00:00Oh ! Faites que jamais ne revienne Le temps du sang et de la haine
00:07Car il y a des gens que j'aime A Göttingen, à Göttingen
00:15Et lorsque sonnerait l'alarme S'il fallait reprendre les armes
00:22Mon cœur verserait une larme Pour Göttingen, pour Göttingen
00:52C'est pas pour rien qu'on la reprise, qu'on la chante en concert, qu'on l'a enregistrée sur cet album.
01:02Là, les événements, les signes avant-coureurs n'étaient pas que des signes avant-coureurs.
01:11On sait à peu près ce qui nous attend quand même, tristement.
01:15Donc, c'est sûr qu'il y a des chansons qui résonnent à des moments de nos vies d'une manière particulière ou tristement profonde, d'une manière bouleversante.
01:30Alors, quand on réunit Arthur Teboul et Baptiste Rotignon pour un piano-voix, c'est le piano qui accompagne la voix ou c'est la voix qui accompagne le piano ?
01:37Baptiste Rotignon, pianiste.
01:39Les deux, mon capitaine.
01:40C'est vrai ?
01:41Oui, l'idée, c'est ce que j'appelle de trouver le blend, ce terme anglais, le mélange.
01:48C'est-à-dire que même si effectivement, dans ce qu'on fait, ce sont des chansons, il y a des textes, etc.
01:53Mais moi, j'ai souvent travaillé en duo avec différents instruments, dont la voix.
01:58J'aime bien considérer la voix comme un instrument aussi.
02:00Pas seulement comme un organe qui dit des textes, mais aussi comme un instrument.
02:04Avec toutes ces vibrations, ces dynamiques, ces timbres différents, etc.
02:08Donc, c'est la rencontre de deux instrumentistes sur scène ?
02:11Aussi.
02:12Après, bien sûr, je n'écris pas, etc.
02:15Mais je suis sensible à la poésie, je lis, etc.
02:17Arthur est poète par ailleurs aussi.
02:19Donc, il y a quand même un raccord sur le verbe.
02:21On a des parcours différents, mais il y a plein de points de rencontre qu'on a trouvés assez rapidement, des premières rencontres.
02:27Et ce duo, comment il est né, Arthur Teboul ?
02:29J'y paie !
02:31C'est mon regretté manager qui nous a quittés il y a très peu de temps.
02:36Jean-Philippe Allard.
02:37Jean-Philippe Allard, qui est aussi une figure très importante dans le jazz en France,
02:41que Baptiste connaisse très bien,
02:43qui nous a fait nous rencontrer à l'occasion du Piano Day.
02:46C'est un événement qui a lieu tous les ans, qui est un événement international.
02:50Et là, c'était en 2022.
02:52Et Jean-Philippe, qui a une intuition que nous, on n'aurait pas eue,
02:55nous propose de nous rencontrer pour créer un spectacle original pour un soir.
02:59C'est comme ça qu'on s'est connus.
03:00Je suis allé dans la cabane au fond du jardin.
03:02La cabane au fond du jardin ?
03:05C'est au studio avec ses deux pianos.
03:07Et puis, il a fallu se trouver.
03:10Il a fallu se connaître.
03:11On ne se connaissait pas du tout.
03:12On ne parle pas exactement la même langue musicale.
03:14On ne vient pas du même monde.
03:15Mais on est curieux.
03:17Oui, on s'est assez vite trouvés sur la chanson française.
03:22Baptiste me disait que ses émotions de jeunesse étaient Charlie Licouture, Yves Gelin.
03:27On a échangé sur Trenet.
03:30On s'est partagé des morceaux.
03:32On a vite pensé que l'idée serait bien de faire un concert de reprise.
03:36C'est né comme ça.
03:37Et l'album, on n'en avait pas l'idée au départ.
03:40L'album est né sur scène parce que c'est un album live qui va sortir le 30 août,
03:45dont on vient d'écouter un extrait avec Barbara.
03:48Et là, on en écoute un autre qui est sublime.
04:02C'est un étrange et douloureux divorce.
04:07Il n'y a pas d'amour heureux.
04:11Sa vie, elle ressemble à ses soldats sans armes.
04:16Donc là, c'est Arthur Teboul qui reprend Brassens,
04:20qui met lui-même en musique le poème d'Aragon.
04:24Elle est particulièrement belle, celle-là.
04:26D'ailleurs, elle ouvre l'album.
04:29Sur cet album, il y a du Serge Gainsbourg.
04:31Barbara en l'a entendu.
04:32Il y a du Brigitte Fontaine.
