Passer au playerPasser au contenu principal
  • il y a 2 ans
Au lendemain de son élection au titre de secrétaire perpétuel de l'Académie française, l'écrivain franco-libanais Amin Maalouf est l'invité du grand entretien de ce vendredi. Il parlera de son dernier livre "Le Labyrinthe des égarés" (Grasset) qui sort mercredi 4 octobre 2023.

Catégorie

🗞
News
Transcription
00:00 France Inter, Alibadi, Marion Lourds, le 6/9.
00:07 Avec Marion Lourds notre invitée ce matin.
00:09 Ses livres ont marqué des générations de lecteurs et des romanciers, essayistes, historiens franco-libanais.
00:15 Et il était élu hier secrétaire perpétuel de l'Académie française.
00:19 Il publie "Le labyrinthe des égarés" chez Grasset.
00:22 Intervenez, chers auditeurs, au 01 45 24 7000 ou sur l'application France Inter.
00:27 Bonjour et bienvenue Amine Malouf.
00:30 Et surtout félicitations.
00:32 Félicitations, vous avez un grand sourire sur le visage.
00:35 Et nous allons parler de ce livre que vous publiez.
00:37 Mais qu'est-ce que vous avez ressenti hier à l'annonce de ces résultats ?
00:42 Allez, j'allais dire quasiment de ce plébiscite puisque vous avez été élu au premier tour.
00:45 C'est le rêve de n'importe quel président de la République.
00:48 Beaucoup d'émotions évidemment.
00:51 Et aussi un peu d'angoisse parce que c'est une grande responsabilité
00:56 durant les dernières années j'ai pu observer la manière dont Madame Carère d'Ankaus
01:01 dirigeait l'Académie, son énergie, sa bienveillance.
01:10 Son autorité aussi.
01:12 Et je me disais il faut que je m'inspire de son exemple.
01:19 Je ne pourrais certainement pas faire aussi bien.
01:22 Mais il faudrait vraiment que je me dépense et que je donne tout ce que j'ai pour réussir dans cette mission.
01:28 C'est une élection exceptionnelle Amine Malouf.
01:30 Depuis 1635, depuis le cardinal Richelieu, il n'y a eu que 32 académiciens qui ont occupé ce poste-là.
01:39 Est-ce que vous vous rendez compte du poids de l'histoire, de cette histoire de l'Académie française
01:45 qui pèse aujourd'hui sur vos épaules ?
01:47 Et est-ce que vous avez déjà réfléchi à quel secrétaire perpétuel vous allez être ?
01:54 Pour être honnête, je n'ai pas beaucoup réfléchi.
01:57 Les choses se sont passées très vite.
02:00 Simplement, dès qu'on est dans cette maison, on sent le poids de l'histoire.
02:07 Et donc c'est omniprésent.
02:10 En même temps, on sent aussi que cette institution a besoin d'être dans son temps.
02:20 Et cet équilibre entre la continuité et la nécessaire transformation est une préoccupation constante.
02:30 Elle va être constamment dans mon esprit tout au long de mon mandat.
02:35 Et à propos d'être dans son temps, Amine Malouf, dans vos tout premiers mots hier, vous estimez que c'était important
02:40 qu'une institution reflète la diversité du pays, même la diversité du monde.
02:44 C'est le cas de l'Académie aujourd'hui, d'après vous ?
02:47 De plus en plus. Imperfettement, mais de plus en plus.
02:51 6 femmes sur 44 ?
02:53 De ce point de vue, j'aimerais qu'on accélère beaucoup.
02:57 Surtout que la présence de Mme Carère d'Ankaus donnait une sorte de féminisation solennelle à l'Académie.
03:08 Puisque le visage de l'Académie était une femme.
03:12 Je pense que maintenant qu'elle n'est plus là, il faudra qu'il y ait une plus grande présence féminine pour compenser son absence.
03:21 Peu de personnes qui viennent de l'étranger aussi.
