00:00 Et il m'a dit voilà, moi je te parle du quartier parce qu'au jour d'aujourd'hui,
00:03 on voit des jeunes qui se sont entretus,
00:06 on voit des jeunes de même famille, des enfants qui ont grandi ensemble,
00:11 qui se sont entretus pour des histoires de territoire.
00:14 Il se peut qu'au jour d'aujourd'hui, si je ne vous avais pas emmené là,
00:16 vous serez peut-être déjà mort.
00:18 Et ça moi je ne le comprenais pas.
00:20 Je suis arrivé en France en 1990, dans mon sac à dos, une ardoise.
00:34 Et je suis arrivé, j'ai atterri au verger, à Gare de Gonesse en 1995.
00:40 Donc on était deux, je suis arrivé avec mon grand frère.
00:43 On est venu avec mon père.
00:45 Ma mère, elle est restée au pays, donc on s'est retrouvé avec ma belle-mère.
00:49 Et on a grandi dans cette ambiance-là.
00:53 Mon quartier, c'était un bâtiment de 10 étages.
00:56 Et il y avait 5 halls, donc ça veut dire énormément de monde.
01:00 Moi c'était la diaspora en fait.
01:02 J'avais cette relation difficile avec mon père,
01:08 qui fait que quand je lui demandais quelque chose,
01:10 ne serait-ce que pour aller au cinéma, c'était compliqué.
01:13 Donc je me débrouillais, je partais quelques fois après les cours,
01:18 aider un peu au marché.
01:19 Donc j'économisais et j'achetais ce que je voulais.
01:23 Ça ne dérangeait personne sauf ma famille.
01:25 Parce que les autres adultes du quartier ou de la ville,
01:30 quand ils passaient et qu'ils me voyaient au marché en train d'aider quelqu'un,
01:34 donc ils l'appelaient ou ils le disaient.
01:36 Et lui, il le prenait mal à ce moment-là,
01:39 parce que pour lui, tout ça, ça crée un conflit au sein de la famille,
01:43 une mésentente, avec ma belle-mère aussi.
01:46 Parce que derrière, j'avais "des petits frères".
01:49 Et je pense qu'on ne nous considérait pas comme l'exemple modèle.
01:53 À chaque fois, mon père me disait,
01:56 "D'accord, tu ne veux pas travailler, mais ne t'inquiète pas,
01:59 je t'enverrai au pays, je t'enverrai au village."
02:02 Et moi, je me suis dit, chaque année, il me dit ça.
02:04 Il me dit qu'à chaque fin de scolarité, au mois de juin,
02:09 il va nous envoyer en Afrique, mais il ne le fait jamais.
02:11 Donc ça n'arrivera pas.
02:13 Du jour au lendemain, son comportement a changé.
02:15 Il est devenu plus doux, plus accueillant.
02:18 Dans ma tête, je me suis dit, "Oui, papa, redevenez gentil avec nous,
02:22 on va aller sur un nouvel départ."
02:24 Sauf que c'était un au revoir indirectement à la famille.
02:29 Et un matin, il nous a dit, "Voilà, j'ai pris vos billets.
02:34 Demain, vous partez pour deux semaines en vacances."
02:38 Pas de problème, deux semaines.
02:39 Moi, je vois le billet, j'entends "deux semaines",
02:41 je vois des papiers, je me dis, "C'est bon, c'est que deux semaines."
02:45 On a sauté dans l'avion.
02:47 Après coup, je n'ai jamais eu l'occasion de vraiment regarder sur mon billet
03:01 si c'était deux semaines ou si c'était un mois ou si c'était un aller-sans-retour.
03:05 Mais ces deux semaines-là sont devenues dix ans.
03:08 Quand on est arrivé chez l'ami de mon père,
03:13 la première chose que j'ai vue, c'est du monde.
03:15 Et pour moi, je me disais, "Non, lui, il n'habite pas ici,
03:17 peut-être qu'on fait un escale ici."
03:19 Parce que de ce qu'on m'a dit, c'était un ancien ministre.
03:21 Dans ma tête, un ministre, ça vit dans un château,
03:23 ça vit dans quelque chose d'assez convenable.
03:27 Et non, effectivement, c'était bien chez lui.
03:30 Et j'ai compris un peu plus tard que c'est...
03:35 Je ne sais pas comment ils appellent ça, comment on peut appeler ça,
03:39 mais lui, il est hôte.
03:40 En fait, il accueille du monde qui vient des villages alentours,
03:43 de son village, comme il a une grande maison.
03:46 Donc, c'est des gens qui viennent se soigner
03:48 ou soit qui sont des fois de passage.
