00:00 - Cette histoire, Soeur Chalandon, elle s'ouvre sur ce lieu qui est quand même incroyable,
00:03 cette maison de redressement pour enfants et adolescents de Bally-Lambert,
00:07 qui n'a fermé qu'en 1977.
00:09 Qu'est-ce qui l'incarne, ce lieu, pour vous ?
00:12 - La menace que mon père a fait peser sur moi toute mon enfance,
00:16 de 12 ans jusqu'à... parce que je me sauve, je me suis sauvé, jusqu'à 16 ans.
00:21 Et la menace était, si tu continues à renverser ton verre d'eau ou avoir une mauvaise note,
00:26 tu rends maison de correction en maison de redressement.
00:29 Donc moi, j'ai été élevé avec la maison de correction, la maison de redressement,
00:32 je ne sais pas exactement ce que c'est, mais j'ai été élevé comme ça,
00:35 c'est-à-dire élevé comme ça, ce qui veut dire que pendant la nuit,
00:38 il me faisait faire ma valise pour partir.
00:41 Et un jour, il a même fait mieux que ça, il m'a fait faire ma valise,
00:44 avec ma maman qui faisait ma valise, il m'a emmené, nous étions près de Lyon,
00:47 il m'a emmené autour de Lyon, dans la campagne, et là, il a vu un mur,
00:51 il roulait en voiture, dans la nuit totale, il voit un mur, il dit "tu descends",
00:55 il y avait une petite porte vermoulue, tu frappes et tu dis "Chalandon,
00:58 c'est pour la maison de redressement", et il part, je suis avec ma petite valise,
01:02 et je tape à cette porte qui n'était plus une porte, qui était évidemment,
01:05 c'était une ruine, et je dis "Chalandon, Chalandon, maison de redressement",
01:08 je vois les phares rouges qui partent, dizaines de minutes dans la nuit totale
01:12 pour un enfant de 12 ans, puis je vois les phares qui reviennent,
01:15 il dit "j'ai réfléchi, je te donne une deuxième chance".
01:18 Et ce jour-là, j'ai su que ce n'était pas vrai, parce que maman, ma mère,
01:22 avait fait la petite valise, et quand je lui ai dit "maman, tu oublies mon pyjama",
01:26 elle m'a dit "tu n'en auras pas besoin".
01:29 Dans mon enfance, ça a été le seul moment où elle a résisté à son bourreau,
01:35 nous étions tous les deux victimes de ce bourreau.
01:37 - Alors vous y êtes allé, vous avez longé les murs de cette colonie pénitentiaire
01:41 pour renforcer la vie d'un enfant. - Je l'ai mis dans les cellules.
01:42 - Qu'est-ce que vous avez ressenti ? Qu'est-ce qu'il y avait ?
01:45 - D'abord, ce qui est bouleversant pour moi, c'est que dès que j'étais sous cette menace
01:50 de colonie pénitentiaire, il disait "bisons de redressement", etc.,
01:54 la presse parlait de bagnes, des chars de cérémonie,
01:56 et le mot "bagne" était très très fort, des enfants qui travaillent gratuitement
01:59 sous les coups, sous la menace, sous le viol, et sous les auspices de la République française.
02:06 C'est un bagne, et moi je crois que je vais aller dans ce bagne-là.
02:10 Donc quand, pour la première fois, je vais voir ce que c'est,
02:14 alors évidemment c'est vide maintenant, mais dans les cellules, deux gamins de 77,
02:18 qui sont dans les mêmes cellules que leurs copains de 1880, les mêmes cellules,
02:23 c'est-à-dire qu'encore là, quand je suis allé au mois de juin à Béli,
02:27 le mur est toujours là, évidemment, les tessons de bouteilles pour empêcher
02:31 les garnements de passer le mur sont toujours là, évidemment,
02:34 et donc ce qui est bouleversant, c'est de penser que là-dedans,
02:37 des enfants ont souffert, des enfants sont morts, des enfants sont morts,
02:41 c'est-à-dire que c'est une colonie qui était divisée en deux,
02:43 colonie agricole, maritime.
02:44 - Et quels enfants, pour qu'on comprenne bien en fait ?
02:46 - Alors, quels enfants ?
02:47 - Qu'est-ce qu'il fallait faire pour se retrouver dans cette colonie ?
02:49 - Il fallait être, en fait, c'est une phrase que j'avais lue,
02:53 ces enfants qui n'ont jamais été confrontés à l'autre, au père, à la famille,
02:57 à quelqu'un qui aurait pu être le tuteur autour duquel l'enfant devient un petit-homme.
03:03 Ces enfants-là, en fait, c'était des petits orphelins,
03:07 des petits voleurs de poules, des petits voleurs de n'importe quoi,
03:10 c'est des vagabonds, vagabondage interdit, et il n'était pas question de les rééduquer,
03:15 il n'était pas question de les punir, ils n'avaient rien fait pour la plupart.
03:17 Il était question qu'on ne les voit plus,
03:19 que les braves gens soient dans des rues où ces enfants-là n'étaient plus là.
03:23 Il y avait plusieurs centres, Jean Genet était dans un centre pénitentiaire à Maitray,
03:28 d'autres enfants, partout il y avait des enfants qui étaient comme ça,
03:30 qui étaient mis au bord de la société, en fait, qui étaient cachés.
03:34 Ils ne s'étaient pas rééduqués, ils étaient cachés,
03:36 et qu'est-ce qui se passait à 21 ans, majorité de l'époque ?
03:38 Les gentils partaient mourir pour la France dans l'armée,
03:42 et les méchants partaient au bagne, l'antichambre du bagne,
03:45 Cayenne, Biribi, les Baddaf.
03:46 On entend, Serge Chabandon, votre colère, la dimension intime de cette écriture.
03:50 Oui, j'aurais pu.
03:52 C'est-à-dire que si mon père avait été au bout,
03:55 j'aurais pu me trouver dans l'un de ces centres,
03:58 et ces compagnons de douleur, ça se passe en 1934,
04:02 mais ce sont mes copains, ce sont mes potes.
04:05 Mais comment on apaise cette douleur-là, cette colère que vous avez en vous ?
04:07 On ne l'apaise pas, on la vit jusqu'au bout.
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