00:00 France Inter, le 7/10.
00:04 Il est 7h48, Sonia De Villers, votre invitée ce matin est écrivain, lauréat du prix Goncourt 2023.
00:11 Ancien scénariste de cinéma, il publie « Veillez sur elle » aux éditions de l'Iconoclast,
00:16 déjà un très gros succès en librairie.
00:19 Histoire rocambolesque d'un sculpteur, prénommé Michelangelo, d'une aristocrate, descendante
00:25 des Orsini du XXe siècle, italien d'un pays qui entre dans la modernité mais qui
00:30 se débat sans cesse avec ses préjugés.
00:33 Bonjour Jean-Baptiste Andréa.
00:34 Bonjour.
00:35 Ce Goncourt, c'est le triomphe donc d'un écrivain venu sur le tard à la littérature.
00:41 Est-ce que ça vous fait peur ?
00:42 C'est difficile.
00:45 Non, ça ne me fait pas peur.
00:48 C'est essentiellement une joie énorme.
00:50 Mais c'est vrai que c'est d'une force, d'une lame de fond.
00:54 J'ai l'impression d'être passé dans une machine à laver et d'avoir été piétiné
00:57 par un diplodocus.
00:58 Le tout laissant un sentiment étrangement agréable.
01:01 Pour moi, écrire, ça a été un peu reprendre mon destin en main.
01:07 Quand j'ai quitté le cinéma pour la littérature, me reconsacrer à ce que j'adorais, ce qui
01:11 étaient les mots.
01:12 C'est vraiment une récompense.
01:14 Je n'ai pas beaucoup de peur.
01:15 Le vote a été très serré, on le sait aujourd'hui.
01:19 Vous avez attendu jusqu'à quelle heure cette nouvelle ?
01:22 On a attendu jusqu'à 12h47.
01:25 Je ne suis pas obsessionnel, on a juste vérifié.
01:27 Ce qui s'est passé, c'est qu'à 12h37, on s'est dit c'est fini.
01:30 Ce n'est plus nous.
01:31 On a fait un petit speech, on était tous ensemble à la maison d'édition.
01:33 On a ouvert un petit champagne.
01:35 On a été très bon perdant.
01:37 On s'est dit, on a trinqué à la défaite.
01:40 J'ai envoyé des textos à ma famille et à mes amis en leur disant "ce n'est pas nous".
01:43 Et tout d'un coup, ça a explosé.
01:45 Il y a eu des hurlements et le coup de fil était arrivé.
01:47 On a passé dix minutes en pensant qu'on avait perdu.
01:50 Dans ce texto, vous dites "ça n'est pas nous".
01:52 Vous dites "nous".
01:53 Oui, je dis "nous".
01:54 Pourquoi "nous" ?
01:55 Parce que c'est le travail d'une maison d'édition entière, d'une équipe depuis 2017.
01:59 Et j'adore partager ça.
02:01 Et ce n'est pas juste moi aujourd'hui, c'est cette maison toute entière.
02:04 Cette maison, c'est une maison fondée par Sophie de Sivry, votre éditrice, qui est
02:08 morte au printemps dernier d'un cancer.
02:10 Après 18 mois de lutte acharnée, c'est quelqu'un qui était très aimé dans le milieu de l'édition.
02:15 Et la voici couronnée alors qu'elle n'est plus là.
02:18 Comment continuer sans elle ?
02:20 On a tous l'impression qu'elle est encore là.
02:24 On a initié ensemble un travail, une vision qu'elle a fait passer, qu'elle a transmise
02:31 à tout le monde, et qui ne meurt pas et qui ne mourra pas.
02:34 On a toujours l'impression qu'on va la croiser au coin du couloir.
02:37 Ça fait six mois qu'elle n'est plus là physiquement, mais je n'ai pas l'impression
02:42 qu'il y ait grand-chose qui ait changé.
02:43 Votre narrateur n'a jamais, jamais, jamais douté de son envie de sculpter.
02:49 Et vous d'écrire ?
02:50 Je n'ai jamais douté de mon envie d'écrire.
02:52 Ça a commencé à 9 ans.
02:53 Je me suis toujours dit que je veux être écrivain, je serai écrivain.
02:58 J'ai fait ce détour par le cinéma qui était une merveilleuse école pour moi.
03:01 Et puis je suis revenu à ce qui m'animait tout petit, raconter des histoires.
03:06 Votre narrateur n'a jamais, jamais douté de son talent, mieux de son don.
03:10 Et vous ?
03:12 Je ne me suis jamais dit que j'avais un talent ou un don.
03:15 Par contre, je travaille beaucoup et je suis très persévérant.