03:51 Comme par exemple, du monde, quand il vient de France,
03:54 quand une famille part en vacances, au lieu d'être à l'hôtel,
03:58 généralement, ils descendent chez lui.
03:59 En fait, chez lui, c'est un lieu de passage.
04:01 Le ressenti que j'ai eu au départ, c'est comme je le dis,
04:03 dès que je suis rentré dans cette maison et que j'ai vu le monde,
04:07 tout de suite, je suis ressorti.
04:08 Quand je suis ressorti, j'ai dit à mon frère,
04:10 "Non, non, non, moi, je retourne à la maison."
04:12 J'avais complètement oublié qu'on avait pris l'avion, en fait.
04:16 Sauf que la petite anecdote, c'est que dès que je suis sorti
04:18 et que j'ai dit à mon frère, "Non, moi, je rentre à la maison."
04:21 J'ai vu quelque chose d'inhabituel que je n'ai jamais vu auparavant,
04:25 qui m'a fait comprendre que non, en fait,
04:26 tu as complètement changé de continent.
04:29 Donc, j'ai vu un jeune homme passer avec une charrette
04:32 et sur la charrette, il était attaché à un âne.
04:35 Donc, je les ai vus passer sur la route
04:37 et je me suis dit, "Waouh, j'ai jamais vu ça en France."
04:40 Donc, j'ai posé des questions.
04:42 "Comment ça se fait qu'on est encore là ?"
04:44 Et personne ne m'a répondu,
04:46 sauf mon frère qui m'a expliqué que, en fait,
04:50 je pense qu'on est bloqué ici.
04:52 Je me rappelle encore de la date où j'ai vrillé dans cette maison,
04:56 où il a fallu qu'ils se mettent à plusieurs pour m'attraper.
04:59 C'était le 9 septembre, où je me suis dit, "Là, c'est trop."
05:03 L'école a commencé, je suis encore là, personne ne me répond.
05:06 Donc, moi, je vais péter un câble, je vais y aller.
05:09 Je sors de la maison, je vais trouver la route,
05:11 je vais rentrer en France.
05:13 Mais être arraché de cette manière-là, sans explication,
05:17 c'est quelque chose que, jusqu'à mon retour,
05:20 j'ai eu du mal à pardonner.
05:23 J'ai eu du mal à pardonner.
05:24 Cette grande maison, c'est devenu mon cocon familial, on va dire.
05:28 J'ai réintégré quelque part une nouvelle famille.
05:31 Je l'ai même considérée comme ma véritable famille.
05:33 Et je pense que je la considère encore comme ma véritable famille.
05:36 Tout de suite, mon tuteur nous a dit,
05:38 "Voilà, vous ne pouvez pas rester dans cette situation.
05:41 Moi, j'appelle votre père, il ne veut pas vous emmener en France.
05:43 Au moins, il va vous scolariser."
05:45 Donc, tout de suite, il nous a inscrit dans une école privée.
05:48 Et ce qui m'a encore plus choqué, c'est que là-bas,
05:50 ils avaient cette facilité à nous corriger avec un bâton.
05:55 Moi, je leur disais, "Vous n'avez pas le droit,
05:57 vous n'êtes pas mon père, vous n'êtes pas ma mère."
05:58 Mais on m'a expliqué que là-bas, non,
06:00 tout adulte est responsable de l'enfant.
06:02 Et encore plus l'enseignant, parce qu'il a un savoir à transmettre.
06:06 Donc, si tu ne le respectes pas, il a le droit de te corriger.
06:09 Et après, la dernière chose qui m'a choqué,
06:11 c'est au niveau alimentation.
06:14 Je sais peut-être que dans la maison où j'étais,
06:15 quand on posait le bol pour le repas de midi,
06:19 on n'était pas 3-4 là-dessus,
06:22 on était entre 15 et 20 sur le bol.
06:24 Sauf que nous, là-bas, vous savez, on mange à la main.
06:28 Et si tu réussis à prendre 2-3 bouchées,
06:32 c'est que tu es le champion de l'assiette.
06:37 Et comme ils ont vu qu'on avait du mal,
06:39 je me rappelle encore de ça,
06:41 la femme de mon tuteur, en fait, nous, elle nous prenait à part.
06:45 Donc nous, on mangeait à part.
06:46 Ou sinon, quand elle voyait qu'on n'était pas assez rassasiés,
06:49 elle nous rappelait, elle nous donnait à manger à part.
06:53 Il y a une manière où on appelle les jeunes qui viennent de la France,
06:56 on les appelle les enfants de Biberon.
06:58 On les appelle les enfants de Biberon, pourquoi ?
07:00 Parce qu'au lieu de têter le sang, on les a têtés le Biberon.