03:24 C'est votre cas, c'est le cas de François Cheng qui est originaire de Chine, de Michael Edwards qui est britannique.
03:29 Mais la diversité des pays est assez peu représentée également.
03:32 Cela aussi, à mon avis, il faudrait qu'il y en ait un peu plus.
03:36 Mais ces dernières années, il y en a eu.
03:40 Il faudrait qu'il y ait des représentants de tous les univers francophones à travers le monde.
03:47 Mais chez nous, à l'Académie, les choses se passent lentement.
03:51 Il ne faut pas bousculer, il ne faut pas arriver en révolutionnant les choses.
03:56 Il faut avoir une vision et la poursuivre sur le long terme, tous ensemble.
04:03 Il ne s'agit pas d'arriver et de décréter des choses.
04:08 Cela ne fonctionne pas comme ça à l'Académie.
04:11 L'Académie française est placée sous la protection du Président de la République.
04:14 C'est la tradition. Est-ce que vous avez eu un message d'Emmanuel Macron, Armin Malouf ?
04:18 Très vite, il m'a envoyé un message chaleureux, amical, qui m'a fait grand plaisir.
04:24 Je lui ai répondu tout de suite.
04:26 L'Académie française, c'est une institution qui a pour vocation de produire un dictionnaire.
04:31 C'est assez étonnant, mais c'est quelque chose sur lequel travaillent les académiciens.
04:35 Cela met du temps là aussi. C'est un temps long, extrêmement long.
04:39 On est maintenant à la fin de la préparation de la 9e édition du dictionnaire.
04:44 Vous en êtes à quelles lettres ?
04:46 Tout à fait à la fin. Nous avons déjà pratiquement terminé la lettre Z.
04:54 C'est vraiment la fin. Nous sommes en train de relire les derniers cahiers du dictionnaire.
05:04 Ce sont les derniers mois.
05:09 Nous réfléchissons à ce qui va venir, parce qu'il y a eu énormément de changements.
05:17 Le dernier date de 1936, donc c'est vrai qu'il y a eu énormément de changements.
05:21 Oui, et puis le monde a changé, la communication a changé, la manière dont les gens consultent les dictionnaires a changé.
05:29 Nous allons pendant quelques temps réfléchir sur ce que sera la 10e édition.
05:37 C'est une des premières choses dont je devrais m'occuper dans ces fonctions.
05:42 Vous avez été élu hier, revenons peut-être sur cette élection un tout petit moment,
05:48 face à un de vos amis, Jean-Christophe Ruffin, qui était un peu le candidat surprise,
05:52 le candidat de dernière minute qu'on n'attendait pas.
05:55 Comment vous avez vécu cette candidature ?
05:58 Déjà à l'Académie, on est toujours élu quand il y a une élection contre un ami,
06:03 puisque ce sont tous des amis avec qui on est là depuis des années,
06:09 et avec qui on sera là jusqu'à la fin de nos vies.
06:11 C'est le principe même de l'Académie.
06:14 Jean-Christophe est un ami proche depuis pratiquement 40 ans,
06:19 puisque nous avons commencé à publier nos livres dans la même maison,
06:23 chez La Tess, il y a beaucoup d'années déjà.
06:28 Nous sommes amis aujourd'hui, nous étions amis même hier pendant le vote,
06:36 et nous serons amis, je pense, de la même manière tout au long de notre vie.
06:44 Ça ne change rien, c'est une parenthèse.
06:46 Il voulait vous laisser la place et puis finalement non ?
06:49 Il a hésité, parce qu'il s'est dit que ce n'est pas une bonne chose qu'il y ait un seul candidat,
06:55 que ça pouvait donner l'impression d'une candidature officielle,
07:00 ce qui est une vision tout à fait légitime.
07:02 Et donc sa présence, à mon avis, a apporté quelque chose.
07:05 On a eu une élection.
07:08 Il n'y a pas eu de candidat unique, ni de parti unique comme France ou Pays-Bas.
