00:00 Notre question qui fâche du jour ne parle ni du roi Charles, Dieu merci, ni de Dieu d'ailleurs, qu'il soit musulman ou catholique, merci,
00:06 mais bien d'un sujet qui, dès qu'il est posé sur la table, indique les opinions politiques de ceux qui mangent autour.
00:11 Puisque la question qui fâche du jour, c'est « peut-on être de gauche et aimer la police ? »
00:16 La police est un service public. Les policiers ne gagnent pas des sommes mirobolantes et sont plutôt issus des classes populaires.
00:24 La police est censée empêcher la loi du plus fort. C'est pas de gauche tout ça.
00:27 Pourtant, chaque fois que la police tue ou blesse, les avis sont très tranchés, les faits n'ont pas toujours de l'importance.
00:33 Ceux qui défendent la police sont de droite, ceux qui attaquent la police sont de gauche.
00:36 Sauf Fabien Roussel, mais bon, Fabien Roussel, personne ne sait où il habite.
00:39 Alors...
00:40 Peut-on être de gauche et aimer la police ?
00:48 Pour répondre à cette question, nous sommes avec Fabien Jobard.
00:51 Bonsoir Fabien Jobard.
00:52 Bonsoir.
00:52 Vous êtes directeur de recherche au CNRS, spécialisé dans l'étude comparative des polices et auteur d'une BD qui vient de sortir,
00:59 « Global Police, la question policière dans le monde et dans l'histoire ».
01:03 Alors, est-ce qu'on peut reprendre ensemble, Fabien Jobard, les éléments qui pourraient faire penser que les gens de gauche devraient, logiquement, aimer la police ?
01:10 D'abord, la police est un service public. On est d'accord, Fabien Jobard ?
01:13 Absolument, la police est un service public.
01:15 Donc, la police se substitue, par exemple, aux troupes armées du prince ou bien aux milices patronales.
01:22 Si une police s'est développée en Europe tout au long du 19e siècle, c'était bien parce qu'elle s'appuyait sur la loi,
01:31 qui est censée être la même pour tous et toutes, et non pas entre les mains des puissants.
01:39 Donc, la police s'est développée, dans le fond, avec l'idéal d'une justice équitable, d'une justice transparente,
01:48 parce que les décisions policières et judiciaires sont fondées sur la loi.
01:54 Et on retrouve des échos de ces dispositions-là aujourd'hui, par exemple, sur des criminalités ou des délinquances qui étaient soustraites au regard, à la vue collective.
02:08 Par exemple, la maltraitance sur les enfants, personne ne s'en souciait, jusqu'à quoi ? Les années 70, 80 ?
02:15 Aujourd'hui, on a des brigades de protection de la famille, des brigades des mineurs, dont c'est le métier d'enquêter sur ces affaires et même d'essayer de les connaître.
02:25 Évidemment, violence sur les femmes, mais aussi la délinquance économique, la délinquance environnementale.
02:33 Tout ces thèmes-là, la délinquance en col blanc, sont des thèmes qui peuvent et doivent rapprocher la police de la gauche.
02:43 - Et en même temps, on voit dans votre livre, que ce soit en Angleterre ou en France, les deux polices qui ont inspiré beaucoup de polices dans le monde,
02:50 que les polices modernes sont nées au moment des mouvements ouvriers et des mouvements de revendications ouvrières.
02:57 - Oui, cela étant, si on n'avait pas eu au moment de l'irruption des masses ouvrières dans la politique, sous la forme d'émeutes, de manifestations, d'occupations d'usines,
03:14 on avait soit les milices patronales dont je parlais, d'ailleurs, aux États-Unis, la répression des conflits du travail,
03:20 elle est essentiellement entre les mains des patrons, jusqu'à les années 50-60, ou bien elle était entre les mains de l'armée.
03:27 Et l'armée, si vous voulez, sont des gens, des professionnels ou des conscrits, peu importe, mais qui sont formés à tuer dans une perspective où l'adversaire, c'est l'ennemi.
03:37 Et c'est l'ennemi qu'il faut éradiquer.
03:39 Et de fait, l'introduction de forces armées, mais civiles, policières, sous l'autorité immédiate du gouvernement, c'est pour, face aux masses ouvrières,
03:54 pour introduire ce qu'on appellerait aujourd'hui, un tant soit peu, de désescalade, c'est-à-dire faire en sorte qu'on ne ramasse pas les cadavres après chaque manifestation.
04:05 Et c'est ce qui s'est effectivement produit en France à partir de la fin du 19e siècle.
04:08 - Et on sera d'accord pour dire que les policiers, dans leur grande majorité, et dans l'histoire de la police, sont des travailleurs, qui n'ont pas des salaires marimbolants,
04:15 et qui sont plutôt issus des classes moyennes ou populaires ?
04:19 - Alors effectivement, des classes moyennes plus que populaires aujourd'hui.
04:22 Les policiers ne font plus le choix aujourd'hui d'entrer dans la police pour ne pas avoir à descendre au fond de la mine.
