00:00Sonia De Villers, votre invitée ce matin, est l'auteur de « Monique s'évade » paru
00:04aux éditions du Seuil.
00:06L'histoire d'une femme du Nord qui a mis 20 ans à fuir son mari, alcoolique et tyrannique.
00:10Elle s'installe avec un homme à Paris, puis au bout de 7 ans, elle appelle son fils.
00:13Désespérée, elle subit sans répit ce qu'elle subissait avant, les insultes, les privations,
00:18les humiliations.
00:19Cette fois, elle est prête à fuir, à fuir cette vie qui l'enferme et qui la soumet.
00:24Monique et votre mère.
00:25Bonjour Edouard-Louis.
00:26Bonjour.
00:27Gazinière, 300 euros, réfrigérateur, 500 euros, taxi pour la fuite, 15 euros, caution
00:33pour la nouvelle maison, 1100 euros.
00:35On dit souvent que la liberté n'a pas de prix.
00:37Aurait-elle un coût ?
00:38Oui.
00:39Et c'est ce que j'ai voulu essayer de comprendre en écrivant « Monique s'évade », quel
00:43est le prix de la liberté.
00:46Quand ma mère s'est enfuite chez cet homme qui l'a maltraitée, qui est un homme qui
00:50garde des machines près de la gare du Nord à Paris, qui buvait tous les jours et qui
00:54une fois saoule a traité de pute, de salope, de connasse, ma mère a voulu s'enfuir.
00:59Et il a fallu trouver une maison pour elle, payer une caution, lui acheter des meubles.
01:04Et après coup, je me suis dit, qu'est-ce qu'aurait fait ma mère si je n'avais pas
01:08pu lui donner cet argent ? Quel est le coût de la liberté ? Combien de femmes voudraient
01:12pouvoir fuir, voudraient pouvoir s'enfuir et ne le font pas tout simplement parce qu'elles
01:16ne peuvent pas payer un loyer ? Et au fond, j'ai voulu avec ce livre opérer un retour
01:21matériel, matérialiste, quasiment marxiste, à la question de la liberté.
01:26Et déjà, ma mère, quand elle avait vécu avec mon père, avec qui elle était malheureuse,
01:31m'avait dit, j'ai vécu avec lui pendant 20 ans, je voulais partir mais pour aller
01:35où ? Je n'avais nulle part où aller.
01:37Et pourtant, vous savez que le matérialisme a ses limites, que le marxisme a ses limites
01:42quand on parle d'emprise, de terreur, de domination psychologique, quand on parle de
01:48peur, il y a tant de femmes qui ont de l'argent et qui pourtant ne partent pas.
01:53Oui, bien sûr, c'est-à-dire que l'argent n'est évidemment pas du tout la seule raison
01:57qui peut nous enfermer, elle n'est pas la seule raison qui peut nous empêcher de fuir,
02:01mais qu'est-ce qui se passe quand on a l'emprise et en plus l'absence d'argent ? Et c'est
02:05ça que j'ai voulu faire aussi avec Monique Sévade, c'est qu'aujourd'hui, il y a
02:09tout un ensemble de discours féministes de plus en plus importants sur la question des
02:12femmes, sur la question justement de l'emprise, sur la question des violences et où sont
02:16les femmes des classes populaires ? Où sont les femmes qui ne peuvent même pas s'acheter
02:19quelque chose à manger ? Ma mère, cet homme avec qui elle vivait, quand elle voulait prendre
02:23un yaourt dans le réfrigérateur, cet homme lui disait « Arrête de prendre un yaourt,
02:28ça coûte trop cher, c'est moi qui paye, c'est pas toi ». Alors que ma mère, comme
02:31femme, c'était les hommes qui toute sa vie lui avaient dit « Tu ne dois pas travailler,
02:35tu dois rester à la maison, tu dois élever les enfants, tu ne dois pas passer ton permis
02:39de conduire puisque moi, l'homme, je l'ai ». C'est ce que mon père disait à ma mère
02:43« Tu n'en as pas besoin ». Et ma mère se retrouvait dans une situation d'extrême
02:48dépendance.
02:49Et pourtant la dominante, pourtant la soumise, pourtant la dominée, elle va avoir la force
02:53de partir.
02:54Elle va avoir la force de renverser cette situation dominée-dominant.
