00:00 J'ai toujours eu une timidité dans tous mes gestes là-bas, dans le fait de ne pas faire de bruit,
00:05 de me poser par terre, jamais m'asseoir sur son canapé.
00:12 Charlotte Gainsbourg ouvre les portes de la maison de son père, au 5 bis rue de Verneuil.
00:19 Elle a photographié ce lieu sans jamais rien y toucher, comme si le temps s'était arrêté en 91.
00:26 Pour Libération, elle pose sa voix sur cette série de clichés inédits qu'elle a pris ces 4 dernières années.
00:32 Une invitation à entrer dans l'intimité de la maison de son enfance avant qu'elle ne devienne publique.
00:37 Il y a peut-être 3-4 ans, quand j'ai démarré ce dernier projet, qui va finalement avoir le jour,
00:51 là je me suis dit que je voulais placer mon regard sur tous les objets que j'aime, la disposition,
01:02 et ça me permettait de passer beaucoup de temps en fait rue de Verneuil.
01:08 Comme j'avais peur qu'elle m'échappe, et évidemment j'ai envie de s'amuser, mais c'est un déchirement aussi,
01:17 je m'y suis enfermée beaucoup, avec cette excuse d'avoir à prendre des photos,
01:22 parce que sinon j'ai toujours eu le sentiment d'être quand même un intrus.
01:29 Le Rhodes, je n'ai jamais vu mon père y jouer, donc en jouer.
01:39 Par contre, dessus il posait pas mal de petits magnétos, un micro, donc il y avait quand même son côté professionnel.
01:49 Je sais que c'est un instrument qui a compté pour lui, mais je ne mentirais si je disais que j'en étais témoin.
02:00 Après de les avoir, cette photo-là des deux, elle me touche vachement.
02:07 D'abord parce qu'elle a un regard très franc sur lui, lui il détourne les yeux,
02:13 et j'aime bien ce regard, il est à la fois un peu méfiant, très cash,
02:21 et avec la beauté évidemment qu'elle a.
02:27 Il y en a tellement des photos de mes parents, mais celle-là, en plus si c'est lui qui l'a choisie, ça veut dire quelque chose.
02:36 Moi je sais pas, comme j'avais que 19 ans quand il est mort,
02:39 je peux pas dire pourquoi il a choisi telle ou telle photo, pourquoi il l'a mise là, est-ce qu'elle était là dès le départ,
02:46 tout ça, je sais pas quand il a acheté ce Rhodes, tout ça c'est très frustrant,
02:53 et en même temps aujourd'hui je l'accepte vraiment d'avoir que ma mémoire à moi.
03:01 Les gitanes et son zippo, je pense qu'on va les placer sur sa table basse parce qu'elles étaient pas vraiment là.
03:11 Elles sont sur un bar, alors c'est un bar qu'il a acheté très tard,
03:15 ça fait plus partie du décor de sa deuxième vie, enfin une fois que ma mère l'a quitté,
03:24 sa vie avec Mandrouil, il s'est acheté pas mal de meubles assez imposants,
03:31 Rude Bernard, je sais pas, Thilapsus,
03:37 et donc c'était des objets et des meubles plus d'un collectionneur,
03:47 avec cette idée qu'on allait pas toucher, c'était un décor.
03:53 Et ce bar, il a jamais fait des cocktails au bar,
03:58 donc non, ces cocktails, enfin je crois,
04:01 moi je l'ai vu faire des pastis, mais je le vois pas faire, enfin si je me souviens du son du shaker,
04:07 donc si, il en faisait quand même.
04:09 Bambou, je crois, connaît toutes ses recettes,
04:13 le dosage est hyper précis, moi évidemment à l'âge que j'avais, je m'en foutais un peu.
04:21 Et j'étais plus flic que ça en fait,
04:23 moi j'étais toujours à enlever les bouteilles d'alcool dans les mini-bars quand on allait à l'hôtel,
04:28 l'empêcher de boire dans les avions,
04:31 voilà, moi j'étais plus flic.
04:34 J'étais un très bon flic, et les cigarettes, il essayait aussi, c'était très difficile,
04:41 mais vers la fin, il avait son étui à cigarettes, où il pouvait mettre que 10 cigarettes,
04:49 il essayait de se limiter.
04:54 J'ai toujours eu une timidité dans tous mes gestes là-bas,
05:01 dans le fait de pas faire de bruit, de me poser par terre,
05:05 jamais m'asseoir sur son canapé,
05:10 même les fauteuils, le bout de mes fesses, c'est pas du tout...
05:15 parce que quand il était vivant, je m'asseyais par terre,
05:19 je crois que ma mère aussi s'asseyait par terre,
05:22 c'était jamais un lieu où on était très à l'aise,
05:31 il n'y avait pas de malaise non plus,
05:33 mais moi comme enfant, j'étais toujours par terre de toute façon.
