00:00 *Générique*
00:12 Bonjour à tous et bonjour à toutes, bienvenue dans "Face à Michel Onfray",
00:16 notre nouveau rendez-vous chaque week-end avec vous, Michel Onfray.
00:20 Bonjour Michel. Bonjour.
00:21 Très heureuse de pouvoir échanger régulièrement avec vous, de pouvoir éventuellement ferrailler,
00:25 parce que nous ne sommes pas d'accord sur tout, loin s'en fout.
00:28 Vous êtes docteur en philosophie, écrivain prolixe, plus de 150 livres, c'est ça ?
00:33 Dont la nef des fous 4 qui vient de sortir aux éditions "Bouquins et essais".
00:37 Vous êtes surtout un libre penseur et on aime la liberté d'expression sur Seigneux.
00:41 Nous allons essayer donc chaque semaine, si vous le voulez bien,
00:43 avec vous de prendre de la hauteur sur l'actualité, d'analyser les mouvements qui traversent notre société.
00:49 On va parler aujourd'hui par exemple, Michel, de la colère paysanne.
00:52 Qu'est-ce que cette grande, profonde de nos agriculteurs recouvre exactement pour vous,
00:56 sur le plan sociétal, historique et philosophique ?
00:59 On va parler aussi de la grande peur des Français face au spectre d'un conflit,
01:03 d'une guerre mondialisée, à la lueur des propos d'Emmanuel Macron,
01:07 n'excluant pas d'envoyer des troupes au sol en Ukraine,
01:10 et de la réponse glaçante de Vladimir Poutine, nous menaçant d'une destruction de la civilisation.
01:15 Quel est le sens de la guerre ? Quelle est la figure de l'ennemi ?
01:18 Que pèsent nos démocraties face au régime autoritaire ?
01:21 Et puis nous évoquerons aussi cette époque du trouble amoureux que nous vivons,
01:26 avec d'un côté la parole des femmes qui se libère notamment dans le cinéma français,
01:31 mais aussi le nouvel ordre qui se met en place sur le terrain, justement, de ces rapports amoureux.
01:37 Voilà pour le programme aujourd'hui.
01:38 On va commencer, Michel Onfray, par ce premier thème incontournable,
01:42 la colère paysanne qui continue de sourdre,
01:44 alors que le Salon de l'agriculture se poursuit avec son défilé incessant d'hommes et de femmes politiques,
01:49 puisque évidemment ils sont en campagne pour les élections européennes.
01:52 Vous avez été choqué, je crois, de la façon dont les agriculteurs ont été traités
01:56 depuis le début de leur révolte, de leur colère, il y a quelques semaines.
02:00 Oui, parce que la paysannerie, je dirais, c'est la France sans Paris.
02:05 C'est-à-dire non pas la France de territoire, comme on dit, dans un mot qui m'effraie.
02:08 Territoire, c'est quand même un mot d'éthologue.
02:10 Les éthologues s'occupent des animaux en disant, voilà, le mal dominant, il a un territoire.
02:14 Et puis il met de l'urine, des matières fécales, il dit c'est chez moi, c'est mon territoire.
02:20 Et quiconque va passer dans ce territoire va montrer que soit il m'obéit, soit on va se battre, etc.
02:24 Je n'aime pas ce mot territoire.
02:26 C'est vraiment, ce sont les provinces qui sont en jeu et qui disent ça suffit, ça commence à bien faire, on ne peut plus.
02:32 Et comme ils ont de la dignité, le sens du travail, qu'ils sont virgiliens,
02:36 c'est-à-dire dans l'esprit de Virgile qui lui racontait le paysan à l'époque romaine
02:39 et qui nous disait, voilà, il regarde le ciel, la nature, il comprend,
02:42 il est en face directe avec la terre, avec l'eau, avec la pluie, avec la lumière, avec le soleil, etc.
02:48 Et ce paysan, on nous dit, laissez-le dans leur coin.
02:52 Il y a une espèce de vieux logiciel gauchiste qui suppose que la révolution,
02:55 elle se fait par l'avant-garde éclairée de la classe ouvrière,
02:58 c'est-à-dire les ouvriers des usines syndicalisées sous-entendues marxistes.