07:03 Et peu importe le comportement qu'on pouvait avoir,
07:05 on nous disait souvent,
07:07 "Oh, ne les prenez pas en compte, c'est des enfants de Biberon."
07:10 Et ça, c'était très péjoratif.
07:12 À l'époque, c'est vrai que c'était dur à comprendre.
07:14 En fait, on suscitait la convoitise des gens qui étaient dans cette maison.
07:18 Quelque part, on se faisait insulter du fait que...
07:21 Comment ça se fait que vous, vous étiez en France,
07:24 vous avez réussi à vous faire expulser de la France,
07:27 alors que tous les gens autour ici,
07:30 la plupart d'entre eux, cherchaient à aller en France.
07:32 Parce que la France, c'est l'Eldorado, la France, c'est le synonyme de réussite.
07:36 Quand tu arrives là-bas, tout de suite, ta situation va s'améliorer.
07:40 Et vous, vous faites le chemin inverse.
07:42 Les gens se réunissaient autour de nous et ils nous posaient des questions sur la France.
07:45 On leur expliquait comment ça se passe en France,
07:47 où est-ce qu'on habitait.
07:48 Après, des fois, ils nous posaient des questions,
07:50 "Comment on fait pour aller en France ?"
07:52 Parce que, comme on a pu le constater au jour d'aujourd'hui,
07:55 il y a beaucoup de gens qui viennent en France à travers les pirogues ou autre.
07:58 Mais à l'époque, c'était par l'avion.
08:00 Et quand on nous posait ces types de questions-là,
08:03 par rapport à comment on fait pour aller en France,
08:05 moi, je leur disais, "Oui, il faut prendre l'avion."
08:07 Mais quand je leur disais, "Il faut prendre l'avion,
08:09 il faut prendre l'avion avec des papiers, avec un billet."
08:11 Mais non, eux, ils voyaient ça,
08:13 "Oui, mais si je rentre dans les roues de l'avion, est-ce que je vais y arriver ?"
08:16 Et j'ai dit, "Malheureusement, moi, je n'ai pas la réponse à tout cela."
08:18 Parce qu'effectivement, les gens payaient très cher,
08:21 très cher pour ces tentatives-là.
08:23 Et quand ils échouaient, tu as échoué, tu as échoué.
08:26 Et là où nous, on habitait, vu que ce n'était pas très loin de l'aéroport,
08:30 donc tu entendais tout le temps des avions qui descendent, qui partent.
08:33 Quand ils échouaient, ils revenaient le lendemain,
08:36 j'en prenais plein la gueule parce que
08:39 peut-être que dans les questions qu'ils me posaient,
08:43 ils pensaient voir une piste, une stratégie,
08:47 et que la réponse que je leur ai donnée, ce n'était pas peut-être les bonnes.
08:50 Donc du coup, ils ont échoué parce qu'ils ont essayé d'adopter
08:52 la méthode que je leur ai donnée et que ce n'était pas cela,
08:54 alors que ça n'avait rien à voir.
08:56 Deux ans après notre arrivée en Brétagne,
09:03 c'est là où mon père est venu en vacances.
09:06 Donc, on a essayé de renier contact avec lui.
09:09 J'avais la haine contre lui parce que je me suis dit,
09:12 "Voilà, quelque part, j'ai perdu deux ans de ma vie ici."
09:18 Et surtout, quand il arrive en vacances,
09:20 il n'arrive pas avec une nouvelle,
09:22 soi-disant, "Oui, vous allez retourner avec moi."
09:24 C'est qu'il arrive en vacances parce qu'il arrive en vacances.
09:26 J'ai eu le courage quand même de lui demander,
09:28 "Est-ce qu'on va retourner avec toi ?"
09:31 Et je me rappelle encore de sa réponse,
09:33 quand il m'a dit,
09:35 "Oui, mais est-ce que quand vous allez retourner,
09:36 vous allez avoir le comportement que vous aviez avant ?"
09:40 Et moi, je lui ai dit, "Mais on avait quel comportement ?"
09:44 Il m'a dit, "Oui, vous étiez turbulent,
09:47 vous étiez instable, vous m'inquiétais."
09:50 Et "J'avais peur pour vous
09:52 parce que votre nom était beaucoup cité dans le quartier.
09:55 Il se peut qu'au jour d'aujourd'hui,
09:56 si je ne vous avais pas emmené là,
09:58 vous serez peut-être déjà mort."
10:00 Et ça, moi, je ne le comprenais pas.
10:02 C'est à ce moment-là que j'ai accepté mon soeur
10:03 et je me suis dit,
10:04 "Ma réussite, elle dépend d'ici."
10:08 Mon tuteur, il m'a dit,
10:11 je me rappelle encore,
10:12 "Boubou, si tu as ton bac,
10:15 je vais forcer ton père à t'emmener en France."