07:12 Oui, mais les choses se sont très bien passées.
07:14 C'est un épisode qui, en tout cas, ne laissera sûrement pas de traces dans nos relations.
07:23 Ça, j'en suis persuadé.
07:24 Un mot quand même, puisque la ministre de la Culture était là hier,
07:27 juste après votre élection, Rima Abdel-Malak,
07:29 qui a vu en votre élection un magnifique symbole pour tous les francophones du monde.
07:33 Il y a quelques années, vous aviez critiqué ce mot même de francophonie.
07:37 Vous disiez que "francophone" en France aurait dû signifier "nous",
07:40 mais qu'il avait fini ce mot par signifier "eux".
07:45 Effectivement, mais pas le mot de francophonie ou de francophone,
07:48 c'est le mot d'écrivain francophone.
07:51 Écrivain francophone.
07:52 Je pense qu'il faut dire écrivain de langue française,
07:56 littérature de langue française, littérature au pluriel de préférence.
08:03 Je pense que le mot francophone est ambigu.
08:07 Vous ne direz jamais de Flaubert que c'est un écrivain francophone.
08:13 Pourquoi ? Parce que l'idée que l'on a de ce mot,
08:17 c'est un écrivain en langue française, mais qui n'est pas français.
08:21 Donc, ça installe une séparation qui, à mon avis, n'a pas lieu d'être
08:28 entre les écrivains de nationalité française et les autres.
08:33 Et vous, vous êtes le symbole de cette symbiose justement,
08:36 puisque votre terre natale, c'est le Liban et que votre pays d'adoption, c'est la France.
08:40 Quand on dit "la francophonie" en parlant du monde francophone,
08:44 j'utilise ce terme.
08:46 Quand on dit "les francophones dans le monde", j'utilise ce terme.
08:50 Et quand on parle d'écrivain francophone, moi je préfère qu'on dise
08:54 "écrivain de langue française".
08:56 Emmanuel Macron, sur le réseau X, anciennement Twitter,
08:59 dit que vous allez faire rayonner la langue.
09:02 Est-ce que quand on n'a pas pour langue maternelle le français,
09:05 finalement, on arrive encore mieux à le faire rayonner ?
09:09 Je pense que ça fait partie des fonctions de l'Académie française.
09:14 Non seulement de la défense et illustration de la langue française, comme on dit,
09:18 mais également le rayonnement de la langue française dans le monde,
09:22 qui veut dire aussi le rayonnement de la France dans le monde.
09:25 Je pense que la France est l'un des pays au monde
09:29 dont le rayonnement est le plus lié à sa langue.
09:32 Et donc, cela fait partie certainement des objectifs de l'Académie française.
09:38 Et moi, je m'y appliquerai à chaque instant.
09:42 Vous êtes Libanais, Français, Amine Malouf.
09:45 Dans votre dernier livre "Le labyrinthe des égarés",
09:48 vous allez nous dire dans un instant qui sont ces égarés.
09:51 Mais vous décrivez ce rôle malsain de ce lien entre l'identité et la religion,
09:56 qui caractérise notre époque.
09:58 Vous parlez de la tragédie de votre pays natal, le Liban,
10:01 qui vous rend particulièrement sensible à cet aspect des choses.
10:04 Mais au fond, Amine Malouf, il aurait pu être nigérian,
10:07 il aurait pu être indien, il aurait pu être bosniaque,
10:10 ou tout simplement français.
10:12 Expliquez-nous ce que ça veut dire justement de cette crispation identitaire
10:17 qui fait de nous ces égarés.
10:20 Vous savez, la langue est un des éléments de l'identité.
10:24 Et il a l'avantage, par exemple, sur la religion,
10:29 qui est un autre facteur d'identité, que la langue...
10:33 D'abord, on peut en avoir plusieurs, ce qui n'est pas le cas de la religion,
10:37 et que la langue est à la fois un élément d'identité
10:40 et un élément de communication.
