00:007h48, Sonia De Villers, votre invitée, la fille de l'ancien président de la République,
00:09François Mitterrand.
00:10Fille qui a vécu cachée dans un appartement de fonction sécurisé situé au 11 Quai Branly
00:16à Paris.
00:17Lieu dont elle décrit le vide abyssal pour l'enfant qu'elle a été, seule, terriblement
00:21seule.
00:22Ça donne un livre court, publié chez Flammarion, souvent cinglant et très bien écrit.
00:28Pour la première fois, la bâtarde de la République se réapproprie son histoire, la France entière
00:34l'ayant racontée à sa place.
00:35Bonjour Mazarine M.
00:37Pinjot.
00:38Bonjour.
00:39Bâtarde, c'est ainsi que vous vous êtes vécue ?
00:40Le mot est violent et c'est un mot social, il n'était pas prononcé, moi je ne le prononçais
00:47pas non plus, mais en tout cas il légitime, il y a une forme d'illégitimité qui vous
00:51colle à la peau quand même, oui bien sûr.
00:53Votre mère à vous c'est Anne Pinjot, grande amour secret du président, conservatrice au
00:57musée d'Orsay.
00:58Vous saviez bien, racontez-vous, que François Mitterrand avait une autre famille, une autre
01:03femme.
01:04Je la voyais à la télévision.
01:05Oui, moi j'étais le secret, mais en revanche je savais, je connaissais l'histoire de mes
01:11parents et elles ne m'étaient pas secrètes, c'était moi le secret, c'est tout à fait
01:16différent et donc la seule chose que je ne pouvais pas vraiment faire, c'était dire
01:23la vérité, et ce n'était pas que dire la vérité, c'était dire la vérité sur
01:26mon identité.
01:27C'est ça qui est étrange, parce qu'après je pouvais raconter des choses en taisant
01:31les noms.
01:32Jusqu'à la révélation de votre visage, de votre existence, de votre identité précisément,
01:38vous écrivez cette phrase terrible « j'ai cru mourir chaque fois qu'il me fallait
01:43le dire ». À votre première amoureux, à une copine de collège, j'ai cru mourir ?
01:50Oui, parce que lorsqu'on est structuré par le secret, le fait de dire, plus que de
01:57parler, de dire, c'est comme tout votre statut d'existence qui s'évanouit, qui
02:06se dissout, parce que d'une certaine manière c'est par le secret que tout était justifié,
02:12le fait d'habiter dans cet endroit caché, le fait d'être caché dans cet endroit caché,
02:16le fait de ne pas porter un nom, le fait de… Voilà, toute mon existence se justifiait
02:21à l'aune du secret.
02:22Et donc à un moment donné où le secret n'existe plus, d'une certaine manière
02:25c'était ma mission sur terre qui n'existait plus et c'est vrai que…
02:30Au risque de se désintégrer ?
02:32Oui, ce risque-là était là.
02:33Alors vous êtes née en 1974, vous grandissez dans le 2 pièces de votre mère sous les
02:39toits jusqu'à l'âge de 6 ans à Saint-Germain-des-Prés, il ne vient que le soir, les choses changent
02:46après 1981 quand François Mitterrand a remporté l'élection présidentielle.
02:50Le 11 quai Branly, l'Alma comme vous dites, c'était d'abord pour vous protéger tous
02:55les trois ?
02:56Oui bien sûr, c'était d'ailleurs uniquement pour ça, c'était pour que ce soit plus
03:00simple pour la sécurité et pour mon père.
03:02Un lieu clos, coupé du monde que vous décrivez, vous y avez vécu de 9 à 11 ans, la fin de
03:08l'enfance, le début de l'adolescence, vous détestez cet endroit que vous appelez
03:12un tombeau, alors qu'est-ce qui est mort dans cet immense appartement ou alors qu'est-ce
03:17qui n'a pas pu prendre vie ?
