00:00 - Dès 7h48, Sonia De Villers, votre invité ce matin est animateur et producteur télé.
00:05 - Et il fête ses 30 ans de télévision.
00:08 Visage ultra populaire du petit écran qui a inventé des dizaines et des dizaines de
00:11 formats tantôt plébiscités, tantôt critiqués.
00:14 Une figure publique aussi qui n'a jamais fait mystère de ses origines juives, qui
00:19 n'a jamais hésité à s'engager.
00:21 Le 7 octobre, il a marqué le coup.
00:24 Bonjour Arthur.
00:25 - Bonjour Sonia.
00:26 - Vous avez exprimé immédiatement votre effroi à condamner le projet terroriste du
00:30 Hamas et participer au premier rassemblement à Paris, ce qui vous a valu des tombereaux
00:34 d'insultes antisémites.
00:35 Est-ce que vous vous y attendiez ?
00:36 - J'avais déjà été préparé ces dernières années, mais à ce point, non.
00:41 Je n'aurais jamais imaginé.
00:43 Au point que Méta était obligé de mettre en place un système de mots-clés sur mes
00:48 comptes pour qu'il y ait moins de messages qui arrivent.
00:51 - Méta c'est la maison mère d'Instagram et de Facebook.
00:54 - Oui, oui, c'était, je ne sais pas, 1000 minutes.
00:57 C'est un truc complètement dingue.
00:58 Je ne les ai pas vus.
01:00 Au début, je ne regardais pas.
01:02 Et puis après, c'est vrai qu'ils ont mis en place un système de quarantaine de mots-clés.
01:06 Décapité, mort juive, sale juif, tous les mots que je recevais.
01:10 Ce qui fait que maintenant, il faut être hyper créatif pour que le message arrive jusqu'à
01:14 moi.
01:15 - Un homme vient d'être mis en examen dans le Sud-Ouest.
01:18 Les policiers ont retrouvé sur son téléphone et sur son ordi des menaces de mort qui vous
01:22 visaient vous et Cyril Hanouna, un autre animateur de télévision.
01:27 Dans le couloir, il y a un officier de sécurité.
01:30 Ça veut dire que vous vivez sous protection ?
01:31 - Oui.
01:32 - Depuis quand ?
01:33 - Depuis le 8.
01:34 - Depuis le 8 octobre ?
01:35 - Disons que j'étais jusqu'à présent protégé, mais ça a été renforcé.
01:44 - C'est ça.
01:45 Est-ce que les insultes antisémites qui ont commencé…
01:49 - On est en France.
01:50 - On est en France.
01:51 On est en 2023.
01:52 J'habite Paris, nous sommes en France et j'ai des agentes qui protègent ma famille
01:59 et moi-même parce que je suis juif.
02:01 - En fait, c'est exactement la question que j'allais vous poser, Arthur.
02:04 - C'est linéaire, non ? C'est complètement linéaire.
02:08 On marche sur la tête.
02:09 On marche sur la tête.
02:11 Comment j'explique ça à mes enfants ?
02:15 - Et comment vous dites que c'était déjà le cas avant ? C'est-à-dire qu'en réalité,
02:19 ça fait des années ?
02:20 - Oui, je suis souvent venu chez vous.
02:23 Vous avez vu que j'étais toujours accompagné.
02:24 Mais en fait, je pense qu'il y a plein de formes de racisme, dont l'antisémitisme.
02:30 Et l'antisémitisme était là.
02:32 Il est là.
02:33 Il n'y a pas un nouvel antisémitisme.
02:34 Il était là.
02:35 Mais depuis le 7 octobre, j'ai l'impression qu'il s'exprime en roue libre, au grand
02:42 jour et librement.
02:43 C'est complètement dingue avec des mouvements politiques qui l'encouragent.
02:49 On est en France.
02:52 Je le redis, je discutais avec des amis à l'étranger, encore en téléphone, ils me
02:57 disaient "mais ce n'est pas possible, on est en France, en 2023".
03:02 - Ça ne vous a jamais dissuadé de vous engager publiquement ? C'est-à-dire qu'en 2006,
03:07 vous étiez déjà au premier rang des manifestations après la mort d'Ilan Halimi, qui était
03:12 un jeune homme juif qui avait été torturé et assassiné par le gang des barbares.
03:18 Déjà à l'époque, vous secouiez le cocotier en interpellant toutes les figures publiques
03:26 et en disant "mais vous êtes où ? Pourquoi vous ne vous exprimez pas ? Pourquoi vous
03:30 ne vous serviez pas de votre côté ?"