10:43 Donc la langue est, à mes yeux, du point de vue de l'identité,
10:48 beaucoup plus précieuse, parce qu'elle permet
10:51 de créer des liens sans créer de tensions, d'hostilité.
10:58 Il est possible qu'elle en crée parfois, mais...
11:00 Parce que vous voyez que notre époque, justement,
11:02 elle est marquée par cette crispation identitaire,
11:04 par l'attachement au sol, à la terre,
11:06 alors que la langue, par définition, elle est ouverte,
11:10 elle évolue, elle bouge.
11:12 Et d'ailleurs, dans ce livre, vous avez une idée
11:15 qui est assez utopique par les temps qui courent, Amine Malouf.
11:18 Je vous cite "Je serai l'homme le plus heureux du monde
11:20 si ma patrie adoptive, l'Europe, se décidait enfin,
11:23 comme l'ont souhaité Victor Hugo et Stefan Zweig,
11:26 à bâtir ses propres États-Unis, fédérés sur le modèle de l'Amérique".
11:31 Plus personne ne parle comme ça en européen.
11:34 Qu'est-ce qui fait que vous vous tenez malgré tout
11:37 à cette démarche-là, à ce rêve-là ?
11:40 - Quand j'observe le monde tel qu'il est devenu aujourd'hui,
11:44 je me rends compte que l'Europe aurait dû être,
11:48 aujourd'hui, une force de rassemblement.
11:53 - Oui.
11:54 - Elle aurait dû édicter les nouvelles règles
11:58 de fonctionnement du monde d'aujourd'hui,
12:02 qui en a de moins en moins.
12:05 L'Europe, à cause de son expérience dans le reste du monde,
12:09 à l'époque coloniale et de toutes les tragédies,
12:12 à cause de ses propres tragédies internes,
12:16 a acquis une sagesse qui lui permet, théoriquement,
12:21 de jouer un rôle dans l'élaboration de ce que doit être l'avenir.
12:26 - Sagesse, vraiment !
12:28 - Et malheureusement, elle n'est pas.
12:30 Elle n'a pas la voie, et malheureusement,
12:32 elle ne s'est pas donné les moyens de jouer ce rôle.
12:36 - Parce que vous écoutiez tout à l'heure, avec une immense attention
12:39 et une grande gravité, Amine Malouf,
12:41 vous écoutiez avec attention la chronique de Pierraski,
12:44 qui revenait évidemment sur la tragédie des Arméniens du Haut-Karabakh.
12:47 Et vous, l'exil, la guerre, les déchirures de l'histoire,
12:52 c'est quelque chose que vous avez connu au Liban.
12:54 Le Liban connaît cette histoire-là, et notamment depuis 1975,
12:58 le moment où vous avez dû partir, quitter votre pays.
13:01 Qu'est-ce que ça vous inspire de voir se répéter l'histoire ?
13:04 - Vous savez, ce qui m'a frappé dans ce que disait Pierraski
13:07 à propos de l'Arménie, c'est que c'est une tragédie que l'on prévoyait.
13:14 Vous aurez demandé à n'importe qui, il y a quelques mois,
13:17 on savait que quelque chose allait arriver là, et que ce serait tragique.
13:22 Mais il n'y a aucun dispositif dans le monde d'aujourd'hui
13:26 qui permette de prévenir une tragédie, même quand on sait qu'elle va arriver.
13:31 C'est ça qui est grave.
13:33 Dans mon livre, je parle un peu de ça.
13:36 Je parle de cette idée que nous sommes dans un monde égaré.
13:41 Nous sommes dans un monde qui entre dans une nouvelle guerre froide,
13:46 alors que nous venons à peine de sortir de la précédente,
13:50 et que nous aurions pu ne pas retomber dans une nouvelle guerre froide.
13:54 Ma démarche a été la suivante.
13:57 Je me suis dit qu'il fallait comprendre comment on en est arrivé là.