02:59Exactement.
03:00Un jour, cette femme va s'enfuir, Monique va s'évader.
03:03Et pourtant, vous vous refusez de faire l'éloge de cette fuite et de l'éloge de la fuite
03:09en général.
03:10En tout cas, je me demande pourquoi est-ce que certaines personnes doivent fuir quand
03:13d'autres n'ont pas à le faire.
03:14Il y a aussi une injustice dans le fait de devoir fuir, même si la fuite a quelque chose
03:18de magnifique.
03:19Mais c'est vrai, ce que vous disiez pour moi, « Monique s'évade », c'est un livre
03:23aussi de joie totale.
03:24Le livre d'une femme qui va réussir à s'en sortir, qui va s'évader, qui va réinventer
03:29sa vie.
03:30Et pendant très longtemps, j'ai eu honte d'écrire sur la joie, je ne pouvais pas
03:34écrire sur la joie.
03:35Quand j'ai écrit mes livres d'avant, « En finir avec Eddie Belgueule », « Changer
03:38le monde », je me disais toujours, le monde autour de moi est trop moche, est trop injuste.
03:43Et si je ne parle pas de la laideur du monde dans mon écriture, alors je trahis le monde,
03:48je laisse ces choses laides se reproduire.
03:50Mais tout à coup...
03:51Vous trahissez le monde, vous les trahissez eux.
03:53Eux qui sont restés dans le Nord, eux qui sont restés soumis, eux qui n'ont pas fui.
03:58Oui, parce que je me dis, parler de la laideur du monde, c'est une manière d'essayer
04:02de lutter contre la laideur du monde.
04:04Donc je me sentais, quand j'écrivais, toujours convoqué par la laideur.
04:08Mais quand ma mère s'est enfuite chez cet homme, cette histoire que je raconte dans
04:11Monique Cévade, pour la première fois de ma vie, je me suis senti convoqué par la
04:15joie.
04:16Par la joie de cette femme qui renaissait.
04:19Et au fond, je me suis dit, la joie, quand elle est une revanche, elle est politique.
04:25Elle est aussi politique que la violence, que la laideur dont on essaie de se déchirer.
04:28Parce que la joie est une revanche, Édouard Louis ?
04:30La joie, elle est souvent, parfois en tout cas, une revanche.
04:33Il y a la joie des dominants, qui sont contents de boire du champagne ensemble, de faire
04:37la fête et d'ignorer le peuple, mais il y a aussi la joie des dominés au moment où
04:40ils s'en sortent.
04:41Vous savez, c'est comme la joie qu'on voit à une gay pride.
04:44On va dans la rue, on voit des gays et des lesbiennes, à qui on a dit pendant toute
04:48leur enfance d'être malheureux, cachez-vous, taisez-vous, ayez honte.
04:52Et tout à coup, ces gens sont dans la rue, et ils dansent, et ils sourient, et ils sont
04:56heureux.
04:57Et cette joie-là, elle est une revanche, elle est politique, et c'est la même joie
04:59que ma mère a dans Monique Cévade.
05:00Un célèbre metteur en scène allemand propose d'adapter un récit dont Monique est l'objet.
05:05Car Monique est un objet littéraire de livre en livre depuis plusieurs années chez vous.
05:08Ça va se passer sur une scène prestigieuse à Hambourg.
05:11Et vous décidez d'emmener Monique à cette première.
05:13Elle va prendre l'avion pour la première fois, elle va loger à l'hôtel pour la
05:16première fois.
05:17Sur scène, elle va assister à une représentation où on joue l'enfer domestique qu'elle
05:22a vécu elle-même.
05:23Alors pendant la représentation, vous vous penchez vers elle et vous lui dites « n'oublie
05:26pas que c'est du théâtre, c'est exagéré, vraiment, évidemment ». Et elle vous répond
05:30en riant « c'est pas exagéré du tout, c'était exactement comme ça ». Plus rien
05:34ne peut blesser Monique ?
05:35Non, c'est une femme libre, c'est une femme heureuse qui a une joie d'ailleurs
05:41qui me stupéfait.
05:42Et Monique Cévade écrit aussi avec cette admiration devant cette force de joie.
05:47Et si vous voulez, Monique Cévade c'est aussi un livre sur la représentation.
