00:00 Place aux nouvelles têtes Mathilde ce matin, une danseuse et chorégraphe venue du royaume
00:05 radicalement surélevé.
00:07 Nash est dans notre studio.
00:10 Portrait sonore !
00:11 Quand elle était petite, c'était plutôt les profondeurs de la mer qui l'attiraient.
00:17 Elle se voyait bien océanologue ou commandante Cousteau.
00:21 A la maison, dans la cité des étoiles à Bobigny, en Seine-Saint-Denis, tout le monde
00:32 danse.
00:33 Les rythmes traditionnels du Cap-Vert et du Sénégal, mais aussi le funk et le reggae.
00:37 Mais elle oscille plutôt entre les films de Miyazaki et les clips de hip-hop sur MTV.
00:51 Missy Elliott, rappeuse et pionnière dans un monde de mecs, lui donne des idées.
01:02 Le documentaire "Rise" de David Lachapelle, un désir de danser pour s'élever.
01:07 C'est le choc du krump, cette danse de colère et de fierté venue de la banlieue de LA.
01:20 Il faudra attendre sa fac d'anglais pour qu'elle ose se rejoindre à une bande de krumpers
01:25 lyonnais.
01:26 Krumpeuse à son tour, elle en a fait un mélange de Corée, venue d'Espagne comme du Japon,
01:31 qu'elle présente dans des conférences dansées.
01:33 Anne-Marie Van, alias Nash, bonjour ! Et pourquoi Nash ?
01:39 Mon père m'a toujours appelée comme ça, Nanash.
01:45 Et quand on entre à l'intérieur de cette communauté krump, il faut un alias, il faut
01:49 un kei.
01:50 Donc il y a des danseurs qui s'inspirent de personnages mythologiques, de mangas et
01:56 d'autres.
01:57 Et moi, je ne trouvais pas qu'elle allait être ce personnage et j'ai décidé de tenter
02:03 de me danser moi-même.
02:04 Ça aurait pu être Chihiro, remarquez !
02:07 Ça aurait pu être Chihiro, c'est une idée !
02:09 Krump, c'est l'acronyme de "Kingdom Radically Uplifted Mighty Praise" dont la traduction
02:14 française pourrait être "Éloge puissant d'un royaume radicalement surélevé" ou
02:18 "Le royaume radicalement surélevé a une adresse puissante" telle que vous le traduisez
02:23 dans votre conférence dansée.
02:24 Bon, ça veut dire quoi ?
02:25 Pour moi, c'est vraiment cette pratique de s'adresser à d'autres avec le corps.
02:34 C'est vraiment une sorte de reconstruction.
02:36 C'est plus qu'une danse avec de la chorégraphie et des mouvements bien déterminés, c'est
02:42 l'incarnation.
02:43 Et surélevé ?
02:44 Surélevé parce que justement, au bout d'un moment, si on écoute le corps, il a beaucoup
02:50 de choses à dire ce corps.
02:52 On va aller chercher des énergies assez transcendantes et on atteint des sortes d'extases,
02:57 pour ne pas utiliser à mon sens et avec mon expérience le mot "trans".
03:01 Mais c'est vrai qu'à être écouté, à être dans un cercle bienveillant, on lâche
03:05 les chevaux.
03:06 C'est vrai qu'on a des moments sublimes où on a cette adresse, on se sent aussi écouté,
03:14 on se sent soutenu par ce groupe.
03:18 Et ça, je pense que c'est quelque chose d'unique.
03:20 Quand vous avez vu ce documentaire fondateur "Rise" de David Lachapelle, sorti en 2005,
03:26 vous racontez dans votre conférence dansée, que vous avez ressenti une manière différente
03:34 de marcher.
03:35 Oui, soudain, après avoir vu le film.
03:38 C'était quoi ?
03:39 Effectivement, il y avait une histoire de reconnaître l'histoire de ces jeunes-là
03:43 et je me suis sentie vraiment transportée par eux en me disant "probablement je ne
03:47 pourrai jamais faire ce qu'ils sont en train de faire, leurs corps sont sublimes".
03:51 Mais ça faisait écho à une histoire qui était la mienne, venue de la cité de l'étoile,
03:56 à Bobigny, où en fait, je ne serai pas ce qu'on attend de moi, je ne rentrerai pas
04:02 dans une case et du coup, une sorte de démantèlement de fatalité, je sors de "Rise" et je me
04:07 dis "en fait, je vaux quelque chose, on vaut quelque chose, on ne sera pas insignifiant",
04:11 c'est ce que je dis dans cette conférence.
