00:00Il est 7h49, Sonia De Villers, votre invitée ce matin est le PDG de CGA-CGM, le troisième
00:07armateur mondial ! Qui était conviée hier soir à l'Elysée
00:11pour le dîner d'Etat donné en l'honneur de Xi Jinping et qui demain inaugurera à
00:15Marseille un immense centre de recherche et de développement implanté à la pointe rouge
00:20et baptisé Tangram.
00:21Cela se fera à nouveau en présence d'Emmanuel Macron.
00:24Vous ne vous quittez plus ! Bonjour Rodolphe Saadet !
00:28Bonjour Sonia De Villers ! Tangram a pour vocation de former les collaborateurs
00:32du groupe, ils sont environ 180 000, à tout ce qui va bouleverser votre métier à commencer
00:36par la transition énergétique.
00:38Vous vous êtes engagé à atteindre le zéro émission carbone en 2050, c'est tout bientôt
00:442050 ! Vos bateaux sillonnent les mers du monde entier et consomment une masse colossale
00:49de carburant.
00:50La promesse est-elle tenable ? C'est un véritable challenge qu'en 2050
00:54on soit carbone zéro.
00:56Mais en tout cas au vu de la situation climatique dans le monde, il est important qu'une compagnie
01:00maritime comme la nôtre prenne les deux vents et essaye de mettre en place un plan d'action
01:05certes ambitieux mais faisable.
01:07Vous consommez combien de tonnes de carburant chaque année ?
01:10Nous consommons 8 millions de tonnes de carburant pour propulser le navire.
01:13C'est ça, vous avez environ 600 navires ? Nous avons 650 navires porte-conteneurs
01:18qui sillonnent les mers du globe et qui consomment évidemment du carburant pour pouvoir allier
01:24un port à l'eau.
01:25C'est une flotte que vous renouvelez pour pouvoir arriver à cette flotte propre ?
01:31Bien sûr, sur les 650 navires, nous obéirons des navires qui sont propulsés au gaz naturel
01:36liquéfié.
01:37Le LNG nous permet de réduire nos émissions de CO2 de l'ordre de 20%, ce qui n'est
01:43certes pas suffisant mais c'est un bon début.
01:44Nous avons également en commande des navires propulsés au méthanol.
01:48Le méthanol nous permet de réduire nos émissions de CO2 de manière plus importante, de l'ordre
01:52de 60 à 70%.
01:54Donc les mesures sont mises en place, les investissements sont colossaux, nous avons
01:58investi plus de 15 milliards de dollars dans le verdissement de notre flotte de navires
02:02porte-conteneurs.
02:03C'est ça, mais un patron de l'aéronien qui était il y a quelques semaines à ce
02:05micro, nous disait que les compagnies avaient beau dépenser des fortunes pour renouveler
02:10justement leur flotte aérienne, il n'y avait pas assez de biocarburant sur le marché.
02:14Vous constatez la même chose ?
02:15Aujourd'hui nous avons les mêmes difficultés, on nous promet du carburant nouveau ou carburant
02:21vert dans les années à venir, mais pour l'instant c'est vrai, force est de constater
02:24qu'il n'y en a pas assez.
02:25Alors en quelques semaines, Rodolphe Saadé, je vous le dis parce que ça impacte directement
02:30votre marché, la question c'est est-ce que ça nous impacte nous consommateurs en
02:33Bouchesne ? En quelques semaines, la mer Rouge, qui est un lieu de transit essentiel pour
02:38le transport maritime, est devenue un théâtre de guerre.
02:41Qu'est-ce que ça change pour vos bateaux qui arrivent, Dominique Seux vient d'en
02:46parler, massivement de l'Asie, ils arrivent massivement de Chine, donc ils passent par
02:50la mer Rouge ?
02:51Exact, depuis la mi-décembre 2023, la situation dans cette zone géographique a complètement
02:57changé.
02:58Nous sommes obligés de contourner le canal de Suez et de passer par le Cap de Bonne-Espérance.
03:04C'est-à-dire que vous redescendez toute l'Afrique ?
03:06Exactement.
03:07Jusqu'au sud de l'Afrique ?
03:08Jusqu'au Cap et ensuite on remonte.
03:10Donc on rallonge le temps de voyage de l'ordre de deux semaines pour pouvoir rallier Shanghai
03:15au nord de l'Europe ou à la Méditerranée.
03:17Certains de nos navires passent avec une escorte de la marine française que je remercie
03:22de nous permettre de passer par le canal de Suez.
03:25Des cargos sont escortés par des bateaux militaires ?