14:03 On savait pour la première guerre mondiale, pour la première guerre froide,
14:07 parce que nous avons l'habitude de ce conflit entre communisme et capitalisme.
14:12 Nous le connaissons, nous l'avons pratiqué.
14:15 Mais ce qui arrive aujourd'hui, nous ne savons pas tellement.
14:19 Je me suis plongé pour cela dans l'histoire de quatre pays.
14:26 Trois pays qui ont défié la suprématie des puissances européennes.
14:33 Le Japon, la Russie, la Chine.
14:38 Et un pays de plus, qui sont les Etats-Unis,
14:42 qui se sont opposés à ces trois défis japonais, russe puis chinois.
14:49 Ce n'est pas un livre d'analyse historique,
14:52 c'est un livre qui raconte les parcours de ces quatre pays.
14:56 Et il me semble qu'en racontant le parcours de ces quatre pays,
14:59 on sent pourquoi notre monde est dans cet état,
15:02 et pourquoi nous sommes des égarés.
15:04 Et ces pays, ils incarnaient à l'époque, à une certaine époque, la révolution.
15:08 Et ce que vous dites dans votre livre, c'est qu'aujourd'hui,
15:10 ces mêmes pays qui s'opposent à l'Occident,
15:12 ils incarnent l'ordre et le conservatisme politique.
15:15 Vous pensez à quel ?
15:17 Pendant très longtemps, ce conflit entre le camp occidental et le camp soviétique,
15:23 c'était un conflit entre le camp de l'ordre et le camp de la révolution.
15:29 Et les adversaires de l'Occident aujourd'hui, ce n'est pas le camp de la révolution.
15:35 C'est la Chine, la Russie, ne prendent pas la révolution.
15:40 Et même, ils ont peur des révolutions.
15:43 Quand il y a eu, par exemple, les printemps arabes,
15:46 ils étaient affolés, et les Russes, et les Chinois.
15:51 Poutine a envoyé des troupes en Syrie pour éviter la chute d'Assad.
15:59 Et donc, cette guerre froide ne ressemble pas à l'autre.
16:09 Et il faut essayer de savoir en quoi elle est différente.
16:14 Question d'André qui nous appelle.
16:18 Bonjour André, bienvenue sur France Inter.
16:21 Bonjour Monsieur, bonjour tout le monde.
16:23 Bonjour.
16:24 Oui, j'aimerais poser une question à Monsieur le nouveau secrétaire perpétuel,
16:30 et le féliciter bien sûr.
16:31 Merci.
16:32 Et surtout qu'il est issu de ce qu'on appelle en France, l'habitude de la diversité.
16:37 Et tout à l'heure, je viens de lui parler de diversité.
16:40 Alors, j'aimerais avoir votre opinion, Monsieur le secrétaire perpétuel,
16:44 sur votre attitude, votre opinion, et l'attitude de la Calémie française
16:53 vis-à-vis des langues historiques de France, qu'on appelle aussi "langues régionales".
17:01 Je les appelle historiques parce que l'occitan, par exemple, la langue des troubadours,
17:06 que vous devez connaître, vous devez connaître les troubadours,
17:08 je vous le répèterai, je vous le jure, est une langue aussi vieille que le français.
17:12 Alors, j'aimerais avoir votre opinion sur l'attitude que devrait avoir l'académie française, d'une part,
17:20 mais après tout, vous pouvez faire un petit peu de politique,
17:23 l'attitude que la France a vis-à-vis de ces langues historiques,
17:29 comme le breton, le basque et l'occitan, qui est parlé dans les linguistiques de ses 32 départements français.
17:34 Alors justement, André, laissez Amine Malouf vous répondre.
17:38 Vous qui êtes le gardien aujourd'hui de la langue française,
17:42 quel est le rapport de l'académie avec ces langues régionales, on va dire rapidement, Amine Malouf ?