04:33Il y a du Jacques Higelin.
04:34Vous en avez gardé.
04:35Ça, c'est Baptiste Trottin.
04:37C'est sa contribution personnelle, n'est-ce pas ?
04:39Oui, j'ai apporté d'autres.
04:40Mais ça, Jacques Higelin, ça me tenait à cœur, en tout cas.
04:42Il y a du Piaf.
04:43Il y a du Henri Salvador.
04:45Donc comment on les a choisis, d'abord, ces chansons ?
04:49Il y a un truc d'évolution.
04:52C'est notre manière d'échanger entre nous, en fait.
04:55Vous vous parlez en chansons ?
04:56On s'envoie des chansons.
04:58Et puis après, quand on commence à jouer, il y a plein de chansons qui ont été écartées.
05:03On a travaillé, qui ont été écartées pour le concert, d'abord,
05:06et puis qui ont été écartées sur le disque après le concert.
05:09On avait monté, par exemple, « Jolie Maume » de Léo Ferré, qu'on a joué à la scène musicale.
05:15Finalement, avec le recul, on trouvait que la version n'apportait pas grand-chose, n'était pas encore mûre.
05:21Et c'est comme ça.
05:23On cherchait.
05:24Il fallait que ce soit des chansons...
05:27Il fallait que ce soit des chansons quoi ?
05:29Est-ce que ce sont vos chansons préférées ?
05:32En partie.
05:33En partie ?
05:34Par exemple, « La ville s'endormait » de Brel ou « Gottingen » de Barbaras,
05:38des chansons qui m'habitent depuis l'enfance.
05:41Et donc, elles sont tellement en moi que je ne me suis pas demandé,
05:47je n'étais pas écrasé par le poids de mes maîtres, mes idoles.
05:50Est-ce qu'il fallait qu'elles s'inscrivent dans le panthéon de la chanson française ?
05:55Il y a quelques chansons qui ne sont pas des chansons françaises.
05:57Mais est-ce qu'il fallait que ce soit les meilleures chansons françaises, Baptiste Trotignon ?
06:01En tout cas, il ne fallait surtout pas que ça soit perçu comme hommage à la chanson française,
06:06tribute, tout, etc.
06:08C'est un peu à la mode, etc.
06:10C'est-à-dire qu'il y a quelques hits de la chanson française, effectivement, sur l'album.
06:14Mais il y a beaucoup de chansons qui ne sont pas les plus connues.
06:19C'est pas Amsterdam non plus, etc.
06:22Ou Séné-Crélois de Gainsbourg, ou une chanson de Bachung aussi.
06:25Donc, c'était cette idée-là.
06:27Arthur avait vraiment envie, et puis moi je suis à fond là-dedans,
06:31d'amener les gens à cet univers-là par l'aspect poétique des choses.
06:37Parce que moi, je me suis posé la question,
06:40est-ce que les meilleures chansons ne font pas nécessairement les meilleures reprises ?
06:45Et est-ce que les meilleures reprises ne naissent pas toujours des meilleures chansons ?
06:49Par exemple, Nature Boy.
06:54Une chanson immense, éternelle.
06:56Première interprète, Nat King Cole.
06:58Ensuite, il y a Ella Fitzgerald qui la reprend.
07:00C'est une chanson, pour passer derrière, il faut y aller.
07:03Bon, on a essayé.
07:05Est-ce qu'il y a des reprises qui ont dépassé l'original ?
07:07Nina Simone a quand même fait du beau travail sur beaucoup de reprises.
07:12Feeling Good.
07:13Et puis même, il y a des standards jazz.
07:14Toi, tu viens de cette culture-là ?
07:15Oui, parce que dans le jazz, en fait, tout le temps, les reprises ont dépassé l'original.
07:18Puisque les originals, c'est des chansons lambda, des comédies musicales, des chansons géniales.
07:23Mais il n'y a même pas de version originale.
07:25On ne sait pas ce que c'est.
07:26Et par contre, tout ça a été joué par des fantaisistes.
07:29Parce que là, quand même, Arthur Teboul s'attaque à la vie en rose.
07:32Donc voilà une chanson qui a été reprise et reprise et reprise par tous les géants du monde.
07:38C'est-à-dire, pas que de la chanson française, du monde.
07:41Vous chantez la vie en rose et vous le chantez sans travestir les paroles.
07:47C'est-à-dire, c'est un garçon qui dit « quand il me prend dans les bras, quand il me parle tout bas ».
07:53Et c'est particulièrement joli.
