce que
00:20parmi les études qu'on m'avait imposées, ce qui se rapprochait le plus de ce que j'aimais.
00:25Attends, deux secondes, les étudiants du groupe, là !
00:28Bonjour, Brut, c'est Caroline Vigneault.
00:30Eh bien, venez avec moi, je vais vous emmener visiter le Théâtre Édouard VII
00:33dans lequel je joue mon nouveau spectacle, In Vigno Veritas.
00:36Allez, je vous embarque.
00:37Tous les soirs, il y a des nouvelles vannes, tous les soirs, il y a des trucs qui se disent
00:40« Ah, ça, ça marche moins bien comme ça, je vais essayer comme ça, comme ça. »
00:42Ce n'est pas comme un film, une fois qu'il est fini, ça part.
00:45Et même si après, tu te dis « Ah, c'est dommage, il y avait un défaut là. »
00:47Nous, on peut le corriger, mais tout le temps.
00:49Je crois que pendant toute la vie du spectacle, on réécrit, on modifie des choses.
00:52Donc tous les jours, je réécris.
00:53Là, j'ai deux, trois vannes qui sont nouvelles pour ce soir.
00:56On verra.
00:57J'ai changé de vie parce que j'ai réalisé qu'on n'avait qu'une seule vie
01:01et que même si le métier d'avocat, c'était chouette,
01:02ça ne suffirait pas à remplir la seule et unique vie que j'ai.
01:05Et qu'avant de mourir, parce que c'est ça la clé,
01:07il faut savoir qu'on va mourir et que du coup, tout est moins important.
01:11Et oui, on peut abandonner une carrière d'avocate alors qu'on ne devrait pas.
01:15La société ne veut pas, mes parents ne veulent pas, les autres avocats, mes clients,
01:18peut-être qu'ils étaient contents, je n'en sais rien.
01:20Mais je pense que beaucoup pensaient que j'allais me planter,
01:21que j'allais redevenir avocate.
01:23Ça, c'était le truc en me disant de toute façon, une fois que tu seras planté, tu reviendras.
01:26Et je disais un jour que je ferais l'Olympia et personne n'y croyait.
01:28J'ai mis six ans, en 2016, je suis montée sur la scène de l'Olympia
01:32et là, je sentais que les gens ont dit bravo et moi, surtout, je me suis dit bravo.
01:36Là, on arrive au Théâtre Edouard VII,
01:38mais pas par la grande entrée majestueuse que vous connaissez peut-être,
01:41si vous êtes déjà allés dans ce théâtre.
01:43On arrive par l'arrière, l'entrée des artistes.
01:45Le truc, il fait toujours rêver que quand tu le vois, tu fais
01:48Ah, mais quand même, c'est cool de passer par là,
01:50parce que ça veut dire qu'on y joue.
01:53Bienvenue.
01:54J'adore, il y a plein de rideaux rouges, comme ça, c'est un vieux théâtre.
01:58Regardez-moi ce bazar.
02:01Et hop, on rentre par là sur scène.
02:04Regardez ça, comme c'est beau.
02:07Allez, vous allez voir les loges des artistes.
02:10Ils sont magnifiques.
02:11Et attention, attention, voici Versailles.
02:14Oh, admirez quand même la vue, surtout Paris.
02:18C'est ma fenêtre préférée.
02:20On a le strict minimum, il y a même une douche
02:23qui sert...
02:25pas qui sert pas, mais qui existe, voilà.
02:28Ça, c'est le décor de la pièce après.
02:31Aujourd'hui, je suis au sommet de la montagne.
02:33Je garde la descente, je ne sais pas comment je vais faire pour descendre sans lui.
02:36Heureusement que c'est lui qui m'a appris à skier.
02:39Je me mets ici et j'entends les gens parler et j'entends l'énergie de la salle.
02:43Eux, ils ne me voient vraiment pas et moi, je l'écoute.
02:45Et je prends l'énergie, ça fait...
02:48comme ça.
02:49Et d'un seul coup, on lance la musique, le truc se relève et tout.
02:52Et là, je rentre sur scène.
02:53Et le moment le plus difficile, presque,
02:55c'est d'aller d'ici jusqu'au milieu de la scène,
02:56parce que là, c'est le premier contact avec les gens.
02:58Ta voix, elle est un peu...
02:59Moi, elle est souvent un peu serrée, parce qu'il y a un peu de...