17:48 Je pense que les défis auxquels fait face la langue française ne viennent pas de ces langues.
17:55 Ces langues sont les langues sœurs de la langue française, ce sont les langues les plus proches,
18:02 je pense qu'elles doivent faire partie des langues que nous appelons les nôtres.
18:08 Les défis auxquels nous faisons face, ce sont les défis d'autres langues
18:14 qui ont acquis dans le monde une importance très grande,
18:19 et face auxquels la langue française a besoin de se consolider,
18:26 et a besoin de rester non pas simplement la langue d'un pays,
18:32 mais aussi la langue de la science, la langue du droit, la langue de la diplomatie, comme elle a été.
18:39 Les langues régionales, et aussi le créole qui est très cher à mon cœur,
18:47 sont les langues les plus proches, et moi je les inclue dans ma réflexion sur la langue française.
18:57 Aujourd'hui on dit souvent la langue française et les langues de France,
19:01 et je pense que c'est une appellation tout à fait justifiée.
19:04 Par ailleurs, les troubadours, moi je leur ai consacré un livret d'opéra,
19:09 de Geoffrey Rudel, qui est une figure merveilleuse,
19:14 et j'ai inclus dans mon livret des textes en provençal et en occitan.
19:20 Amine Malouf sur la langue, question de Philippe sur l'application France Inter.
19:24 L'académie va-t-elle enfin, dit-il, jouer un rôle dans la simplification de l'orthographe,
19:29 dont la complexité est un frein social ?
19:32 C'est une question qui se pose.
19:36 Nous avons beaucoup de méfiance à l'égard de l'écriture inclusive.
19:43 On en a discuté un peu.
19:47 Moi, il y a une chose qui me dérange dans cette écriture inclusive,
19:54 c'est qu'à l'oral, elle ne veut plus rien dire.
19:57 On ne peut pas lire un texte écrit en écriture inclusive.
20:01 - Mais on peut s'écrire.
20:03 On peut avoir des échanges épistolaires, des mails, des messages.
20:06 - Oui, mais je crois que l'écriture inclusive pose une question,
20:14 c'est-à-dire qu'elle met le doigt sur des difficultés,
20:18 notamment liées à la féminisation, notamment liées à tout l'héritage latin,
20:27 qui fait qu'il y a des mots qui sont masculins et des mots qui sont féminins,
20:33 sans qu'il y ait de logique dans la chose.
20:38 Je pense qu'il faut réfléchir à ce problème.
20:42 Je ne pense pas que l'écriture inclusive soit la bonne réponse,
20:47 mais il faut chercher des réponses.
20:49 - Il y a une phrase mystérieuse sous le signe de laquelle est placé votre livre.
20:54 "Le passé ne meurt jamais, il ne faut même pas le croire passé".
20:59 Qu'est-ce que ça veut dire pour vous, Amine Malouf ?
21:02 - Le passé, on a trop tendance à considérer qu'il faut l'évacuer
21:10 et qu'il faut regarder uniquement le présent.
21:13 Je crois que si on n'a pas conscience de la manière dont nous sommes arrivés là où nous sommes,
21:21 nous ne comprenons rien à la réalité d'aujourd'hui.
21:24 Chaque élément de la réalité d'aujourd'hui doit être mis dans son contexte historique
21:31 pour qu'on puisse le comprendre.
21:34 En tout cas, moi, personnellement, c'est ainsi que je comprends les événements.
21:39 J'ai besoin de la généalogie de l'événement, y compris d'ailleurs pour une découverte scientifique.
21:45 Ici, je ne comprends pas comment on est arrivé à cette découverte,
21:49 à travers quelles erreurs, à travers quel débat on est arrivé à cette découverte.
21:54 Je ne comprends pas le sens de la découverte et sa place dans la réflexion scientifique.
22:02 - Et avec quel regard, à partir de quel point de vue, est-ce qu'on regarde un événement ?