05:51Quand ma mère va au théâtre voir sa vie représentée sur scène, ça aussi elle va
05:56le vivre comme une revanche contre toute l'invisibilité qu'elle a vécue dans sa
06:00vie.
06:01Moi, si vous voulez, j'ai grandi dans un petit village du nord de la France où beaucoup
06:04de gens votaient pour le Front National, où les gens se sentaient complètement ignorés.
06:07Et la phrase que j'entendais tous les jours dans mon enfance c'est « personne parle
06:11de nous, tout le monde nous ignore, tout le monde s'en fiche de ce qu'on est ». Et
06:15ma mère avait ce sentiment-là aussi.
06:17Alors ce qu'on peut raconter peut-être Édouard-Louis, c'est qu'à la demande du metteur
06:21en scène, très célèbre, elle va monter sur scène le soir de la première et donc
06:26elle va faire face à une salle, debout, qui lui offre une standing ovation en hurlant
06:30son nom.
06:31Et que c'est la même personne qui, huit ans avant, quand vous avez publié Edie Bellegueule
06:38en 2014, que vous avez présenté ce livre qui est devenu un best-seller mondial dans
06:43une librairie parisienne et que vous avez raconté « mon père était violent avec
06:46ma mère et elle était violente avec nous comme si elle devait extérioriser sur d'autres
06:50le poids de ce qu'elle subissait.
06:51Souffrir ne rend pas meilleur ». Dans l'assistance, une femme s'est dressée
06:55soudain face à vous et c'était Monique.
06:58Vous avez eu tellement peur que vous avez quitté l'estrade et que vous êtes parti
07:01vous cacher dans un bureau.
07:03Vous ne pouviez pas l'affronter à l'époque ?
07:04Non.
07:05Je venais d'écrire « En finir avec Edie Bellegueule » où je parlais de la violence
07:11dans mon enfance, de la pauvreté dans mon enfance et ma mère ne voulait pas entendre
07:15parler de ça.
07:16D'ailleurs, la première fois que je lui ai reparlé après ça, elle m'a dit « mais
07:21pourquoi t'as dit qu'on était pauvres ? ». Et moi j'ai dit à ma mère « mais
07:23on l'était ». Et quand je lui ai dit ça, elle était comme tout à coup silencieuse
07:29et je me suis dit « mais comment on change le monde si les gens qui sont pauvres ne veulent
07:33pas le dire, si les gens qui souffrent ont honte de souffrir ? ».
07:36Et donc quand vous dites que c'est un livre sur la représentation, à l'époque, elle
07:40vous nie le droit d'écrire, elle vous refuse le droit d'écrire cette histoire, elle
07:45nie en bloc que cette histoire raconte votre vie familiale et votre enfance sous la domination
07:50et la tyrannie de votre père et quelques années plus tard, elle se voit sur scène
07:55à Hambourg et elle vous dit « c'était exactement comme ça ». C'est ça l'émancipation,
07:59la vraie ?
08:00Oui, elle se réapproprie sa vie, son histoire, elle a plus honte de dire qu'elle a souffert
08:05et elle est dans cette joie de, comme vous disiez, cette femme.
08:08Quand je suis allé voir ce spectacle avec ma mère, à Hambourg, ma mère n'avait
08:11jamais pris l'avion de sa vie, elle n'était jamais allée au théâtre de sa vie, elle
08:15n'était jamais allée à l'hôtel de sa vie.
08:16Quand on est arrivé à l'hôtel, elle est arrivée dans la chambre, elle m'a téléphoné,
08:19elle m'a dit « il y a des serviettes dans ma chambre, est-ce que j'ai le droit de
08:21les utiliser ? ». Et donc, il y avait une sorte de renaissance qui n'en finissait
08:26jamais, une guerre contre une armée de jamais, je dis un moment dans Monique Sévade, jamais
08:31allée à l'hôtel, jamais, jamais regardée par les autres.
08:34Et le moment où cette salle se lève et hurle son nom, ma mère se dit « j'ai gagné,
08:40maintenant je suis une femme qu'on regarde, je ne suis plus cette femme d'un petit village
08:42du Nord qu'on a ignoré, je suis une femme victorieuse ».
08:45Monique Sévade, Edouard Louis, c'est paru au seuil.
08:48Merci.
08:49Merci beaucoup.
Commentaires