00:00 [Générique]
00:05 Le Poulpe est un média indépendant basé en Normandie spécialisé sur les questions écologiques.
00:11 Il enquêtait sur les activités du groupe Valgo, un puissant industriel spécialisé dans la dépollution et le désalimentage.
00:18 Le Poulpe est malheureusement attaqué en justice par son PDG, François Boucher.
00:23 Une procédure baillon, une énième après celle déjà subie par Reflet, Pouinfo et Mediapart.
00:28 Une atteinte à la liberté de la presse qui rend le travail des médias indépendants,
00:32 déjà rendu difficile par le manque de moyens, très compliqué.
00:35 Ils ont lancé une campagne de dons pour les aider dans cette épreuve judiciaire.
00:38 Pour en parler, je reçois le journaliste Manuel Sanson. Bonjour Manuel.
00:43 – Bonjour. – Tout va bien ?
00:45 – Ça va, ça va. Et vous ? – Tu m'entends bien ?
00:47 – Ouais, ouais, ouais, très bien.
00:49 – Alors, tout d'abord, est-ce que sommairement, vous pouvez nous expliquer un petit peu les raisons
00:53 qui ont poussé François Boucher, le PDG de Valgaux, à vous poursuivre en justice ?
01:00 – Oui, tout à fait. En fait, l'histoire, si je puis dire, elle commence en fait en début 2022,
01:06 où notre média, le Poulpe, a mis en ligne une enquête en trois volets,
01:11 signée par une de nos journalistes, Laurence Deleur, qui pointait de lourds soupçons
01:17 sur la qualité et la réalité de la dépollution d'un site industriel un peu emblématique
01:24 dans l'agglomération de Rouen, en l'occurrence l'ex-raffinerie Petroplus.
01:28 Et donc, après avoir enquêté pendant des semaines, des mois,
01:32 sur la base de très nombreux témoignages, de photos, de documents,
01:36 on sort une grosse enquête en trois volets pour dire qu'il y a quand même de sérieux doutes
01:40 sur la qualité de cette dépollution qui devait avoir été menée par la société Valgaux,
01:46 qui avait été retenue pour ce chantier-là.
01:48 Et donc, le point de départ, il part de là.
01:52 Et puis, après, toutes les choses se sont enchaînées.
01:55 Je ne sais pas, peut-être, si tu veux me poser des questions,
01:57 ou je peux continuer le fil un peu de l'historique, si tu préfères.
02:00 – Peut-être que ce qui pourrait être intéressant,
02:02 vu que tu parles un petit peu du postulat de l'enquête,
02:04 est-ce que peut-être tu peux nous parler de ce que l'enquête avait révélé
02:09 sur justement les activités de Valgaux ?
02:11 – L'enquête révélait notamment que, par exemple, les sous-sols du site à dépolluer
02:18 étaient, comment dire, renfermés par exemple des hydrocarbures.
02:21 On avait des photos qui montraient qu'il y avait même à certaines saisons de l'année
02:24 des remontées d'hydrocarbures sur des terrains qui étaient censés avoir été dépollués.
02:28 L'enquête, elle démontrait aussi que les services de l'État
02:31 qui étaient censés surveiller tout ce travail-là,
02:33 donc en l'occurrence, ça s'appelle l'ADREAL,
02:35 avaient plusieurs fois mis en demeure,
02:37 même prononcé des amendes sur contre Valgaux
02:40 par rapport à la gestion de certains lots de terres polluées qui n'étaient pas conformes.
02:44 Il y avait aussi des questions d'amiants sur certaines cheminées
02:47 qui n'avaient pas été correctement évacuées par exemple aussi.
02:50 Il y avait tout un tas de griefs qui étaient faits,
02:53 à la fois par des témoignages, à la fois par des documents vidéo-photo
02:57 et également aussi par tout un tas de documents émanant des services de l'État
03:02 et qui démontraient bien que tout n'avait pas été spécifiquement fait dans les règles.
03:08 – Justement, c'est une enquête effectivement très documentée
03:13 avec un contradictoire aussi.
03:15 – Tout à fait, c'est pour ça, après si je reprends un petit peu le fil,
03:18 donc en fait l'enquête, alors déjà avant la sortie de l'enquête,
03:21 forcément il y a un contradictoire,
03:23 où il y a de longs entretiens justement avec M. Boucher, le PDG de Valgaux,
03:27 la situation est assez tendue, mais il y a de très longs échanges,
03:31 nous publions toutes ces propos, enfin pas tous,
03:33 mais en tout cas une bonne partie de ces propos,
03:35 de ces réponses sur les questions précises qu'on lui pose.
03:38 C'est à cette occasion-là d'ailleurs, avant la sortie,
03:40 qu'il nous menace de manière implicite, mais c'est ça que ça voulait dire,
03:43 qu'en gros il pourrait engager des actions en justice,
03:47 qui pourraient avoir des répercussions,
03:48 je crois que c'était ça la terminologie, sur les activités du pouls,
03:51 donc voilà, c'était assez clair de prime abord.
03:56 Donc l'article sort, en fait après il y a tout un travail
04:01 entre les avocats de Valgaux et notre avocat sur un droit de réponse,
04:06 donc ça c'est un truc qui est classique, prévu dans le droit de la presse,
04:09 donc la négociation se tient,
04:10 il y a un accord qui est trouvé sur un droit de réponse,
04:12 donc on finit par publier comme l'exige la loi.