03:03 Pendant que les paysans, eux, ce sont des conservateurs, des réactionnaires,
03:07 ce sont des gens qui sont toujours opposés à la révolution, etc.
03:09 Ce sont des gens de bon sens qui, à un moment donné, disent que ça commence à bien faire.
03:12 Un peu comme avec les Gilets jaunes, souvenez-vous de Jacqueline Moureau
03:15 qui d'un seul coup pique une petite crise en se disant "enfin, c'est pas possible".
03:19 Ecoutez, avec des choses de bon sens, du genre "c'est bientôt Noël,
03:22 on ne va pas pouvoir, c'était en novembre, souvenez-vous,
03:24 on ne va pas pouvoir acheter des cadeaux à nos enfants".
03:26 Là, les paysans disent "on ne va pas pouvoir survivre, on ne va pas pouvoir vivre,
03:29 on a des compagnons et des copains qui sont endettés,
03:31 on a des agriculteurs tous les jours qui se pendent, qui se suicident,
03:34 ça n'est plus possible, si vous vouliez bien nous écouter, ce serait bien quand même".
03:37 Et il y a une façon de dire "on va vous embobiner, comme les autres, ça marche très bien,
03:41 le discours, le blabla, la parole, ça ne marche pas chez ces gens-là".
03:45 - Ça ne marche pas. On va écouter justement un extrait d'un dialogue saisissant
03:49 entre un agriculteur et le président Macron.
03:51 Ça s'est passé au Salon de l'agriculture le jour de l'inauguration.
03:53 Et ce sont vraiment deux mondes qui sont face à face. Écoutez.
03:57 - Si on s'était rencontré deux heures plus tôt, on n'en serait même pas là.
04:00 - Mais quoi deux heures plus tôt ? Moi j'ai rencontré l'intersyndical.
04:03 - Pardon, là je vous rencontre, parce que moi j'ai rencontré l'intersyndical.
04:07 En bas, il y a eu des violences, c'est le bordel, il y a des trucs qui ont été détruits.
04:10 - Mais là, si on attend, on attend, on tourne en reprend deux heures.
04:12 - Mais non, mais en bas, moi je veux bien parler à tout le monde, c'est un moment où tout le monde siffle.
04:15 Attends, je ne suis pas en train de dire que vous faites de la gratte, c'est la France qui bosse.
04:18 Mais on va aussi arrêter tous collectivement de dire que l'agriculture est foutue.
04:23 Parce que sinon, ce n'est pas la peine d'aller chercher des jeunes.
04:25 Si le discours ambiant, c'est de dire que l'agriculture est foutue et qu'il faut des aides de trésor,
04:29 il n'y a pas la peine de faire une loi d'orientation, il n'y a pas la peine de s'emmerder.
04:32 On ferme tout de suite le magasin.
04:34 - Il y a un agriculteur qui se suicide tous les deux jours en France.
04:37 Et des jeunes.
04:39 Donc il faut aller très vite. On a besoin de respirer dans nos exploitations.
04:43 Il nous faut de la trésorerie, rapidement.
04:45 Je veux parler du suicide. Vous savez, nous on travaille à peu près 100 heures par semaine.
04:49 Moi ça fait trois ans que je travaille 100 heures par semaine, que je ne sors pas à l'héros-lune.
04:53 C'est ma femme qui me fait vivre.
04:56 Au mois d'août, j'ai failli passer à la course.
04:59 J'ai un gamin de 15 ans et une gamine de 10 ans.
05:02 Vous croyez que ça me fait plaisir de monter au salaud ?
05:05 C'est mon père qui a 72 ans qui s'occupe de la ferme.
05:08 - Voilà pour ces échanges entre les agriculteurs et Emmanuel Macron.
05:11 Qu'est-ce que ça dit pour vous de l'état du monde paysan face à notre pouvoir exécutif ?
05:17 - D'abord, j'ai été choqué de la façon qu'a le président de la République de s'adresser aux paysans.
05:22 C'est d'une grossièreté, d'une vulgarité, avec des gros mots en permanence.