03:19J'aurais aimé savoir ce qui aurait pu prendre vie et qui n'a pas pris vie de fait, c'était
03:26un lieu, comment dire, c'est très étrange parce qu'en fait c'était un lieu coupé
03:30du monde et lorsqu'on est adolescente c'est précisément le monde qu'on a besoin de
03:34rencontrer et moi j'avais vécu cette adolescence dans ce lieu-là, qui était à la fois physiquement
03:42coupé du monde parce que c'est un quartier qui était très excentré de tout, en tout
03:46cas moi de tous mes centres de vie, il n'y avait pas encore le musée, il n'y avait pas
03:49encore l'église orthodoxe russe et c'était une sorte d'autoroute qui passait devant.
03:58Vous dites que c'était un jour sans fin, il ne s'y passait rien, le téléphone ne
04:02sonnait jamais, on n'y reçoit aucun ami.
04:05C'était le lieu de l'intimité au sens très très littéral du terme, c'est-à-dire
04:10qu'en effet la porte ne s'ouvrait pas facilement à tel point que moi lorsqu'elle se refermait
04:14sur moi je ne ressortais pas, mais je ne ressortais pas ni de l'appartement ni même à l'intérieur
04:20du corps de bâtiment parce qu'on pouvait y jouer d'une certaine manière, il y avait
04:23des enfants qui jouaient dans la cour et moi je ne m'autorisais pas de le faire parce
04:27que, sans doute j'aurais pu le faire en plus, mais c'était vraiment encore une fois parce
04:32que j'avais endossé cette évidence.
04:35Vous vous y sentez tellement seule que vous finissez par demander à vos parents d'avancer
04:42le dîner du soir, ne serait-ce que pour raccourcir ce moment interminable où vous êtes seule
04:47entre la sortie du collège et le dîner du soir ?
04:50C'est vrai, il y avait quand même Santa Barbara qui m'a beaucoup aidée, mais oui
04:55c'est vrai je leur ai demandé qu'on dîne plus tôt aussi parce qu'on regardait de
05:00manière très cérémoniale les informations le soir, le 20h, comme le matin on écoutait
05:05France Inter et donc c'était aussi avoir un petit laps de temps pour être ensemble
05:12sans commencer tout de suite par regarder les informations.
05:16D'ailleurs, quand Flammarion vous propose d'inaugurer cette collection Retour chez
05:21soi, c'est-à-dire que vous allez avoir les clés d'un appartement, d'un lieu, de votre
05:25choix où vous avez grandi, vous avez vécu, vous avez choisi l'alma, le 11 quai Branly,
05:29vous revenez dans cet appartement où tout a changé et au fond la pièce la plus gaie
05:34c'était la cuisine, très vétuste mais baignée de lumière et quand vous y retournez,
05:39Mazarine Pinjot, l'odeur du pain grillé flotte encore et les voix de France Inter flottent
05:44encore dans cette cuisine.
05:45Il y a toujours Philippe Meyer qui est là, il y a toujours Yvan Levaille qui est là,
05:48il y a toujours Stéphane Paoli qui est là et vous vous racontez un souvenir très précis,
05:55c'est-à-dire de qui elle parle cette matinale de France Inter quand vous étiez petite et
05:58que vous preniez le petit déjeuner avec vos parents ? De votre père et c'était une
06:02torture pour vous ?
06:04Ça arrivait fréquemment, c'est sûr.
06:06La torture c'est l'espèce de dichotomie totale entre le père et le président, c'est-à-dire
06:12qu'on parlait tout le temps du président, forcément que ce soit dans la cour de récré,
06:17que ce soit à la télévision, que ce soit sur les ondes de radio mais moi je connaissais
06:20une autre personne et donc la difficulté c'était d'arriver à…
06:22Et vous, vous étiez contrainte et réduite au silence ?
