00:00 C'est pour moi un grand honneur de pouvoir accueillir à Grabel, dans ce moment de mobilisation citoyenne, Jean-Luc Mélenchon.
00:08 (Applaudissements)
00:17 Merci mesdames, messieurs pour cet accueil.
00:21 Mesdames, messieurs, les députés, les sénateurs, les responsables d'organisations politiques, et vous tous,
00:27 mesdames, messieurs, qui partagez le statut simple et suffisant de membres de la communauté humaine.
00:38 Nous avons appris avec douleur, mais sans surprise, que le tout était venu de René d'être agressé en pleine rue,
00:50 par deux lâches, qu'apparemment ça ne dérangeait pas d'attaquer un plus jeune que,
00:58 (Rires)
01:02 et qui, pensant l'humilier, l'ont qualifié d'ami des Arabes,
01:11 sans savoir que cela provoquerait immédiatement notre rassemblement de gens qui nous disons tous amis des Arabes.
01:22 (Applaudissements)
01:24 Des Arabes, des Turcs, des Asiatiques, de tous les êtres humains, car aucun d'entre nous ne s'arrête ni à l'apparence,
01:35 ni au genre, ni à la religion, ni à la couleur de peau, pour reconnaître dans une autre personne, une personne,
01:42 c'est-à-dire quelqu'un avec qui il est possible d'avoir une relation, d'échange, bonne, mauvaise, ça dépend des cas,
01:50 mais qui ne sera bonne ou mauvaise qu'à raison de ce qu'on se dit, ce qu'on échange, et pas du reste.
01:58 Tout ça, vous le savez comme moi, mais je ne peux pas vous en parler sans mettre un tel événement à sa place.
02:10 Comment peut-on en arriver là ?
02:14 D'attaquer un homme dans la rue, qui n'est pas très prudent d'après moi,
02:18 de se promener tout seul avec un drapeau, quand on s'appelle René Revol,
02:22 et qu'on est en France, c'est-à-dire un pays où, dorénavant, il est possible d'agresser en pleine rue n'importe qui,
02:29 en fonction de ses opinions.
02:31 Telle est la France aujourd'hui. Comment on en est arrivé là ?
02:34 Je vous parle comme l'insoumis que vous connaissez.
02:38 Trois de mes camarades ont eu leur maison incendiée du fait de leur opinion politique.
02:47 Le dernier, auprès duquel je me trouvais, à Gérardmer, on avait auparavant mis autour de sa maison
02:54 des pieds de cochon et diverses inscriptions islamophobes.
03:01 Ici, parmi les neuf députés insoumis qui sont présents, sept sont sous menace de mort.
03:09 Moi-même, tous les mois, et deux personnes ont été condamnées, l'une à neuf ans de prison,
03:17 l'autre à 18 ans de prison, pour avoir tenté de m'assassiner.
03:22 Nous en sommes là.
03:25 Et bien sûr, la force du caractère qui s'est exprimée dans les paroles de Mme Lamère
03:32 montre comment nous puisons en nous-mêmes les ressources pour ne pas accepter d'entrer
03:38 dans cette logique de surenchère de la haine et de la violence qui, assez spontanément,
03:43 nous viendrait à l'esprit quand nous nous sentons agressés de cette façon, physiquement.
03:50 Mais il faut aller au fond. D'où vient toute cette violence ?
03:55 De la société elle-même. Mais ce n'est pas l'ensauvagement que décrit le président de la République
04:02 et quelques-unes des personnes qui l'entourent, qui nous menacent. Ce n'est pas vrai.
04:08 La brutalité, la violence, elle vient des rapports sociaux.
04:14 Elle vient des dominations qui s'exercent dans la société.
04:18 Et toute domination est toujours un rapport social, une exploitation,
04:25 une manière de nier dans l'autre sa similitude, puisque celui-ci ou celle-là se reconnaît le droit
04:32 de le maltraiter, de le mal payer, de l'oublier, de l'ignorer, de l'abandonner à la rue, lui, ses enfants, elle !
04:42 La société qui est capable de laisser 2000 personnes par an mourir de la rue,
04:49 des milliers d'enfants de ne plus être nourris, 20% de la population de se priver de nourriture pour nourrir ses enfants,
04:57 560 personnes par an mourir sur leur poste de travail.