03:19 Et je crois qu'au bout d'un moment, les gens m'ont laissé entrer parce qu'ils
03:21 se sont dit "on ne va pas s'en débarrasser si on ne l'ouvre pas la porte".
03:24 Votre narrateur est un héros en colère.
03:27 Il a une revanche à prendre sur la vie.
03:29 Et vous ?
03:30 C'est quand même un combat pour arriver à faire ce métier-là.
03:35 Pour moi, ça a été un combat au sein d'une enfance heureuse et d'une vie relativement
03:40 normale.
03:41 Ça a quand même été un combat contre moi, contre tout le monde, contre le regard un
03:45 peu incrédule des autres.
03:46 Tant qu'on n'a pas réussi, le regard est très incrédule.
03:48 Donc il y a ce combat.
03:50 Et oui, le moment où on arrive à franchir ce seuil magique, il y a un côté revanche.
03:57 Mais pas amer.
03:58 C'est une joie de victoire.
03:59 C'est un sommet qu'on conquiert.
04:01 Vos héros Jean-Baptiste Andréa sont contrariés.
04:04 Ils sont empêchés.
04:06 Votre sculpteur parce qu'il est nain.
04:08 L'amour de sa vie, Viola Orsini, parce qu'elle est femme.
04:11 Le romanesque naît-il de l'entrave ?
04:14 Oui.
04:15 En fait, le romanesque naît tellement de l'entrave, évidemment, que je ne peux pas
04:22 élaborer longuement sur cette question.
04:23 Bien sûr, on a envie de leur mettre des bâtons dans les roues.
04:26 On a envie de faire monter la pente, de la rendre un peu plus raide pour que l'ascension
04:30 n'en soit que plus belle.
04:31 Et quel bâton dans les roues ? Viola Orsini, une intelligence ensevelie, sous le poids
04:36 des traditions pluriséculaires, du catholicisme, de l'étiquette, de la bienséance, de la
04:41 lignée.
04:42 Pour écrire un destin de femme, choisir la noblesse italienne était-ce une manière
04:46 de cumuler le maximum d'obstacles à la liberté ?
04:51 Non, je ne veux pas perpétuer des clichés contre les Italiens qui sont en plus mes ancêtres.
04:55 Non, mais je crois que c'est très dur pour quiconque de déployer ses ailes dans une
05:02 vie d'homme ou de femme.
05:03 C'est plus compliqué quand on est une femme et c'est encore plus compliqué quand on
05:06 est intelligente ou intelligente.
05:07 Le féminisme résonne avec l'époque, mais même pas seulement dans ce livre « Veillez
05:14 sur elle ». Votre narrateur raconte un parcours enragé de transfuges de classe, c'est un
05:20 mot qu'on utilise aujourd'hui.
05:22 C'est l'histoire d'un miséreux qui se fera accepter par la haute, comme on dit.
05:27 Et ce transfuge-là, il passe par la culture et par la connaissance.
05:33 C'est quelque chose auquel vous croyez ?
05:34 Oui, absolument. Comme beaucoup de gens qui ont lu Martin Leden de Jack London quand j'étais
05:39 gamin, j'ai été profondément marqué par ce livre et par cette idée qu'effectivement,
05:42 on pouvait transformer sa vie par les livres.
05:45 Et je mesure aussi la chance que j'ai eu d'être exposé au livre, à l'art, par
05:49 ma famille très jeune.
05:50 Et je crois à la puissance transformatrice, mais très profondément, de la culture au
05:56 sens le plus large, de la beauté de l'art, de la beauté des mots.
05:59 Je crois à cette puissance transformatrice.
06:01 Et je crois qu'il y a une vraie réflexion à avoir là-dessus pour pouvoir amener des
06:05 gens qui n'ont pas accès à ça.
06:07 Évidemment, il y a une réflexion, mais il faut faire des choses pour amener des jeunes
06:12 qui n'ont pas accès à ça vers cette beauté-là, parce qu'elle change la vie.
06:17 Exactement comme dans Martin Leden, ce sont les femmes qui font lire et qui transmettent
06:21 le savoir et la connaissance.
06:22 Moi, je suis là à cause de beaucoup de femmes.
06:25 Lesquelles par exemple ?
06:27 Sophie de Sivry, mon éditrice, et je suppose ma mère aussi.
06:29 Mais voilà, beaucoup d'amis qui m'ont porté, soulevé, à qui je dédie de livres.
06:35 Beaucoup de femmes.
06:38 Ce roman tient véritablement en haleine son lecteur.
06:42 Quelle est la recette d'un bon suspense ?
06:44 Il n'y a pas de recette, heureusement.
