00:00 La plupart des gens ne se rendent pas compte que passé un certain terme, en fait, on accouche.
00:03 J'ai eu une péridurale, j'étais dans une maternité, dans une salle de naissance.
00:07 On a accueilli notre bébé, on l'a eu dans nos bras, on lui a dit bonjour, et puis on lui a dit au revoir ensuite.
00:14 Bonjour, je m'appelle Sophie Dechivrey, j'ai 35 ans, j'habite à Caen en Normandie,
00:22 et je suis la créatrice d'Au revoir podcast, le podcast qui porte les voix du deuil périnatal.
00:28 Alors j'ai créé ce podcast en septembre 2020, parce que j'ai vécu moi-même un deuil périnatal
00:35 dans le contexte d'une interruption médicale de grossesse, une IMG, en décembre 2017.
00:41 C'était ma première grossesse, c'était ma première petite-fille,
00:45 et à cette époque, le terme de deuil périnatal, je ne l'avais jamais entendu.
00:49 J'étais bien consciente qu'une grossesse pouvait s'interrompre pendant le premier trimestre,
00:53 ou les arrêts naturels de grossesse.
00:55 La première écho pour moi, c'était un boulevard, et ce boulevard allait aboutir à un accouchement
01:00 avec un bébé en bonne santé.
01:01 Donc on a dû encaisser ce choc de l'annonce, de nous dire "voilà, il y a un problème".
01:06 On a pris cette décision d'interrompre la grossesse, donc j'ai accouché par voix basse,
01:12 en décembre 2017, un accouchement tout ce qu'il y a de plus normal,
01:16 si ce n'est que mon bébé n'a pas poussé de cri.
01:19 Après c'est la solitude, une tristesse, mais dans des proportions inouïes,
01:24 et une solitude énorme.
01:26 Je me sentais seule dans les émotions que je ressentais.
01:29 Je me sentais seule aussi parce que je mettais les jambes à l'aise,
01:32 je me sentais seule parce que je me rendais compte que ce que je vivais,
01:36 ça ne faisait même pas partie du champ des possibles, si on n'en parle pas.
01:40 C'est un monde sans aucun repère, c'est un monde souterrain dans lequel on se sent très très seule.
01:46 Selon l'OMS, le deuil périnatal commence lorsqu'on perd son bébé à partir de 22 semaines d'améliorée,
01:52 donc en gros 4 mois, 4 mois et demi de grossesse, jusqu'à 7 jours après la naissance.
01:57 C'est une définition qui est complètement désincarnée, qui est très administrative presque,
02:04 puisque 22 semaines d'améliorée c'est aussi le terme à partir duquel en France
02:08 on peut avoir ses 16 semaines de congé maternité.
02:10 Aussi ça ne nous dit rien ce genre de définition du poids, du tabou
02:14 concernant le deuil périnatal dans notre société.
02:17 Pour le podcast, j'ai fait le choix d'avoir une définition qui est plus large que celle de l'OMS,
02:23 en disant que le deuil périnatal c'est le fait de perdre son bébé durant la grossesse
02:28 ou quelques temps après sa naissance.
02:30 Si je définis le deuil périnatal de manière trop restrictive,
02:33 il y a encore des gens qui vont se sentir mis de côté.
02:36 Le deuil périnatal c'est pleurer un être que personne n'a connu à part nous qui l'avons porté et le coparent.
02:44 C'est un deuil qui est marqué par un silence assourdissant.
02:47 Et c'est vrai, en fait c'est le silence de la société, c'est parfois le silence de l'entourage,
02:52 mais c'est aussi le silence au moment de l'accouchement,
02:54 parce que le bébé, eh bien il ne poussera parfois aucun cri.
02:59 C'est le silence qui envahit notre foyer, là où il devait y avoir des pleurs.
03:04 En général, quand on nous annonce une grossesse ou une naissance,
03:07 bon ben voilà, on est heureuse pour la personne qui nous l'annonce.
03:10 Mais quand on a vécu un deuil périnatal, la première annonce de grossesse, la première annonce de naissance,
03:15 là on se dit "Waouh, il y a quelque chose qui ne va plus, c'est quoi cette émotion que je ressens,
03:21 pourquoi je suis jalouse, pourquoi je suis en colère, pourquoi je suis triste ?"
03:25 Ce sont des émotions qu'on pensait ne jamais vivre, qui peuvent nous submerger encore plusieurs années après.
03:31 À cette date-là, il aurait dû faire ses premiers pas, là il aurait dû commencer à manger des purées,
03:37 là il aurait dit son premier mot. Et parfois c'est pleurer seul parce que l'entourage,
03:41 peut-être qu'il s'en souvient de cette date de notre accouchement,
03:43 mais très rarement il va nous accorder de l'attention ce jour-là.