05:02 Cette société contient en elle toute cette violence qui surgit alors en volonté politique.
05:10 Et c'est pour briser cette volonté politique d'écarter les rapports de violence,
05:16 pour accéder à une autre forme de société, d'harmonie des êtres humains entre eux et avec la nature,
05:23 que se dressent des forces qui sont là pour le maintien du désordre, de la violence.
05:30 Les forces du maintien du désordre ont besoin de désigner un bouc émissaire parmi le peuple,
05:38 par sa religion, par sa couleur de peau, par son appartenance supposée,
05:44 et vous pousse chacun un par un à entrer dans cette logique infernale
05:50 où vous renieriez vos ancêtres si vous acceptiez d'y mettre le doigt, si peu que ce soit.
05:57 Lorsque moi j'ai ouvert les yeux sur ce monde, un français sur dix avait un ancêtre étranger.
06:06 Moi j'étais gâté, ils l'étaient tous.
06:10 Mais vous autres, dorénavant, c'est un sur quatre.
06:16 Et c'est à vous qu'on demande d'abandonner avec le sourire à la mort dans la mer
06:21 ceux qui essayent de se faire une autre vie, tout simplement, comme vous le feriez,
06:26 comme vous le faites, comme vos enfants, vos petits-enfants,
06:31 voyant l'impasse dans laquelle leur existence est plongée, décident de partir.
06:36 Comme l'ont fait quatre-cinq mille Grecs, comme l'ont fait quatre-vingt mille Portugais,
06:41 comme le font vingt-cinq mille Allemands par an.
06:44 Les êtres humains se sont toujours déplacés à travers le monde,
06:48 et là, ces organisations du maintien du désordre viennent et agressent le maire,
06:55 comme ils voudraient agresser les parlementaires que vous voyez ici.
07:00 Ces femmes que vous voyez, toutes pour des raisons politiques,
07:06 montrées du doigt, menacées, insultées, voilà où nous en sommes.
07:16 Les dominants ont toujours des chiens de garde,
07:21 et ils croient qu'en les faisant aboyer, ils se protègent.
07:26 Et puis un jour, le chien monte sur la table et mange dans l'assiette du maître.
07:36 Voilà ce qu'il leur prend au nez.
07:40 Et nous, nous devons trouver le moyen d'épargner cette issue à notre patrie.
07:48 Non pas pour eux, pour qui nous n'avons que du mépris,
07:51 mais pour nous-mêmes, pour le monde que nous voulons construire,
07:56 dans lequel un père, une mère de famille, n'a pas à dire à son enfant,
08:02 du fait qu'il a les cheveux frisés, ou la peau plus joliment bronzée que la moyenne,
08:11 "Mon garçon, ma fille, quoi qu'il arrive, ne répond jamais,
08:16 parce que nous ne sommes pas comme les autres."
08:19 Comment, papa, maman ? Qu'est-ce que nous avons qui n'est pas comme les autres ?
08:24 Et c'est à vous que revient la honte d'expliquer que vous vivez dans un pays raciste,
08:30 où l'apparence d'une personne peut valoir jugement avant même qu'elle ait ouvert la bouche.
08:37 Toutes ces choses, vous les connaissez.
08:40 Je n'en dirai pas plus, par respect pour tous ceux d'entre vous,
08:45 toutes celles d'entre vous qui ne partagent pas vos opinions,
08:50 et à qui je veux dire la gratitude et le bonheur que cela nous inspire de les savoir ici, parmi nous.
08:58 Parce que, quand ça va mal, on n'aime pas être seul.
09:03 On aime bien que tout le monde soit là.
09:05 À Saint-Brévent, nous étions tous là.
09:08 Le maire, il était Les Républicains.
09:11 Alors on s'est fait engueuler, mais on était content d'être là, avec lui.
09:18 Donc là, on dit, oui mais, est-ce que, par votre violence verbale, on ose, hein,
09:27 vous ne faites pas venir la violence ?
09:32 Alors, j'ai envie de dire, qu'est-ce que j'ai bien pu dire
09:37 qu'il me veuille deux personnes qui essayent de m'assassiner ?
09:41 Bien sûr, ce n'est pas la même chose.
09:43 Mais restons-y un instant pour y réfléchir.
09:46 Mesdames, Messieurs, la violence symbolique n'est pas la violence matérielle.