06:46 Moi, je ne voudrais pas utiliser une recette.
06:50 Parce que ça veut dire qu'on reproduit quelque chose.
06:55 Je ne sais pas quelle est la recette d'un bon succès ou d'un succès.
06:58 Quand j'écris un livre, je me suis même dit "Est-ce que cette histoire va intéresser
07:01 quelqu'un d'autre que moi ?" Je suis allé voir mon époux, je lui ai dit "En fait,
07:03 je suis en train d'écrire un truc, ça va faire 600 pages, je suis au milieu et si
07:06 ça se trouve, ça n'intéresse personne."
07:08 Je ne sais pas, je n'utilise pas de recette et je ne pense pas qu'il y en ait vraiment
07:13 tant que ça.
07:14 Et c'est l'école du cinéma qui apprend ça ?
07:16 Je pense que l'école du cinéma m'a donné un rythme, une forme d'instinct de
07:20 à quel moment je m'ennuie, sachant que la littérature permet aussi de prendre un peu
07:23 plus son temps.
07:24 Je ne l'écris pas comme un livre, comme un film, pardon.
07:27 Je ne pense pas du tout au cinéma, moi je crée un roman.
07:30 Mais bien sûr, 20 ans dans le cinéma où on a deux heures pour raconter quelque chose
07:36 font qu'il y a une recherche d'intensité probablement et j'ai une perception du rythme
07:41 mais qui est la mienne de toute façon.
07:43 Un autre auteur qui vient du cinéma n'aura pas tout à fait la même perception.
07:46 L'une des belles choses de ce roman, c'est le rapport du sculpteur à la pierre, son
07:50 matériau pour créer.
07:52 Et vous, l'écrivain, que sculptez-vous ? Je veux dire, quel matériau travaillez-vous ?
07:56 On travaille l'imagination des lectrices et des lecteurs.
08:02 C'est ça qu'on sculpte avec le mot.
08:04 Et on crée une ébauche et je crois qu'il y a un travail qui se fait que j'adore.
08:07 Moi j'essaie d'en dire le moins possible en fait, même si le livre fait 600 pages,
08:10 j'essaie vraiment d'en dire le moins possible pour que tout d'un coup on vit tous dans
08:13 un monde d'images, on baigne tous dans cet inconscient collectif, on partage les mêmes
08:17 images, on est saturé d'images.
08:19 Ce qui fait qu'avec quelques mots, une esquisse, comme un coup de pinceau, on peut tout d'un
08:22 coup déployer des grandes fraises dans l'esprit des lectrices et des lecteurs.
08:26 C'est ça que moi je sculpte.
08:28 Alors, il y a deux femmes dans ce livre.
08:30 Il y a Viola Orsini et il y a une Pietà.
08:32 Une Pietà qui a été sculptée par votre narrateur.
08:36 Veillez sur elle.
08:38 On veille sur la Pietà comme on veille sur Viola.
08:40 Est-ce que vous aviez en tête une sculpture bien réelle, une sculpture bien existante
08:46 à laquelle vous avez pensé tout au long de votre écriture ?
08:49 Non, non, pas du tout.
08:50 C'est au contraire…
08:52 Une perfection ?
08:53 Non, je m'imaginais cette chose de la même manière qu'on s'imagine vaguement le
08:56 visage d'un de nos personnages, mais on ne l'a pas devant les yeux.
09:00 Moi, j'aime inventer.
09:02 Donc non, j'avais une forme.
09:04 La figure de la Pietà, c'est la Vierge qui tient le corps du Christ à la descente
09:07 de croix.
09:08 Donc c'est une forme imposée.
09:10 C'est mouvant dans ma tête.
09:12 Et ma dernière question, ce roman français qui raconte l'Italie, sera-t-il lu en Italie ?
09:18 Alors oui, j'avais une grande angoisse de me dire en fait, les Italiens n'iront sûrement
09:22 pas ce roman alors que mes précédents romans étaient traduits parce qu'ils vont se dire
09:25 "qui c'est ce français qui ose écrire sur l'Italie ?" Ce que j'aurais accepté
09:28 d'ailleurs.
09:29 Et en fait, non, on a eu trois offres et une des plus belles offres qu'on ait eue en
09:35 acquisition étrangère, donc qui devrait être lu en Italie avec une édition formidable
09:39 qui est la Navedite Eseo, qui est la société d'édition qui a été co-fondée par Umberto
09:43 Eco.
09:44 Et moi, c'est Zidane de la littérature.
09:47 Veillez sur elle, Jean-Baptiste Andréa est paru aux éditions de l'Iconoclast.
09:52 Bravo !
09:53 Merci beaucoup de m'avoir reçu.
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