05:37 Et vers la fin, de m'autoriser, mais très très respectueusement, vraiment.
05:47 L'araignée, c'est pas la belle araignée qui va retrouver sa place sur le piano,
05:53 mais c'est quand même une araignée...
05:57 alors je sais pas d'où elle vient,
05:59 mais les animaux empaillés, ça m'évoque ma mère,
06:05 parce qu'elle avait un vrai goût à ça,
06:11 je sais pas si ça a un côté anglais, j'imagine pas vraiment,
06:15 mais bon, celle-là non, je sais pas d'où elle vient.
06:17 On voit aussi l'encyclopédie médicale en dessous de l'araignée,
06:22 et on voit une photo, je pense de "Je t'aime, moi non plus",
06:28 de ma mère et de Joe d'Alessandro,
06:31 on voit sa machine à écrire électrique,
06:39 qui me paraissait ultra moderne,
06:42 et ça je m'autorisais à pianoter dessus le matin.
06:49 En fait, son bureau, j'y ai passé pas mal de temps les matins,
06:56 quand il était pas encore réveillé,
06:58 parce que c'est là qu'il y avait, il y avait pas beaucoup de BD,
07:02 mais il y avait des albums de Walt Disney,
07:06 il y avait des albums de Pim Pam Poum,
07:09 de... ce qui lui l'avait marqué petit,
07:11 et donc, je regardais ça le matin.
07:18 Il y avait aussi, on l'a jeté en fait, lui l'a jeté,
07:24 mais à l'époque de ma mère plus, peut-être au début des années avec Bambou,
07:28 mais il y avait un lion, non un tigre pardon,
07:32 un tigre empaillé, une peau de tigre,
07:35 avec les dents, je me souviens de la sensation d'être,
07:42 d'être allongée dessus un peu, les poils,
07:46 et en fait elle a pourri, la tête a pourri,
07:50 donc il a fini par la jeter.
07:53 La sirène, elle est dans sa chambre,
07:57 et ça c'est un des, je sais pas si on dirait un objet ou un meuble,
08:04 c'est un coffre en fait, c'est un coffre, son corps s'ouvre,
08:09 c'est un banc aussi, donc sous le banc il y a ce coffre.
08:17 Le fait qu'il ait mis ce collier de perles,
08:20 ça je me souviens plus si le collier il date...
08:24 En fait la sirène elle est là depuis, moi je dirais les années 70,
08:28 parce qu'il y a des photos en fait de Kate, ma mère, mon père et moi,
08:36 dans sa chambre, avec la sirène.
08:39 Je dirais qu'elle est en... quoi ?
08:43 Moi je dirais en plâtre ciré, mais je sais même pas si ça existe le plâtre ciré.
08:49 En tout cas elle est très très douce,
08:52 il y a une grâce dans la manière qu'elle a de tenir ses mains,
08:59 et mon père me faisait remarquer que dans certains tableaux,
09:02 il fallait remarquer la position des mains, la grâce,
09:06 et il avait tout un mode d'emploi sur comment se tenir en photo.
09:11 Quand on était pris en photo, il fallait mettre ses mains d'une certaine manière,
09:16 pour faire que ce soit plus gracieux et qu'on ait les mains plus longues,
09:19 donc il fallait tenir le majeur et l'annulaire ensemble,
09:28 ça faisait des mains plus longues.
09:31 Voilà donc ça m'évoque aussi ça, le fait d'avoir eu un guide de l'esthétique grâce à lui.
09:40 Après dont on a beaucoup de mal à se démarquer.
09:46 Il avait peu de paires de répétaux noirs,
09:49 parce qu'il les mettait qu'avec un costume,
09:52 et comme il mettait rarement un costume,
09:57 elles ne se sont pas usées tant que ça.
10:00 Les blanches par contre,
10:03 elles se sont usées, j'aime bien évidemment l'usure en fait.
10:08 Ce que je trouve très très charmant et étonnant,
10:16 c'est la taille de sa garde-robe, la taille de son placard.
10:24 Il y a la place pour tellement peu de choses,
10:27 et en même temps c'est comme ça qu'il s'est donné cet uniforme.
10:32 Alors quand on voit ma mère, tellement de photos, de mode et plein de tenues,
10:37 on se dit que ça ne tient pas, parce qu'elle avait la même taille,
10:40 pour elle juste à côté, ça ne tenait pas vraiment là-dedans,
10:45 mais il faut croire que si.
10:47 En tout cas lui, il devait avoir deux jeans et très très peu de vêtements.
10:53 Donc il m'a vraiment fait comprendre le goût du vintage aussi,
11:01 de comment personnaliser ses vêtements.
11:04 Alors pas comment faire, mais que ça allait de soi.
11:08 On avait un vêtement neuf, ce n'était pas franchement intéressant,
11:12 c'était quand même plus intéressant,
11:14 d'y voir de la vie, de voir de l'usure.