03:31 - D'abord, moi je m'exprime toujours en tant que citoyen français.
03:34 Parce qu'on parle aujourd'hui, et c'est vrai que c'est la communauté juive qui souffre
03:38 énormément, il y a eu la communauté musulmane.
03:40 Moi je suis un marcheur, j'ai marché pour tout le monde.
03:45 J'ai marché pour les Ouïghours, j'ai marché pour George Floyd, Black Lives Matter, j'ai
03:49 marché pour les femmes iraniennes, afghanes, j'ai marché contre l'homophobie, j'ai marché
03:57 contre toutes les formes de racisme.
03:58 C'est normal, je suis un humaniste.
04:03 Et j'ai été surpris, c'est vrai que peu de gens soient venus marcher avec nous, à
04:08 la fois à la première manifestation, après ce massacre où des femmes, des enfants, des
04:11 bébés ont été torturés, massacrés, éventrés, égorgés, décapités.
04:15 Et il n'y a pas un être humain sur terre qui n'a pas vu une vidéo de ça.
04:19 Et j'étais surpris que mes camarades, j'en ai parlé dans une interview, n'étaient
04:24 pas là.
04:25 Je sais qu'ils ont vu les vidéos, je sais qu'ils sont horrifiés.
04:27 On ne demande pas aux gens "est-ce que vous confirmez que vous êtes horrifiés ?"
04:31 Toute personne naturellement constituée est horrifiée parce qu'on a vu ce qu'on entend.
04:35 J'avais juste besoin de leur dire, nous les français de confession juive, on a maintenant,
04:41 plus que jamais, je crois que c'est une des premières fois dans l'histoire, besoin
04:44 de savoir que vous êtes là, que vous êtes à nos côtés, qu'on a besoin que tous
04:50 ceux que nous aimons, que nous suivons, on va voir vos films, on achète vos disques,
04:55 on va à vos concerts, on a besoin que pour une fois, ce soit vous qui nous désiez,
04:59 que vous vous tenez à nos côtés.
05:00 On a besoin juste d'amour, sentir votre chaleur, ne pas se sentir seul.
05:04 Et moi si je parle, c'est parce que je fais partie d'une communauté, on n'est pas
05:07 beaucoup, il n'y a même pas 400 000 juifs en France.
05:10 400 000 français juifs en France et ces français-là, ils ne se sont jamais sentis aussi seuls.
05:16 Alors vous avez le massacre du 7 octobre et puis dans la foulée, ces actes antisémites.
05:20 Je rappelle que nous représentons 1% de la population et nous subissons 60% des actes
05:25 de violence.
05:26 C'est quand même un problème, on est en France en 2023.
05:31 Sauf que vous êtes bien placé, Arthur, pour savoir ce que ça engendre de s'exprimer
05:36 publiquement quand on est...
05:37 Moi j'ai 57 ans, je ne calcule plus ni pour mon image ou quoi que ce soit.
05:44 Je parle avec mon cœur.
05:46 Je pense à mes enfants, je pense à leur avenir.
05:48 J'aime ce pays, ce pays m'a tout donné.
05:50 J'essaie de lui rendre un peu plus chaque jour.
05:52 Je vous dis juste que je suis un petit peu en colère.
05:55 Et comme c'est le matin, je n'ai pas dormi de la nuit, je suis calme.
05:59 Je suis en colère parce qu'il y a 40...
06:00 Je rappelle que vous êtes arrivé en France quand vous aviez un an, deux ans ?
06:03 Un an et demi.
06:04 Je suis né au Maroc.
06:05 Je viens d'une famille de marcheurs.
06:06 Et que vos parents ont fui le Maroc pendant la guerre d'Essie ?
06:10 Même avant, puisque mes ancêtres ont marché d'Espagne vers le Maroc parce qu'ils ont
06:15 fui l'Inquisition, du côté de mon père.
06:17 Et que du côté de ma mère, ils ont marché du Portugal, pendant l'Inquisition, vers
06:22 la Grèce.
06:23 Ce qu'on appelait les Maranes.
06:24 Et que ma mère a grandi en Israël, et qu'elle est partie en vacances au Maroc, elle a rencontré
06:28 mon père, je suis né là-bas, et au bout de 18 mois, on m'a demandé de marcher, et
06:31 je suis marché en France.
06:32 Et j'ai marché en France.
06:33 Donc moi marcher, je sais faire.
06:34 Donc vos parents ont tout recommencé en France ?
06:36 Oui.