03:02de trac, ça s'appelle comme ça.
03:03Et au premier rire, ça va mieux.
03:05Et là, on commence une partie de tennis, en fait.
03:07Du LSD.
03:09Et on chicle un peu tous les gentillons de toutes les drogues.
03:11Je trouve que quand tu es seule sur cette scène, face à tout ça,
03:14c'est complet, plein de gens.
03:15Il y a une angoisse réelle, en dehors de ça, de ne pas faire rire.
03:19Mais l'angoisse, c'est d'un seul coup, tu te dis
03:20« Oh, merde, c'est quoi la phrase d'après ? »
03:21Ça va faire neuf ans que tous les soirs, au moment où t'es sur scène,
03:25j'embrasse le texte et je le mets sur le côté là.
03:27Et je lui dis, c'est tout ce que je parle à mon texte, quand même.
03:30Me lâche pas.
03:31Il n'a pas prononcé le nom de mon père correctement une seule fois.
03:34Je pleurais de rire.
03:36Ma soeur était mortifiée.
03:38Moi, j'ai choisi de faire rire.
03:39Mais faire rire, ça ne veut pas dire ne pas aussi avoir des moments
03:43plus profonds, plus émouvants, plus différents.
03:45Très vite, j'ai voulu rendre hommage à mon père dans ce spectacle
03:48puisque, comme je l'ai expliqué quelques fois, malheureusement,
03:51papa, quand j'ai fait la première fois l'Olympia, n'est pas venu.
03:54Il m'avait dit que je viendrais au deuxième.
03:56Et en fait, il est mort avant.
03:58Donc, il n'est pas pu venir à l'Olympia.
04:00Et donc, il ne sait pas que j'ai produit un spectacle.
04:02Et il n'est jamais venu à Edouard VII.
04:04Si j'ai pu louer ce théâtre, c'est parce que c'est avec son héritage.
04:08Donc, en vendant la maison qu'on avait, dans mon histoire,
04:11j'ai passé le moment où ça y est, je peux en parler sans m'effondrer.
04:16Donc, j'avais envie de parler de lui et j'avais envie de dire aux gens
04:18qui traversent un deuil, on s'en remet, on peut rire.
04:22Et même si on ne s'en remet jamais vraiment,
04:24on apprend à vivre avec et on va rire à nouveau.
04:26Je suis sûre qu'il est là ce soir.
04:28Papa ? Papa, t'es là ?
04:33Tu parles d'agression sexuelle, de viol.
04:36Pourquoi tu as voulu mettre ça dans ton spectacle ?
04:38Est-ce que tu dis bien que tu ne l'avais dit à personne autour de toi ?
04:42Et pourquoi tu as voulu le dire sur scène, en fait ?
04:44Je n'avais pas envie d'être cataloguée comme la fille à qui c'est arrivé.
04:48Et puis, quand la lâcheté devient trop forte,
04:49je me dis qu'il faut que je le dise.
04:51Et à ce moment-là, je me dis, d'accord, mais comment je vais le dire ?
04:53C'est là qu'est venue l'idée d'en parler dans un spectacle
04:56où je maîtrise mes mots, je maîtrise la façon dont ça sort
05:00et tout ce que je dis, et c'est moi qui le fais comme je veux.
05:02Je me suis dit, ce qui serait encore mieux, c'est d'arriver à en faire rire.
05:05Ce qui va être très dur à l'écriture,
05:06et je crois que c'est le sketch le plus dur que j'ai eu à écrire,
05:09parce qu'en plus, il y a fait de bon.
05:10J'écris, donc je me souviens, j'écris tout ce qui m'était arrivé.
05:13Là, je le joue tous les soirs, donc tous les soirs, je revis mes agressions.
05:16Mais j'ai décidé d'en faire rire comme ça.
05:19Le message à laisser, c'était, ça ne nous détermine pas.
05:21Si ça vous est arrivé, ça ne vous détermine pas.
05:24On va en rire ensemble et on va continuer à rire.
05:27Et on ne va pas laisser un cauchemar nous anéantir.
05:28On ne va pas donner ce pouvoir-là à nos agresseurs.
05:31Au contraire, on va continuer à vivre et on va se battre et on va être heureuse.
05:35Et ça, c'est la plus grande leçon de vie.
05:37Et je le dis aux gens, moi, je suis heureuse.
05:39Malgré ce cauchemar, je suis très heureuse.
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