11:18 Donc quand je vois ces répétos, avec les marques du temps, un peu de crasse,
11:25 ça a infiniment, ça en dit tellement plus que des vêtements neufs.
11:31 Moi c'est vrai que jusqu'à peut-être mes 30 ans,
11:38 je ne mettais que des vieux vêtements.
11:40 Je n'aimais tout ce qui était, je détestais ce qui était neuf.
11:46 Aujourd'hui, j'ai l'impression que je me suis engouffrée dans une génération
11:51 où on met du neuf, on fait vieillir les choses artificiellement,
11:57 mais il n'y a pas ce vrai, ce n'est pas très authentique.
12:03 Ces flacons-là sont vraiment exposés et placés dans sa chambre.
12:13 Il me semble que ce jeu, alors c'est un jeu de dames,
12:19 il me semble qu'il l'achète, enfin je ne sais pas.
12:22 Donc en tout cas, c'est un jeu de dames assez grand.
12:31 Il y place ses flacons.
12:34 Alors évidemment, Guerlin pour moi, ça me parle au travers de ses chansons,
12:39 mais c'était aussi, je pense Jiki, ça évoque Bardot.
12:48 J'ai essayé de me le mettre, moi je n'ai pas de parfum,
12:51 donc j'ai essayé tous les parfums des autres, mais ça ne colle pas.
12:55 Mais j'ai essayé pendant un moment Jiki.
12:59 Chalimar, c'était vraiment lié à ma mère, mais à une époque de ma mère.
13:04 Ça aussi j'ai essayé, mais c'est trop elle, je ne peux pas.
13:09 Alors il y a eu Liu, mais ça je ne me souvenais pas si c'était Bambou,
13:14 parce que pour moi Bambou c'était Opium.
13:18 Mais en tout cas, c'est un peu ces femmes sur ce jeu de dames.
13:25 Je viens de me rendre compte du sens.
13:29 Alors ces marionnettes, il y en a eu plusieurs.
13:35 Il y en a une que j'ai gardée, il me semble, parce que c'est moi qui lui avais faite.
13:40 Mais elle n'est pas là.
13:42 Mais il y a eu cette marionnette,
13:47 faite par un marionnettiste qui est mort aujourd'hui,
13:51 il n'y a pas si longtemps je crois.
13:53 Mon père devait en être très fier, parce qu'il avait donné ses cheveux,
13:56 il avait donné des petits bouts de sa veste, je crois, de son jean.
14:01 C'était quand même très personnel.
14:04 Et c'est drôle d'assumer complètement son image comme ça,
14:10 parce que ça ne me viendrait pas à l'idée d'avoir une marionnette de moi, chez moi.
14:17 Mais ça va aussi avec le personnage qui se donne.
14:24 Et moi aussi, je le dessinais avec tous les critères qui sont faciles à dessiner.
14:32 Un grand nez, une barbe, c'était facile à faire, des petits points, ses cheveux, ses grandes oreilles.
14:41 Mais il était très très fier de son image, après s'être trouvé tellement laid.
14:51 Ce n'était pas une vengeance, mais c'était une manière d'assumer complètement.
15:00 Mais j'adore ce côté qui me surprend encore de lui,
15:10 un peu dans la provocation, mais que j'adore.
15:16 Un côté très esthète, je suis sûre qu'il avait,
15:20 mais je pense qu'il le dit peut-être dans le commentaire, qu'il avait prévu son coup.
15:25 Ce n'était pas une improvisation de dernière minute, à mon avis, il avait bien prévu son coup.
15:31 Et ça m'évoque aussi évidemment la pochette de disque où il est en femme.
15:43 Et puis cette chambre qui dévoile aux gens assez souvent en fait.
15:51 Parce que voilà, nous on a des photos de nous, ça fait partie des photos posées en famille.
16:00 Je ne sais pas si c'est des photos d'un dimanche, je ne sais pas.
16:04 Mais en tout cas, il y avait une certaine mise en scène avec sa chambre à coucher,
16:11 qui ne dévoilait pas une intimité.
16:14 Alors là, si pour le coup, c'est une grande intimité, mais il n'y a rien que j'ai trouvé choquant,
16:22 justement dans sa vie de mélanger l'intime, le public.
16:30 En fait, il avait énormément de pudeur, sinon il aurait été carrément à poil.
16:38 Mais beaucoup d'impudeur comme beaucoup d'artistes, enfin.
16:44 Mais où tout a toujours été mélangé.
16:47 Ses déchirements de cœur, il en a fait des chansons et sans se cacher.
16:56 Donc voilà, c'est encore une idée de ne pas se cacher, de jouer avec un physique qu'il a complexé.
17:05 Enfin, moi, il m'en a toujours parlé.
17:11 Je le trouve hyper beau en plus sur cette photo.
17:15 Sous-titres réalisés par la communauté d'Amara.org
17:18 [SILENCE]
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