05:27 Un tutoiement dans ces scènes-là. On le voit tutoyer les gens.
05:30 Mais est-ce qu'il parle comme ça au patron des GAFAM quand il les reçoit ?
05:33 Est-ce qu'il leur fait des colères comme ça en disant "emmerdé" ?
05:36 Est-ce qu'il parle de "négo" ? - La condescendance pour vous ?
05:38 - C'est du mépris. C'est même pas de la condescendance.
05:40 J'arrive, je suis en bras de chemise, j'ai demandé un ring.
05:43 On a parlé à une époque d'un ring.
05:45 Et puis ils viennent et je me les prends tous les uns après les autres.
05:48 Et puis je leur parle et puis je leur dis "vous êtes comme ça" etc.
05:50 Il fait des signes et des choses. On parle pas comme ça.
05:52 J'ai souvent parlé des deux corps du roi de Kantorowicz qui nous dit que
05:55 un roi c'est effectivement une personne privée, puis c'est aussi quelqu'un
05:59 qui est investi de la souveraineté nationale et populaire, théoriquement.
06:02 C'est-à-dire normalement on pèse, on a le poids de la souveraineté sur soi-même.
06:05 Et le roi personnel, il peut être grossier, il peut être vulgaire,
06:09 il peut dire "négo" à la place de "négociation", il peut...
06:13 J'ai pas fait un bilan de tout ce qu'il a raconté,
06:15 mais enfin tout le monde a pu entendre, utiliser des gros mots, des grossièretés.
06:18 Mais quelle image donne-t-il de la France ?
06:20 Quelle image donne-t-il de la fonction ?
06:22 Quelle image donne-t-il également de la relation qu'il entretient avec les paysans ?
06:26 C'est une espèce de sachant, un instituteur qui donne des leçons en disant
06:29 "je vous méprise, je vous déteste, vous êtes nuls, je vous maltraite,
06:32 je vous parle mal et en même temps vous n'avez rien compris, moi je sais,
06:35 je trouve ça inadmissible".
06:37 Et puis c'est pas ici que la politique se fait, c'est pas devant des caméras.
06:39 C'est-à-dire qu'on rencontre des gens, on discute véritablement.
06:42 Maintenant le vrai non-dit de cette affaire...
06:44 - C'est effectivement la question européenne.
06:46 - C'est ça qui sous-tend toute cette colère de des agriculteurs dans toute l'Europe.
06:49 - Bien sûr, ils le savent bien, ça a été beaucoup dit.
06:51 Et c'est tant mieux, ils vivent ces news qui ont rendu possible
06:54 la visibilité de ce qu'était vraiment l'Europe, enfin.
06:56 C'est-à-dire qu'en 92, moi j'étais contre le Maastricht à l'époque,
07:01 et c'était deux civilisations qui s'opposaient, mais deux images, ça n'existait pas encore.
07:04 Aujourd'hui ce ne sont plus deux images, ce sont deux réalités.
07:07 C'est-à-dire maintenant les Maastrichtiens sont au pouvoir depuis 1992,
07:10 ils ont fait cette France-là.
07:12 Les paysans ne font pas des grandes théories, ils vous disent juste,
07:14 nous on nous dit "vous allez produire des poulets",
07:16 vous n'avez pas le droit de les produire n'importe comment,
07:18 vous n'avez pas le droit de ne pas tenir compte du bien-être animal.
07:21 Et puis en même temps d'autres, qui ne sont même pas européens, des Ukrainiens,
07:24 on a l'impression que la France fait plus la politique de l'Ukraine que de la France aujourd'hui,
07:28 des poulets ukrainiens qui ont été quasiment nourris à la dioxine
07:31 et qui ont été congelés pendant trois ans vont arriver sur le marché.
07:34 Il est bien évident que quand les grandes surfaces vont les acheter,
07:37 ils vont plutôt acheter ces produits-là pas très chers,
07:39 et les produits des paysans français ne seront pas achetés.
07:41 D'où la misère, d'où la pauvreté, l'Europe c'est ça.
07:43 Évidemment c'est la chose à ne pas dire.
07:45 Si vous expliquez...
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