03:27Certains peuvent être escortés par la marine française et certains de nos navires le font.
03:33Mais la majorité des navires aujourd'hui passent par le Cap de Bonne-Espérance.
03:36Et quand vous apprenez hier soir qu'Israël va bombarder Rafah, vous vous dites que la
03:41situation va évoluer comment ?
03:42On n'est pas prêt malheureusement de s'arranger mais on verra bien.
03:46En tout cas en ce qui nous concerne, nous sommes obligés.
03:48Et ça a fait augmenter les prix du tonnage ?
03:49Ça a fait augmenter les prix parce que le voyage est plus long.
03:51Donc ça coûte plus cher aujourd'hui de faire Shanghai-Le Havre qu'on le faisait avant.
03:55On rajoute deux semaines de voyage donc ça, ça a un coût.
03:5975 milliards de dollars de chiffre d'affaires en 2022, 47 milliards de dollars pour l'année
04:042023.
04:05J'ai presque envie de dire seulement.
04:06C'est une baisse de 36,9%.
04:09Le bénéfice également de l'entreprise a fondu de 25 milliards de dollars en 2022 à
04:133,6 milliards de dollars.
04:15Votre quatrième trimestre, pardonnez-moi, était même dans le rouge.
04:19Ils sont où les super profits ?
04:21Ils sont loin ?
04:22Vous avez raison de poser la question.
04:24Ce qu'on a toujours dit depuis quelques années, c'est que l'industrie du transport
04:27maritime est une industrie cyclique.
04:29On a connu deux années exceptionnelles avec le Covid.
04:33Mais à partir de fin 2023, nous revenons à une période normale où nous faisons face
04:38à la cyclicité des échanges.
04:40Nous sommes une industrie où il y a des hauts et des bas.
04:42A nous de nous adapter.
04:44Donc on est plutôt dans le bas ?
04:45On est plutôt dans le bas ou plutôt dans la normalité des échanges.
04:48D'accord.
04:49Comme tous les armateurs européens, vous bénéficiez d'une fiscalité très avantageuse.
04:53Vous êtes très loin de payer les 25% de l'impôt normal sur les sociétés.
04:58Vous êtes plutôt autour des 2,5%.
05:01La France doit faire face à un déficit budgétaire record.
05:05Elle doit procéder à 20 milliards d'euros d'économie.
05:07Est-ce que vous assumez, Rodolphe Saadé, de priver l'État français de ressources
05:12aussi considérables ?
05:13Peut-être quelques clarifications, Sonia Devillere.
05:16Premièrement, au niveau de l'activité de CMACG, nous avons une activité logistique
05:20et une activité shipping.
05:21L'activité logistique…
05:22Shipping, ça veut dire transport maritime.
05:24Exactement.
05:25L'activité logistique paye l'impôt en totalité.
05:28L'activité de transport maritime bénéficie de la taxe au tonnage qui est une réglementation
05:34qui est appliquée en Europe et qui est appliquée également pour certaines compagnies maritimes
05:38à l'étranger et qui fait qu'on bénéficie, certes, d'un impôt inférieur, mais un
05:42impôt qu'on paye, qu'on gagne de l'argent ou qu'on en perde.
05:45D'accord.
05:46Voilà.
05:47Et par ailleurs, l'activité logistique, elle a beaucoup, beaucoup, beaucoup, beaucoup
05:50grossi.
05:51Je le dis parce que, comment dire, vous n'êtes pas coté en bourse.
05:55CGA-CGM est un groupe familial que vous avez hérité de votre père, Jacques.
05:59Vous ne dormez pas vraiment sur vos profits, vous les réinvestissez à tout tour de bras.
06:02Vous venez de racheter pour 5 milliards d'euros Bolloré Logistique.
06:06C'est la plus grosse acquisition de toute l'histoire de ce groupe familial.
06:11Exactement.
06:12Le groupe CMA-CGM, aujourd'hui, c'est deux jambes.
06:16Une jambe dans le transport maritime et une jambe dans la logistique.
06:19Et la dernière acquisition qu'on a réalisée dans Bolloré Logistique nous permet d'accroître
06:25ce pôle-là.
06:26Pourquoi la logistique ? Parce que la logistique est complémentaire au transport maritime.
06:30Nous avons de nombreux clients qui nous demandent des solutions de bout en bout.
06:35Avec la logistique, on arrive à leur offrir cette solution-là.
06:38En plus de ça, la logistique est moins cyclique que ne l'est le transport maritime.