10:18 Sauf que moi, je lui ai dit,
10:19 "Mais moi, la France, ça ne me dit plus rien."
10:21 Donc non, moi, je préfère vivre ma vie ici,
10:25 travailler, essayer d'avoir une vie convenable
10:28 comme chacun d'entre vous.
10:30 Et puis c'est tout.
10:31 Tout le monde commençait à partir.
10:43 Je me suis dit,
10:45 "Pense aussi à ton futur.
10:48 Il se peut que ton futur soit là-bas.
10:50 Entame les démarches sans grande conviction
10:53 et on verra où ça va te mener."
10:55 Et en un mois, j'ai eu le visa
10:58 et en l'espace de trois mois, j'étais là.
11:01 Je débarque à Orly.
11:04 La première chose que j'avais en tête,
11:06 c'était de revoir mes amis d'enfance.
11:08 Donc dès que je suis arrivé,
11:10 j'ai demandé d'aller à Garges
11:11 parce que j'avais besoin de me ressourcer.
11:13 J'avais besoin de revoir,
11:15 de respirer l'air de Garges.
11:16 Du coup, je suis arrivé à Garges
11:18 en pensant que quelqu'un allait me reconnaître à la gare.
11:20 Sauf que je suis arrivé, j'ai vu que tout a changé.
11:23 Ce jour-là, je n'ai vu personne.
11:24 Je suis rentré déçu,
11:25 mais je n'ai pas renoncé.
11:28 Chaque fin de semaine, tous les week-ends,
11:29 je partais à Garges.
11:30 J'ai revu certains.
11:32 Et là, je me suis dit,
11:33 "Voilà, je suis vraiment en France.
11:35 Je suis réellement revenu en France.
11:37 Bon, je n'ai rien à prendre parce que je n'ai rien à laisser,
11:39 mais là, je vais pouvoir entamer une nouvelle vie."
11:46 J'avais une grosse,
11:48 toute une histoire en moi.
11:50 Et cette histoire-là,
11:51 quelque part,
11:53 en fait, je la contenais en moi,
11:55 alors que j'en avais gros sur le cœur, en fait.
11:58 Parce que c'est quelque chose qui me pésait beaucoup.
12:00 Et je me suis dit,
12:01 "Bon, le fait de l'écrire,
12:03 ça va me vider,
12:05 et de pouvoir partager aussi."
12:08 Parce que je pense que des enfants
12:11 qui ont été envoyés au pays,
12:12 qui ont été envoyés en France,
12:14 des enfants qui ont été envoyés au pays,
12:17 je ne suis pas le seul,
12:18 qui ont fait de nombreuses années,
12:20 je ne suis pas le seul.
12:21 Et moi, à travers mon histoire,
12:23 peut-être que certains comprendront leur histoire aussi
12:26 et se diront,
12:28 "Ça peut ne pas être une punition.
12:30 Ça peut peut-être être une chance pour certains."
12:33 À la fin, je suis arrivé à me faire à l'idée
12:37 que, en fait, ce n'était pas une punition.
12:39 Quelque part, ça m'a apporté des choses,
12:41 ça m'a donné des outils
12:42 qui me permettent, moi, au jour d'aujourd'hui,
12:44 de pouvoir accompagner d'autres.
12:45 Aujourd'hui, je suis conseiller principal d'éducation
12:50 dans un établissement en Seine-et-Marne,
12:51 à Chancermarne.
12:53 Je reçois encore des parents qui nous disent,
12:55 "Oui, mais s'il ne travaille pas,
12:56 on va l'envoyer en Afrique,
12:57 on va l'envoyer à tel endroit."
12:59 Et j'explique un peu aux élèves aussi
13:01 mon parcours de vie.
13:02 Donc, ce que ta maman te dit
13:05 en disant que si jamais tu n'apprends pas
13:06 et que tu es envoyé en Mauritanie
13:07 ou que tu es envoyé au Sénégal,
13:08 attention, je l'ai vécu,
13:10 je sais ce que c'est.
13:11 Donc, je t'explique pour t'éviter cela.
13:15 Jusqu'au jour d'aujourd'hui,
13:16 ça tire la route,
13:19 mais récemment, j'ai appris
13:20 qu'un de mes anciens élèves a été renvoyé
13:23 et je trouve ça dommage.
13:25 C'est comme un échec pour moi
13:27 concernant cet enfant-là.
13:28 Et je ne peux que lui souhaiter
13:31 bonne continuation en espérant
13:33 que son parcours ne soit pas aussi chaotique.
13:36 Sous-titrage Société Radio-Canada
13:38 ♪ ♪ ♪
13:43 [SILENCE]
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