04:14 Et du coup, il y a le buste qui se remet droit, il y a le regard vers l'horizon et je me
04:20 dis "ok, la danse est présente dans ma vie depuis toujours, est-ce qu'il n'y aurait
04:23 pas quelque chose à faire avec ça ?"
04:25 Et c'est venu plus tard, mais je voudrais qu'on ait ensemble les bases du krump ce
04:30 matin.
04:31 Le premier mouvement, "Stomp" ?
04:32 Voilà, qui est un ancrage dans le sol, on désire ce sol, j'aime dire que c'est
04:37 notre territoire, et du coup on va l'appeler, ce sol on va l'appeler "On tape", vraiment
04:43 avec le pied bien ouvert, on va se créer une sorte de rythmique grâce à ces frappes
04:48 de pied qu'on retrouve aussi dans plein d'autres pratiques.
04:51 Dans le buto japonais par exemple ?
04:52 Oui, dans le flamenco surtout, dans certaines danses africaines, en tout cas, cet ancrage
04:59 avec le sol, cet enracinement qui est majeur, donc ça c'est le "Stomp".
05:02 Ensuite, le "Chest Pop" ?
05:03 Voilà, le "Chest Pop" c'est une sorte de grande respiration avec le buste, une sorte
05:10 d'impact qui peut être très fort, qui peut être aussi lent, une respiration, et
05:16 donc moi je dis que c'est rendre visible le battement de son cœur, c'est ancrer
05:22 ce moment-là dans l'instant présent.
05:23 "Jab" ?
05:24 "Jab" emprunté à la boxe, oui effectivement, c'est un impact qui vient d'une impulse
05:30 avec l'articulation, donc la main, le bras, et on va se réapproprier une parole avec
05:36 ce langage-là.
05:37 Et "Arm Swing" justement, ce sont les mots que l'on donne avec les bras ?
05:41 Alors "Arm Swing" ça peut être une belle définition, c'est vraiment un mouvement
05:46 circulaire qui vise à récupérer l'énergie autour de soi et s'en nourrir pour ensuite
05:51 la redistribuer.
05:52 Alors ce n'est pas une mode, "This is not a trend" répètent les danseurs de
05:56 krump dans le documentaire "Rives" de David Lachapelle, quasiment 20 ans plus
05:59 tard vous continuez à être krumpeuse, mais vous mélangez cette pratique avec d'autres
06:05 danses, notamment votre passion japonaise ?
06:06 Oui, effectivement.
06:07 Oui c'est vrai que j'ai eu cette envie et cette urgence de questionner d'autres
06:12 pratiques, ce que j'appelle les pratiques, pour reprendre le mot de tout à l'heure,
06:16 de la transcendance, même de l'éloquence.
06:19 Voilà, effectivement.
06:20 Et de l'épique, se réinventer épique.
06:23 Et du coup, j'ai réalisé qu'il y avait plein de choses avant nous les krumpeurs,
06:28 il y en aura sûrement bien après, mais qui étaient basées sur cette manière d'incarner.
06:33 Du coup, je suis multiple aussi et je suis allée bringuer.
06:36 Oui c'est ça, on disait "je vais être un autre avec Rimbaud" et vous vous dites
06:39 "je suis multiple".
06:40 C'est sujet libre, Nash, vous nous avez retranscrit vos pensées au moment où vous
06:45 vous mettez à danser.
06:47 Danser veut dire pour toi écouter la nécessité du corps.
06:54 Tu regardes autour de toi et bien au-delà.
06:57 Ici est ton territoire et il n'y a pas de limite.
07:00 Respire pleinement, souris.
07:04 Tu déplaces ton centre rayonnant.
07:07 Tu sens l'apesanteur tout en étant si légère.
07:09 Tes pieds se déploient.
07:11 Ouverts, ils explorent avec gourmandise cette terre du talon jusqu'à la pointe.
07:17 Tu as envie de ce sol qui te porte alors tu le fais résonner.
07:21 Frappe de pied.
07:22 Ici est ton rythme sur lequel tout le reste chante.
07:27 Ton dos appelle une spirale infinie du sommet de ton crâne, pirouette infernale.
07:33 Tu veux tout voir, tout sentir.
07:35 Les extrémités de tes doigts appellent le vide.
07:39 Tes mains s'étirent et tes bras, lignes de fuite, lignes d'horizon, axes solides,
07:44 te permettent de libérer ton bassin qui fougueux, explore, isole, percute, enveloppe, caresse.
07:51 Ta poitrine grouve, le cœur de dents chahute.
07:55 Tu aimes cette sensation de vie, de transcendance.
07:59 Alors ton visage aussi, dense, narines déployées, bouche béante, langue tranchante,
08:05 appaie la vie qui bientôt n'est plus.
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