00:00 d'être juive en France en 2023, en octobre 2023,
00:04 ça ressemble à quoi, Alice ?
00:05 -Ça ressemble à quelque chose d'assez effrayant.
00:11 Vous savez, la peur, c'est une émotion d'anticipation
00:15 qu'on contrôle difficilement.
00:17 Alors, voilà, aujourd'hui, en France, en 2023,
00:21 comme vous le dites très justement,
00:23 je suis française, je suis juive,
00:26 et j'ai pas peur de le dire, j'ai peur.
00:28 J'ai peur parce que d'abord, je suis une mère,
00:31 que la première chose que j'ai dite à mes enfants
00:35 au lendemain de ces attaques effroyables du 7 octobre,
00:38 c'est "enlevez vos étoiles".
00:40 C'est une espèce de cri du coeur, comme ça, un réflexe.
00:44 Voilà. "Enlevez vos étoiles, faites attention."
00:46 On se dit ça toute la journée, "faites attention",
00:49 on sait pas trop à quoi, on sait pas trop comment,
00:52 mais on se le dit, on se dit "faites attention".
00:55 J'ai peur, j'ai l'association de revenir
00:58 à des heures très sombres de notre histoire
01:01 qui ont conduit à l'horreur qu'on sait tous,
01:04 qu'on devrait tous savoir.
01:06 Et vous savez, quand, en tant que Français,
01:09 en tant que Juif, on entend un ministre de l'Intérieur
01:13 qui prend la décision de protéger les lieux de culte,
01:16 les écoles juives, les synagogues,
01:18 ça dit quand même quelque chose de l'imminence
01:21 de la réalité d'un danger qui est là.
01:24 J'ai peur parce que le terrorisme a déjà frappé en France
01:28 des Juifs parce qu'ils étaient Juifs.
01:30 J'ai besoin de rappeler à personne
01:32 des enfants d'Augeratora,
01:34 l'hypercachère, l'analyse, voilà d'autres,
01:37 qu'effectivement, comme le disait M. Corsia,
01:39 l'importation du conflit en France
01:42 pourrait tout à fait amener à de nouveaux actes,
01:46 à de tels actes.
01:48 Les morts aux Juifs qu'on entend dans les manifestations,
01:52 dans les rues de Paris, en bas de chez nous,
01:55 c'est quand même tout à fait effrayant.
01:59 Ces actes antisémites qui se multiplient.
02:01 Aujourd'hui, notre quotidien,
02:03 c'est essayer de continuer à travailler,
02:07 essayer de continuer à vivre,
02:09 tout en ayant mis présent dans nos esprits,
02:12 dans nos cœurs, des images atroces.
02:16 Toutes les conversations que j'ai avec mes amis
02:18 tournent autour de ça, j'ai envie de dire.
02:20 Les images effroyables, la difficulté à dormir,
02:23 les morts aux Juifs, est-ce qu'on enlève notre Mézouza ?
02:27 – Pardon, Alice, ça veut dire que concrètement, vous,
02:29 la Mézouza, ce que l'on voit à l'entrée
02:33 notamment des bâtiments, des appartements, des maisons,
02:39 des familles juives, ou la Kippa, ou l'étoile de David,
02:43 par exemple, qu'on peut porter en bijoux,
02:44 tout ça, vous dites à vos enfants ou chez vous,
02:46 vous dites "c'est terminé, je retire tous les signes de ma judaïté" ?
02:51 – Alors, en ce qui me concerne, la Mézouza,
02:53 ça fait longtemps qu'elle n'est plus dehors,
02:55 parce qu'on me l'a arrachée trois fois,
02:57 donc la troisième fois j'ai décidé de la mettre à l'intérieur,
03:01 mais oui, pour ce qui est de l'étoile, j'ai dit à mes enfants "enlevez-la".
03:05 Voilà, pour l'instant, vous l'enlevez, parce que ça me fait peur,
03:07 parce que ça me terrifie, parce que voilà,
03:09 une fois qu'on a enlevé son étoile juive et sa Mézouza,
03:12 quand on se balade dans la rue, j'ai envie de dire
03:16 qu'on n'est pas nécessairement totalement protégé,
03:19 parce que voilà, peut-être que…
03:22 enfin, je ne sais pas, moi ça m'est arrivé plusieurs fois par le passé,
03:24 notamment au moment de l'hypercachère,
03:26 de me faire insulter dans la rue, de me faire traiter de sale juive
03:28 alors que je n'avais pas particulièrement une étoile autour du cou,
03:30 donc je ne sais pas si j'ai spécialement une tête de juive,
03:33 on va dire, entre guillemets, mais en tout cas, ça m'est arrivé,
03:36 j'aimerais pas que ça arrive à mes enfants,
03:38 ça me terrifie, parce que encore, se faire insulter,
03:42 bon, moi je suis un petit peu inconsciente, donc j'ai répondu,
03:46 il y avait du monde dans la rue, donc il ne s'est rien passé,
03:48 mais je ne sais pas ce qui pourrait se passer aujourd'hui si je répondais,
03:52 alors voilà, si vous me demandez si j'ai peur, j'ai peur.
03:55 Alors, je n'ai pas peur au point de ne pas fréquenter ma synagogue,
03:58 j'ai peur pour mon rabbin,
03:59 je n'ai pas peur au point de ne pas fréquenter de restaurants cachers,
04:03 mais je suis en alerte.
04:04 C'est ça qui a changé depuis trois semaines, je trouve,
04:06 c'est que je suis sur une espèce de qui-vive permanent,
04:10 j'ai perdu une forme d'insouciance,
04:13 et je me demande comment la situation va évoluer.
04:16 Moi, je suis française, je suis née en France,
04:19 je suis née dans le 9-3,
04:21 et je ne me pose pas spécialement de questions existentielles,
04:25 mais je suis française et je suis juive,
04:27 et je veux être les deux, sans être inquiétée,
04:30 sans être menacée, sans avoir besoin de me cacher.
04:32 Je ne revendique rien de spécial,
04:34 si ce n'est le droit d'être qui je suis,
04:36 je refuse de vivre caché,
04:38 mais je refuse aussi de me mettre en danger,
04:41 de mettre en danger mes enfants,
04:42 et ma question en ce moment, omniprésente,
04:45 vraiment, celle qui me hante,
04:46 c'est dans quelle France vont grandir mes enfants ?
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