04:29 Les policiers, et c'est un peu d'ailleurs un des drames de cette institution aujourd'hui, sont issus majoritairement des classes moyennes diplômées,
04:41 mais faiblement diplômées de l'enseignement supérieur, et des petites ou moyennes agglomérations.
04:46 Et si bien que, quand les policiers sortent d'école, d'école de police, et qu'ils se retrouvent pour 80% d'entre eux projetés dans des grandes villes denses de banlieue parisienne,
04:58 c'est pour eux toujours un choc, un choc qui est dû d'abord au changement d'environnement, mais aussi au fait qu'on les a convaincus,
05:06 et puis ils se sont convaincus tout seuls, en regardant la télé, les séries télévisées et autres, qu'ils allaient combattre les délinquants,
05:12 qu'ils allaient terroriser les terroristes, et en fait, quand ils prennent leur service, quand ils prennent leur poste, ils se rendent compte qu'ils font du travail social.
05:21 C'est-à-dire qu'ils ont à gérer, en première ligne, la misère, celle qui se voit, d'abord la misère de rue, et puis aussi la misère derrière les portes des familles et des logements,
05:31 et ça, ils y sont pas du tout préparés.
05:33 Marine ? Marine, pardon.
05:35 Oui, alors très bien, moi je vous ai écouté sur cette question "peut-on être de gauche et aimer la police ?"
05:39 Pour l'instant, si j'ai bien compris, la police est un service public qui a un objectif de justice transparente.
05:44 Avant ça, c'était les patrons ou l'armée qui gérait quand il y avait des révoltes.
05:51 Aujourd'hui, ces forces armées, elles doivent calmer ces révoltes, mais les policiers, qui en général sont issus des classes moyennes,
05:57 vivent un choc parce qu'en fait, ils pensaient qu'ils allaient sauver le monde en arrivant sur le terrain, mais en fait, ils doivent faire du social.
06:02 Et alors, justement, la police, est-ce qu'elle peut faire son travail si on sort du clivage gauche-droite sans le soutien du peuple ?
06:09 C'est une vraie question compliquée parce que vous pouvez considérer qu'il y a un peuple, il y a une opinion publique,
06:25 que cette opinion publique est unanime et si effectivement la société est unanime, ce serait bien difficile pour la police d'aller contre la société.
06:39 Le souci, c'est que rares sont les sociétés qui sont unanimes.
06:42 Et ce qu'on constate en France, c'est que par rapport à nos voisins d'Europe de l'Ouest, la police est un sujet, est une institution qui clive, clive énormément.
06:55 La police, elle est aimée de la majorité des Français.
06:59 Absolument. Bien plus que ne le sont les politiques, bien plus que ne l'est la justice, bien plus que ne le sont les journalistes.
07:07 Mais elle est beaucoup moins aimée, même à 70 %, que ne l'est la police allemande des Allemands, que ne l'est la police anglaise des Anglais.
07:17 Et notamment, il y a une grande partie, une grande partie, il y a un tiers des Français qui estiment que la police, quand elle fait son travail, elle discrimine.
07:27 Ça se dit jamais comme ça dans les sondages. Elle ne traite pas les gens de manière égale.
07:32 Et dans cette partie de la population qui estime que la police ne traite pas les gens de manière égale, il y a celles et ceux qui pensent que c'est mal et il y a celles et ceux qui pensent que c'est bien.
07:43 Parce qu'ils pensent que le travail de la police, c'est de maintenir des séparations entre les différentes parties de la société.
07:50 Les gens qui habitent en centre-ville, les gens qui habitent à l'extérieur.
07:53 Ceux qui aiment la police et ceux qui aiment les séparations entre les gens de la société, c'est ça que vous nous dites Fabien Dubas.
07:57 Absolument.
07:58 Et donc, est-ce qu'on peut être de gauche et aimer la police en France aujourd'hui, en 2023 ?
08:02 Aujourd'hui, comme hier.
08:04 Oui, je rappelle juste un élément historique, pas si ancien.
08:09 Le code de déontologie de la police, il a été introduit en 1986 par un gouvernement de gauche à l'époque de François Mitterrand.
08:16 Mais ce code de déontologie, il a été rédigé au cabinet du ministre de l'Intérieur, Pierre Jox, avec le syndicat policier de l'époque, la FASP, la Fédération Autonome des Syndicats de Police,
08:27 qui est un syndicat majoritaire à l'époque, majoritaire et de gauche.
08:32 Et donc oui, dans notre histoire récente, le syndicalisme policier était un syndicalisme de gauche,
08:37 était un syndicalisme qui voulait plus de contrôle de la police, qui voulait une police plus proche des citoyens, plus transparente,
08:44 et qui a favorisé l'introduction de ce code de déontologie.
08:48 Et aussi, au passage, le fait que dans tous les commissariats de France, la Déclaration des droits de l'homme est affichée à l'accueil.
08:55 Merci beaucoup Fabien.
08:57 Je remarque que votre livre, votre BD s'appelle "Globale Police", elle est passionnante, elle retrace l'histoire de la police dans le monde et dans l'histoire.
Commentaires