03:48 C'est aussi ne pas savoir répondre à la question "Combien vous avez d'enfants ?"
03:51 C'est dire "Ben j'ai pas d'enfants", alors qu'on en a perdu un, ou "J'ai un enfant", alors qu'on en a eu deux.
03:57 Alors c'est très compliqué de sensibiliser. On sait que c'est effrayant, c'est stressant,
04:01 personne n'a envie de savoir que ça peut se passer.
04:04 C'est environ 7000 familles par an. Pourquoi c'est important de sensibiliser ?
04:08 Parce que toutes les personnes qui vivent un deuil périnatal vont mettre en avant la solitude, le manque de repères.
04:14 Il faut briser la solitude, il faut que les personnes qui vivent ce deuil se disent "Je ne suis pas seule,
04:19 il y a des ressources, il y a des associations".
04:22 Je pense notamment à une association formidable, Petite Émilie, dont le forum m'a sauvé la vie.
04:28 Mais il y a aussi d'autres associations, comme Agapa, qui organise des cafés rencontres, des groupes de parole.
04:33 Si on en parlait un petit peu plus, eh bien ces ressources, elles seraient beaucoup plus facilement identifiables.
04:39 C'est pas seulement pour les personnes qui le vivent à l'instant T, c'est aussi pour les personnes qui le vivront peut-être un jour,
04:45 pour celles qui ne le vivront peut-être jamais, mais qui auront quelqu'un dans leur entourage qui l'aura vécu.
04:50 Parce que quand on a des clés pour comprendre ce qui se passe, l'entourage forcément va être beaucoup plus à même
04:56 de se hisser à la hauteur de cette douleur.
04:59 C'est important de planter des petites graines dans l'esprit des gens pour leur dire "Voilà, ça vous arrivera peut-être pas à vous personnellement,
05:05 mais ça arrivera peut-être à quelqu'un de votre entourage et cette personne, elle aura besoin de soutien,
05:09 elle aura besoin d'écoute, elle aura besoin de ressources, elle aura besoin qu'on lui demande comment elle va".
05:13 En 2022, il y a des inégalités territoriales qui sont énormes dans la prise en charge du deuil pérennital.
05:19 Et ça relève presque du combat de sensibiliser, parce que c'est inadmissible aujourd'hui.
05:24 On arrive dans des services d'état civil où on nous dit "Non, votre bébé est mort-né, je ne peux pas inscrire le prénom dans le livret de famille".
05:31 Ça, ce n'est pas normal.
05:33 Et quand en plus on doit encaisser ce genre de choses et batailler pour faire entendre nos droits alors que c'est inscrit dans la loi,
05:39 ça rajoute de la violence à la violence.
05:42 C'est par exemple certaines CAF qui ne veulent pas délivrer la prime à la naissance,
05:46 auquel on peut avoir le droit en fonction du terme de la grossesse.
05:50 Cette prime à la naissance, bien sûr que le bébé est décédé, mais des obsèques, quand on décide d'en organiser, ça coûte très cher.
05:56 Et souvent, cette prime à la naissance, elle sert à ça.
05:59 C'est important de sensibiliser pour qu'on se sente moins seul, pour que l'entourage comprenne ce qu'on vit,
06:04 pour que la loi, elle, soit respectée.
06:06 Dans le cadre du travail, il y a certaines femmes qui sont obligées, encore une fois, d'engager des démarches administratives très lourdes
06:14 pour faire comprendre à leur employeur que, oui, leur bébé est mort, mais oui, elles ont droit à leur congé maternité.
06:20 En cette Journée mondiale de sensibilisation de l'œil périnatal, je veux surtout témoigner tout mon soutien
06:25 aux personnes qui viennent de perdre un bébé ou qui ont vécu cette épreuve il y a quelques semaines, quelques mois,
06:34 et surtout te dire à toi, qui as perdu ton bébé, ne laisse personne te dire que ce que tu vis, ce n'est pas normal.
06:42 Te dire que tes émotions, elles sont trop intenses compte tenu de ce que tu as vécu.
06:46 Ta peine, elle est légitime. Le manque que tu ressens est légitime.
06:50 Et puis, petit à petit, t'arriveras de nouveau à sourire, de nouveau à sortir, à mettre un pied devant l'autre.
06:57 N'aie pas peur de l'oublier, parce que tu ne l'oublieras pas. Il sera toujours là.
07:01 Le deuil périnatal, c'est un peu comme une plaie béante qui, petit à petit, cicatrise.
07:06 Mais la cicatrice, elle disparaît jamais.
07:08 Je t'envoie tout mon soutien.
07:10 Merci.
07:11 [Musique]
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