09:51 Elle peut, des fois, être très blessante.
09:55 Et il peut arriver qu'une parole qui échappe,
09:58 une caractérisation qui n'en est pas une, blesse.
10:02 Et alors, il faut savoir reculer et s'excuser.
10:06 Mais la violence symbolique n'est pas la violence qui consiste à agresser un homme dans la rue
10:10 et à lui dire, toi, on s'est quitté, la prochaine fois, on te rate,
10:14 t'es l'ami des Arabes. Ça n'a rien à voir.
10:17 Je veux qu'on se le dise.
10:20 Les mots, les poémiques, sont des violences nécessaires dans la société.
10:28 Car elles permettent d'évacuer par le verbe
10:32 la violence qui, pendant des millénaires, s'est exprimée autrement.
10:38 La politique, la démocratie, le choc des idées
10:43 permettent d'évacuer d'une façon positive et féconde
10:47 les oppositions qui nous séparent.
10:50 Nous n'avons donc pas à les montrer du doigt.
10:53 Nous n'avons donc pas à les regretter. Mieux vaut que les choses soient dites.
10:58 Et à ceux qui nous font cet étrange procès, je rappelle
11:02 que depuis le sacrifice d'Abraham,
11:06 la violence physique est passée à la violence symbolique.
11:11 Et par conséquent, c'est cela que nous prolongeons lorsque nous nous disputons.
11:18 J'ai voulu faire ce détour par les idées, pour faire la part des choses
11:23 et vous dire une bonne fois ce que nous pensons tous.
11:27 Ceux qui décident qu'on mérite d'être frappés, d'être abattus, d'être incendiés
11:34 parce que nous sommes les amis d'autres parmi nous qui sont des êtres humains,
11:39 cela se retranche, eux, de la communauté humaine. Pas nous.
11:44 Eux disent que les autres sont assez différents.
11:47 Quand on les tue, on les incendie, on les agresse.
11:53 Eux se retirent de la communauté humaine.
11:57 Si la République a une grandeur sublime qui permet qu'elle nous rassemble,
12:02 c'est qu'elle se dit être le bien commun. La chose publique.
12:06 La chose publique est notre vie commune.
12:10 Et c'est pourquoi il est si fondamental de bien dire qu'en République française,
12:17 oui, il y a une séparation définitive entre tous ceux,
12:24 quel que soit leur étendard, quelle que soit leur appartenance politique,
12:28 qui disputent en reconnaissant qu'entre nous tous, chacun,
12:33 la parole qui nous lie est liberté, égalité, fraternité,
12:38 quelle que soit notre religion, notre couleur de peau, notre genre.
12:43 Et il y a les autres, les autres qui vendirent la patrie lorsqu'elle fut envahie,
12:50 les autres qui continuent à répandre des paroles de haine pour nous diviser.
12:55 Gloire à tous ceux qui, le moment venu dans le passé,
12:59 ont su chacun sous leur drapeau, les communistes, les gaullistes, les socialistes, les autres,
13:04 se réunir pour chasser l'abomination qu'était le nazisme
13:10 et dont vous avez fait tout à l'heure le souvenir.
13:13 Mais qu'on n'aille pas faire de tout ça une histoire passée, c'est une histoire présente.
13:18 Ceux qui ont agressé le maire de Grabels,
13:22 ceux qui ont agressé tous les autres élus,
13:26 au nom du fait que l'un tendait la main aux migrants de l'autre,
13:31 qu'il est considéré comme un ami de tous les êtres humains.
13:35 Ceux-là se sont retranchés de la République,
13:38 et au moment venu, nous les en retrancherons par la force de la loi.
13:43 Je déplore que le Président n'ait pas trouvé un mot pour le maire de cette commune.
13:49 Car moi, j'étais à Saint-Brévin.
13:53 Et aussi, je ne le dis pas pour régler un compte qui, à mes yeux, est réglé définitivement.
14:01 Je le dis pour la douleur de voir qu'on pourrait faire deux poids, deux mesures à ce sujet dans notre pays.
14:09 Et vous autres, vous êtes les visages qui témoignez de tout ce qui nous unit.
14:13 J'ai vu à vos applaudissements, j'ai vu à vos sourires, j'ai vu...
14:17 [Musique]
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