06:42Et Bolloré Logistique, comme son nom l'indique, c'est un morceau de l'empire Bolloré.
06:46Bolloré, ça a des deux familles qui ont gardé le contrôle sur leur groupe.
06:49Deux clans qui se sont implantés dans le transport, dans les ports et qui se sont diversifiés
06:54dans les médias.
06:55Quelle relation vous entretenez avec Vincent Bolloré ?
06:58Est-ce que vous êtes des rivaux ? Est-ce que vous êtes des alliés ?
07:00Est-ce que vous êtes des adversaires ?
07:02Nous entretenons d'excellentes relations avec la famille Bolloré et j'ai beaucoup
07:05d'estime pour Vincent Bolloré.
07:07Je suis Rodolphe Saadé, je gère mon groupe de la manière la plus efficace qui soit,
07:11que ce soit dans le transport maritime, la logistique ou même dans les médias.
07:15Alors les médias, vous avez racheté La Provence, Le Quotidien Marseillais, Corse Matin,
07:19prix 10% du capital d'M6, 15% du Média en ligne brute.
07:23Vous voilà futur propriétaire, ça n'est pas encore validé par les autorités de la
07:27concurrence d'Altice Média pour 1,5 milliard d'euros, c'est-à-dire BFM et RMC, radio
07:32et télé.
07:33Pourquoi BFM ?
07:34Pourquoi pas ? Je trouve que ce qui est important c'est qu'avec La Provence, Corse Matin,
07:39La Tribune Dimanche, nous avons mis en place un pôle presse.
07:44Il fallait créer des complémentarités avec un pôle audiovisuel et BFM était sur le
07:49marché et je considérais que c'était vraiment une belle opportunité, c'est une très belle
07:53société.
07:54Est-ce que c'est le maximum de l'influence qu'on puisse s'offrir en France, BFM et
07:58RMC ?
07:59Je ne le regarde pas comme une influence, je le regarde comme une activité qu'on peut
08:02développer et c'est là où moi j'interviens en tant que nouvel actionnaire en leur donnant
08:05des moyens à BFM pour pouvoir grandir, se développer à l'international et être encore
08:11plus rentable qu'aujourd'hui.
08:12Est-ce que vous allez leur donner des moyens, est-ce que vous allez leur donner des garanties
08:14d'indépendance ? Je rappelle qu'à La Provence, il y a eu juste après la visite d'Emmanuel
08:18Macron à Marseille, un litige avec la direction de la rédaction qui s'est mise en grève
08:22pour une durée illimitée.
08:24Vous avez finalement accordé à La Provence la signature d'une charte d'indépendance.
08:27Qu'est-ce que vous allez offrir comme garantie à BFM TV ?
08:30Je ne vais pas revenir sur l'épisode de La Provence où il y a eu une qui n'était
08:36pas bonne, la direction a pris ses responsabilités, je les soutiens à 1000%, maintenant on est
08:41passé à autre chose.
08:42La Provence est en discussion avec la direction pour mettre en place une charte pour que
08:47tout le monde se sente à l'aise, je n'ai pas vocation moi à intervenir dans l'éditorial
08:53de La Provence ou des médias de manière générale, moi ce que j'essaie de faire
08:57c'est développer ces médias-là, leur donner des moyens financiers pour se développer
09:01et je laisse ensuite.
09:02Est-ce que vous êtes un groupe qui offre une contre-proposition aux médias de Vincent
09:06Bolloré ? On y revient à Vincent Bolloré, vous êtes face à face, lui le JDD, vous
09:10la tribune, lui CNews, vous BFM TV, vous êtes des concurrentes directes, vous êtes en frontale
09:15sur plusieurs segments médiatiques.
09:16Ce n'est pas comme ça que je le vois, moi je trouve au contraire, ça donne la possibilité
09:20aux téléspectateurs d'avoir le choix et c'est ça qui est important dans un pays
09:24comme la France, c'est d'avoir un choix, exactement.
09:26D'accord, donc vous défendez une ligne politique qui n'est pas celle des médias
09:29de Vincent Bolloré ? Je suis dans la nuance, à nouveau je ne défends pas, je ne suis
09:33pas pour ou contre, je trouve que le positionnement aujourd'hui de la division média du groupe
09:40CMA-CGM est nuancé, elle donne la possibilité de voir les choses de manière un peu pluraliste.
09:45C'est une ligne macroniste ? C'est une ligne de CMA-CGM.
09:48Merci, Rodolphe Saadet.
09:50Je vous en prie.
09:51Et merci Sonia De Villers, 7h59.
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