07:55Mais c'est la force de l'art en général, de la chanson.
07:59On peut être qui on veut.
08:01On peut, le temps d'un instant, devenir qui on veut.
08:04On a de toute façon tous des identités multiples.
08:07Quand on lit un bouquin, si le personnage est une femme, jeune, vieille, qu'importe...
08:13On peut s'identifier.
08:14On s'identifie.
08:15C'est ce qui est beau aussi.
08:17Donc je ne me suis pas dit « tiens, il faut que je change les paroles ».
08:19Je me suis dit « à ce moment-là, je suis une femme peut-être ».
08:21Vous êtes un peu les soeurs Bronté.
08:24Et là, vous êtes un peu Edith Piaf.
08:27Il y a aussi du Radiohead dans cet album.
08:37Qui dit reprise de chanson célèbre, dit possibilité d'improvisation.
08:52Baptiste Trottignon.
08:53Oui.
08:54En fait, on peut improviser sur tout.
08:57On peut glisser de la liberté dans des choses qui sont déjà très codifiées, écrites, composées par d'autres.
09:04Bien sûr, bien sûr.
09:05L'improvisation, ce n'est pas...
09:07Parfois, les gens ne se rendent pas compte.
09:08L'improvisation en tant que jazzman.
09:10Mais c'est vrai pour plein d'autres musiques.
09:12L'improvisation dans la musique indienne, ou je ne sais quoi.
09:14Ou dans la musique africaine, des musiques du monde.
09:16L'improvisation ne s'improvise pas.
09:19C'est un langage.
09:20C'est une langue avec son vocabulaire, sa grammaire, etc.
09:22Qu'on travaille pendant des milliers d'heures, etc.
09:24Pour comprendre comment ça marche.
09:25Et pour pouvoir parler cette langue.
09:27Et pour après être libre.
09:28Pour reprendre votre mot.
09:29Parce qu'effectivement, l'objectif, c'est une forme de liberté.
09:31Mais la liberté, ce n'est pas...
09:33Je fais des trucs au hasard.
09:34J'essaie des trucs avec...
09:35Donc c'est un mélange entre l'éternelle histoire, contrôle et lâcher prise.
09:38Et en tout cas, dans une chanson.
09:40Que ce soit une chanson française ou anglo-saxonne.
09:42Qu'importe.
09:43Oui, bien sûr.
09:44À partir du moment où il y a des accords, des mélodies.
09:46On les triture dans tous les sens.
09:47Et quand l'improvisation sur scène devient un album.
09:51L'improvisation devient composition ?
09:53L'improvisation, c'est une banalité de dire ça un petit peu.
09:57Mais c'est une composition en temps réel.
10:00La composition, la seule différence, c'est qu'on a effectivement une gomme.
10:04C'est papier, crayon, gomme.
10:05Alors que l'improvisation, on compose des choses en direct.
10:08Et il y a des ponts, Arthur Teboul, entre l'improvisation du jazzman
10:11et la poésie telle que vous aimez l'écrire vous.
10:15La saisir dans la minute.
10:17Avec quelque chose qui relève du flux, de l'inspiration.
10:21Oui, c'est pour ça qu'on s'est trouvés aussi facilement.
10:23C'est vrai que ça a joué.
10:24Ça nous a bien...
10:26En fait, quand on interprète une chanson, un jour, un soir, même sur un album,
10:30elle n'est qu'une photographie d'un instant de cette chanson.
10:34Elle va grandir comme les enfants.
10:37Et donc, on est décomplexé.
10:40On ne grave pas la version ultime, éternelle d'une chanson.
10:43C'est celle de l'instant.
10:45Et donc, sur scène, quand on a commencé à monter le spectacle,
10:48on s'est vite dit qu'il y aurait un moment d'impro.
10:51Et donc, c'est ce qu'on fait.
10:52Baptiste improvise et j'écris un point de minute.
10:54Un passage pendant 6-7 minutes à peu près.
10:56Donc, c'est vraiment de l'impro.
10:57Il n'y a rien de prémédité.
10:59Effectivement, Arthur écrit un point de minute en même temps.
11:01Et le récite après, bien sûr.
11:02Alors, Arthur Teboul, je reviens sur un instant qui va rester,
11:05qui a été gravé dans l'histoire.
11:07C'est vous, au pied du Panthéon, au mois de février,
11:10en train de chanter du Léo Ferré.
11:11D'ailleurs, il y a du Léo Ferré aussi dans cet album et dans le spectacle.
11:17Vous avez chanté La Fiche Rouge.