06:25J'étais contrainte et réduite au silence par rapport au président mais de ce fait
06:28par rapport au père et en fait il y avait une sorte de confusion permanente et en même
06:32temps c'est vrai que les hommes et femmes politiques sont très attaqués et que ces
06:35attaques souvent finissent par concerner la personne et donc pour un enfant, aujourd'hui
06:41je les comprends très bien, je comprends comment fonctionne le jeu politique mais pour
06:45un enfant c'est très étrange cette confusion et donc on essaye de défendre mais sauf que
06:51moi de toute façon je ne pouvais pas défendre puisque je ne pouvais pas dire qui j'étais
06:55et c'est vrai que ça met dans une sorte de corner comme ça, d'angle mort où finalement
07:03on est très impuissant.
07:04Et aujourd'hui ? Aujourd'hui vous vous trouvez dans une situation ambivalente à
07:09vous lire, c'est-à-dire que vous n'êtes pas spécialiste du socialisme, vous n'êtes
07:13pas spécialiste du mithéandisme, vous êtes même ignorante, vous êtes même spécialiste
07:18en ignorance de l'histoire de votre père et pourtant vous êtes vigile d'une mémoire.
07:23Pourquoi vigile ?
07:24Oui, c'est toute la contradiction, c'est-à-dire que tout le monde est persuadé que je connais
07:28tous les anciens ministres, ce qui s'est passé dans toute la vie historique du PS
07:35évidemment, moi je n'en ai pas une connaissance plus que les autres en tout cas, en plus je
07:39suis née à un moment où mon père était déjà 7 ans avant d'arriver au pouvoir donc
07:43il était déjà sur la fin de sa carrière et puis ce n'était pas enseigné encore dans
07:47les livres d'histoire.
07:48La fin de sa carrière alors qu'il n'était même pas encore arrivé au pouvoir ?
07:51Oui mais en fait pour moi ça s'identifiait aussi à la fin de sa vie et donc je suis
07:58arrivée à un moment où finalement j'avais assez peu de connaissances et donc on me pose
08:01toujours des questions et les gens s'étonnent que je ne connaisse rien.
08:04Oui, et vous dites je n'aime pas qu'on le maltraite, vous écrivez je n'aime pas qu'on
08:08le maltraite, c'est mon papa après tout, c'est mon papa c'est-à-dire que le mot
08:12a fini par surgir.
08:13Ça l'a toujours été, ça l'a toujours été et en même temps ça a été aussi l'autre
08:19personne.
08:20Sauf que les deux ne se retrouvaient jamais aussi parce que moi je ne le voyais jamais
08:24en représentation, je ne le voyais jamais dans ses fonctions, je n'allais pas le voir
08:28au bureau.
08:29Et donc là où je le voyais c'était dans le lieu de l'intime, c'était dans le lieu
08:32du père et le lieu du Président, je n'y allais pas.
08:35Et puis il y a ces pages d'une violence inouïe, Mazarine M.
08:39Pinjot sur la révélation sur ce jour du 10 novembre 1994 quand vous avez 19 ans, quand
08:46votre visage s'affiche en couverture de Paris Match, il est repris dans toute la France
08:51et où vous devenez une bête traquée.
08:53Vous en voulez encore aux journalistes qui ont révélé votre visage.
08:57Vous dites « cet événement m'a simplement écrasée, comme la carcasse d'une voiture
09:01accidentée broyée à la casse pour prendre moins de place et être mise au rebut, empilée
09:06parmi d'autres ».
09:07Ah oui, ça a été d'une grande violence pour moi mais bon, c'était en même temps,
09:14ça ne pouvait pas se passer autrement sans doute, la violence du secret répondait à
09:17la violence de l'immense publicité.
09:20Et c'est vrai que de voir son visage partout quand on a été invisible, c'est quelque
09:23chose d'assez compliqué à s'approprier sa propre image lorsqu'on pensait qu'elle
09:32n'existait pas.
09:33Ça prend un peu de temps.
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