06:37 En 67.
06:38 Et merci la France.
06:39 Mais je ne comprends plus rien, je suis perdu, je vous le dis franchement.
06:43 Je suis venu pour parler d'une émission de télé Sonia.
06:45 Voilà, si vous voulez.
06:46 Mais je voudrais juste rajouter quelque chose.
06:47 Il y a 40 de nos compatriotes qui sont morts.
06:50 Qui sont français.
06:52 Ça fait quoi ? Un mois et demi ? On leur a rendu un quelconque hommage ? Il a fallu
06:57 attendre 42 jours pour que le parisien fasse la une, avec les visages de ces français
07:02 qui ont été enlevés.
07:03 Moi j'ai grandi, on a tous vu les JT avec les noms qui démarraient aujourd'hui, ça
07:07 fait tant de jours que tel journaliste est en otage.
07:09 On n'en parle pas de ces 40 compatriotes ? Il y a 8 français, juifs aussi, mais français
07:15 d'abord, qui sont retenus otages.
07:18 Qu'est-ce qui se passe là ? C'est quoi ce silence ? On n'en parle pas, on ne les
07:24 considère pas, pourquoi ? Parce qu'ils sont juifs avant d'être français ? Non,
07:27 ils sont français.
07:28 S'il y avait eu 40 français assassinés, massacrés à Londres, avec des français
07:33 otages à Londres, on en parlerait ou on n'en parlerait pas à votre avis Sonia ? Il y a
07:38 un vrai problème.
07:39 Une question télé ?
07:43 Ouais, ouais, parce que j'ai pas dormi de la nuit.
07:45 Parce que vous savez que moi je suis en relation avec les familles d'otages.
07:48 Oui vous êtes en relation.
07:49 Avec toutes les familles d'otages.
07:52 Oui, et pas uniquement les familles françaises.
07:54 Y compris des familles qui en réalité ne savent pas si le disparu est otage.
07:59 Franchement, personne ne sait rien.
08:01 C'est terrible.
08:02 Ils ne savent pas si le disparu est otage, ils ne savent pas s'il est en vie.
08:05 Je rappelle qu'il y a encore 200 corps qui ont été tellement démembrés, brûlés,
08:11 tellement mutilés qu'on n'arrive même pas à savoir qui ils sont.
08:14 Donc il y a cette horreur-là.
08:16 Et puis je vais vous rajouter une autre horreur, auxquelles les gens ne pensent pas, c'est
08:19 que dans les jours qui viennent, et je le prie tous les jours, des enfants vont sortir.
08:22 Et parmi ces enfants, il y en a qui, des enfants qui ont passé pratiquement deux mois à vivre
08:28 un cauchemar dans les tunnels.
08:30 Et à ces enfants, la première chose qu'on va leur dire c'est "Ton père, ta mère,
08:33 ton frère et ta soeur sont morts, assassinés cet octobre".
08:36 Est-ce que vous avez conscience du niveau de barbarie dans lequel on est ? C'est pour
08:41 ça que je suis un petit peu en colère.
08:43 Beaucoup même, non ?
08:45 Oui, beaucoup.
08:46 Je pourrais vous en parler des heures.
08:50 Tout m'énerve.
08:51 Il faut que j'aille dormir.
08:53 J'ai une émission très drôle.
08:56 Ça s'appelle "Juge Arthur".
08:58 Il a des larmes aux yeux le producteur.
09:00 Non mais, reconnaissez que ça fait des semaines qu'on a un rendez-vous pour parler de cette
09:06 émission.
09:07 Comment vendre un divertissement ? Mais aussi, la vie doit continuer dans cette torpeur.
09:12 Et c'est notre rôle, nous les producteurs et les animateurs, de faire en sorte qu'on
09:17 s'échappe de ces infos, de ces images, et parce qu'il n'y a pas que le conflit israélo-palestinien.
09:22 Ces images affreuses de ces enfants juifs et de ces enfants palestiniens.
09:27 Parce que, n'oubliez pas, mon cœur saigne exactement de la même manière pour les
09:30 deux.
09:31 Et donc, nous, notre rôle dans ces moments-là, c'est de changer les idées.
09:34 Merci Arthur.
09:35 On parlera télé la prochaine fois.
09:38 Quoi ? C'est fini ? Sérieux ?
09:39 J'ai l'impression que je me suis fait arnaquer sur ce coup-là.
09:42 Dites au moins qu'elle est bien l'émission, dites la vérité.
09:44 C'est ce soir, c'est Arthur en robe, président de séance.
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