11:19C'était au moment de la panthéonisation de Manouchian.
11:26Et ce moment de communion nationale, populaire,
11:30qui avait fait taire toutes les polémiques politiques,
11:33à ce moment-là, il vous paraît loin.
11:35Oui, bien loin.
11:38Et en même temps, si ça a été un moment aussi bouleversant,
11:43c'est parce que c'est dans l'air déjà.
11:45Ça fait quelques années qu'on chante La Fiche Rouge.
11:49Oui, en fait, peut-être que c'est aussi le métier d'artiste,
11:55de dresser un peu les antennes, parce qu'on a le temps pour ça,
11:58et de sentir ce qui est dans l'air.
12:00Mais pourquoi elle résonne autant, cette chanson ?
12:02Pourquoi elle est aussi puissante ?
12:04On aurait chanté cette chanson il y a 15 ans,
12:07elle n'aurait pas eu les mêmes résonances qu'aujourd'hui.
12:10On sent quand même cette haine qui monte, cette violence, cette peur.
12:15Cette ignorance, j'appelle ça.
12:17Oui, un truc qu'on a tous en soi.
12:22La part de lumière et de ténèbre, elle est en partage.
12:25Et continuer à voir l'autre comme insemblable,
12:29c'est la mission de chacun.
12:31Parce qu'il y a plein d'instants dans la vie où on refuse ça,
12:34par ignorance, par confort, par facilité.
12:41C'est dur de tendre la main à celui qui ne comprend pas.
12:44Par peur aussi.
12:45Et là on vient de vivre un moment extrêmement secoué politiquement,
12:48qui a beaucoup fracturé le pays.
12:50Ce soir vous êtes sur scène au Francophonie de la Rochelle,
12:55et puis bientôt il y aura les Nuits de Fourvière,
12:59et puis ensuite les dates vont s'enchaîner jusqu'à la salle Pléiel,
13:03le 26 et le 30 septembre à Paris.
13:06Mais d'abord ces festivals de l'été,
13:08c'est comme une sorte de moment de retrouvaille pour la jeunesse française.
13:12Comme un moment où on est à nouveau tous ensemble,
13:16on écoute ensemble, on chante ensemble.
13:18Oui, parce qu'on se sent tous démunis quand même, il faut le dire.
13:21Le flux de l'information, des événements,
13:24cette complexité de situation,
13:26le fait que la France soit fracturée à ce point.
13:28En tant qu'artiste, on est comme tous citoyens,
13:30on se sent vraiment démunis.
13:31Mais on a ce petit truc là,
13:33au moins sur scène là,
13:34on va pouvoir essayer de transmettre la douceur, la tendresse.
13:39Il y a un instant de communion,
13:40où peut-être que les gens dans la salle, sans doute même,
13:42ne pensent pas les mêmes choses.
13:43Et parfois on en est au point où,
13:45si on arrive à retrouver au moins ça,
13:47peut-être que c'est bien déjà.
13:48Si on arrive à être ensemble déjà.
13:50C'est un peu à ça que ça sert aussi la scène.
13:52Puis là c'est vrai que dans le spectacle,
13:53il y a beaucoup de moments d'intimité.
13:54On est plutôt dans le mezzo-piano
13:56que dans le tour de force, on va dire.
13:59C'est d'amener les gens à un espace,
14:01une petite bulle intérieure de bien-être.
14:03C'est tout con, mais c'est pas mal des fois.
14:04Et aussi de réflexion,
14:05parce qu'on ne reprend pas n'importe qui.
14:08Encore Tex Aragon,
14:09elle s'inscrit que les hommes vivent.
14:11C'est des chansons qui ont une charge
14:13de contemporanéité toujours.
14:15C'est ça les grandes chansons.
14:16Elles ne périment pas.
14:17Il y a des choses qui sont nées aujourd'hui,
14:19qu'on oubliera demain.
14:20Et puis des choses qui ont 100 ans,
14:21qui sont toujours actuelles.
14:22Alors je résume.
14:23Le disque sort le 30 août.
14:25Le concert ce soir à la Coursive,
14:27à la Rochelle.
14:28Et si vous n'êtes pas à la Rochelle,
14:30France Inter en diffuse demain
14:32les meilleurs moments dans sa soirée spéciale.
14:34A ne pas manquer,
14:35car c'est l'ami Laurent Goumard.
14:36Qui réunit les pointures de la chanson
14:38à partir de 20h.
14:40Merci Arthur Teboul,
14:41merci Baptiste Rotignon.
14:42Merci.
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