22:07 Je citais tout à l'heure "Les croisades vues par les Arabes", c'est l'un de vos essais,
22:11 c'était un livre très important.
22:13 Regarder un événement en suspendant son jugement et en se mettant à la place de l'autre ?
22:18 - C'est une attitude que j'ai souvent et qu'il me vient naturellement.
22:22 Dans ce livre, effectivement, je me plaçais du côté de ceux qui ont vu arriver les croisades.
22:28 Et dans ce livre "Le labyrinthe des égarés", je me place du point de vue,
22:34 non seulement des pays occidentaux, mais également des pays qui ont voulu défier la suprématie de l'Occident,
22:44 qui ont souffert souvent de cette suprématie de l'Occident.
22:48 Il faut juste se souvenir des guerres de l'opium et de toutes les guerres coloniales.
22:53 Donc, on a besoin de se mettre dans divers lieux du monde, d'avoir au sens strict des points de vue différents
23:04 pour comprendre les réalités du monde d'aujourd'hui.
23:06 - Mais quand on lit votre livre, on a l'impression qu'il y a ces pays qui essayent de défier l'Occident
23:10 et qu'il y a un Occident qui est un peu en perte de vitesse, qui est un peu en déshérence.
23:14 Et vous l'aviez dit déjà, vous n'aviez pas encore sorti ce livre, mais en 2019,
23:18 vous parliez du Brexit sur France Inter avec Fabienne Saint-Est.
23:21 Et vous aviez dit que si le Brexit n'aura pas lieu, après l'Europe et l'Occident vont remonter la pente.
23:26 Bon, c'est ce qui s'est passé, le Brexit a eu lieu.
23:28 Est-ce que vous trouvez que depuis, l'Occident continue à chuter ?
23:31 Parce que c'est ça l'impression qu'il donne votre livre.
23:33 - Je crois que l'Occident est en crise, son modèle est en crise,
23:37 mais il n'y a aucun autre modèle en face.
23:40 Les adversaires de l'Occident sont également en crise.
23:43 Les adversaires de l'Occident ne proposent rien qui permette de remplacer le modèle de l'Occident.
23:49 Nous sommes dans un monde où il n'y a plus de modèle évident
23:53 et on a besoin de chercher un modèle pour la société à venir.
23:59 - Et vous le regrettez ?
24:01 - Je regrette le Brexit, par exemple, certainement.
24:04 Je regrette que l'Europe n'ait pas joué le rôle qui aurait dû être le sien.
24:13 Je regrette que le monde soit en train de devenir une sorte de jungle
24:18 où il n'y a plus aucune légalité, où chacun fait à peu près n'importe quoi.
24:25 Je regrette par exemple que la démocratie la plus puissante de notre planète,
24:31 qui sont les Etats-Unis, se retrouve avec une élection présidentielle l'année prochaine
24:37 entre M. Trump et M. Biden, qui, à mes yeux, ne sont pas des personnages significatifs
24:45 et représentatifs de ce que doit être la démocratie aujourd'hui.
24:50 Je modère mes mots.
24:53 Et pourtant, nous avons besoin qu'il y ait un monde qui fonctionne
25:01 parce que nous avons tellement de défis.
25:04 Nous avons le défi climatique et beaucoup d'autres.
25:07 - Et beaucoup d'autres.
25:09 Et vous regrettez l'époque où l'on pouvait être camusien, sartrien, nitchéen,
25:13 en disant qu'aujourd'hui on se réduit à des identités figées,
25:17 des identités dramatiquement liées aux religions et qui nous empêchent
25:23 de vivre autre chose que des temps tragiques.
25:27 Merci infiniment Amin Malouf d'avoir été l'invité de France Inter.
25:30 Le labyrinthe des égarés, l'Occident et ses adversaires s'est publié chez Grasset.
25:34 Et félicitations encore M. le secrétaire perpétuel de l'Académie française.
25:39 - Merci M. François Inter, la revue de presse.
Commentaires

Recommandations