04:16 Et donc on pensait nous que l'affaire était, entre guillemets,
04:18 d'un point de vue juridique et dont les relations avec Valgaux étaient terminées,
04:22 et puis en fait, ben non, pas du tout,
04:23 puisqu'on a appris il y a quelques mois maintenant,
04:26 ça devait être en mars je crois, 2023,
04:29 que finalement Valgaux avait donc attaqué le pouls pour diffamation,
04:32 et avait également attaqué Mediapart en diffamation,
04:34 puisque Mediapart avait repris notre article.
04:39 Voilà, donc c'est un petit peu ça le cheminement,
04:41 et après avec donc aussi la spécificité,
04:43 donc ça j'en ai pas parlé encore,
04:45 c'est quand même ça surtout qui est très inquiétant sur la liberté de la presse,
04:50 c'est le fait qu'en parallèle de tout ça,
04:52 Valgaux discrètement a saisi le tribunal de commerce de Rouen,
04:57 donc là on était plutôt à l'automne 2022,
05:01 pour en gros lui demander à pouvoir envoyer huissiers et policiers
05:07 dans une autre entreprise de l'agglomération rouennaise,
05:11 donc entreprise que Valgaux pense être notre source à l'origine des premières révélations,
05:15 et donc pour que ces huissiers et ces policiers,
05:19 et aussi un expert informatique,
05:20 puissent aller fouiller dans les ordinateurs de cette boîte,
05:23 afin de l'identifier en gros les sources du pouls sur les révélations initiales.
05:27 Donc nous on n'est au courant de rien,
05:28 tout ça se fait dans le plus grand secret,
05:30 le président du tribunal de commerce donne son accord,
05:33 et donc effectivement il y a bien des huissiers, des policiers,
05:36 un expert informatique qui se sont déplacés en novembre 2022,
05:39 dans les locaux de cette fameuse société,
05:41 avec pour mission d'essayer de trouver des messages, des traces,
05:45 de rentrer des mots-clés,
05:46 notamment les adresses e-mail du directeur de la publication du pouls,
05:50 mon collègue Gilles Triolier,
05:51 celui de la journaliste qui était à l'origine de l'enquête, Laurence Dolleur,
05:54 celui d'Edwi Plenel aussi, directeur de publication de Mediapart.
05:59 Et donc ça nous on ne l'apprend que en février, mars dernier,
06:02 et voilà, donc on en fait état dans un nouvel article
06:06 pour raconter en gros les menaces que ça fait peser
06:09 sur le principe du secret des sources,
06:11 qui est consacré par la loi française,
06:13 par la Convention européenne des droits de l'homme,
06:15 enfin voilà, quelque chose de liberté assez important.
06:17 Parce que là, votre source a aussi été intimidée.
06:21 Alors en fait, il se trouve que ce ne sont pas nos sources,
06:23 en fait, en plus Valgo se plante complètement.
06:25 Donc voilà, mais effectivement, oui, il y a quand même eu en tous les cas
06:27 une opération, voilà, une opération…
06:29 Une tentative.
06:31 Une tentative en tous les cas, effectivement, de briser le secret des sources,
06:35 d'identifier des personnes qui auraient pu nous parler
06:37 dans le cadre de l'enquête publiée initialement.
06:41 Et donc effectivement, c'est très grave
06:43 et ça prolonge ce qui s'est déjà passé,
06:46 effectivement, il y a quelques semaines ou quelques mois,
06:48 à la fois pour Mediapart et à la fois pour Reflet,
06:51 où là, il y avait eu aussi le tribunal de commerce
06:55 qui avait prononcé une forme de censure préventive
06:57 de certains articles saisis par différentes personnes.
07:01 Mais donc voilà, c'est une utilisation de la justice commerciale
07:03 pour s'en prendre à la liberté de la presse, tout simplement.
07:07 Pour revenir à la question du contradictoire,
07:09 parce que là, vous m'avez dit que, effectivement,
07:12 François Boucher, vous avez même répondu.
07:15 Ah oui, il a dit…
07:16 C'est-à-dire qu'il y a le cas où on envoie une demande de contradictoire,
07:19 mais on n'a jamais de réponse.
07:20 Le coup classique, il y a une réponse,
07:22 vous vous êtes entretenu avec lui,
07:24 je suppose qu'il y a les preuves de cet entretien.
07:26 Ah oui, tout à fait.
07:27 Le droit de réponse, je veux dire, juridiquement,
07:30 ça m'a l'air carré en tout cas,
07:33 mais vous êtes quand même attaqué, on est là, clairement,
07:36 je veux dire, la terminologie procédure Bayon fonctionne bien.
07:40 Mais oui, effectivement, oui, là, c'est en gros un gros industriel,
07:43 enfin une entreprise puissante, solide,
07:46 qui décide de s'en prendre à un petit média comme le nôtre,
07:51 qui est une entreprise fragile,
07:53 pour essayer de lui faire le plus mal possible,
07:57 d'un point de vue financier, effectivement,
07:59 via la procédure en diffamation,
08:01 et puis aussi plus sur les principes, en fait,
08:04 et sur le secret des sources, en fait,
08:06 et aussi une manière de faire peur aussi à de futures sources éventuelles
08:10 ou d'autres sources sur d'autres affaires,
08:11 parce que c'est ça aussi que ça veut dire, en fait,
08:13 c'est que c'est une manière aussi d'envoyer un signal
08:17 avec l'aide d'un tribunal de commerce
08:19 pour laisser planer le doute sur des gens
08:23 qui éventuellement auraient des informations d'intérêt général,
08:27 de bien réfléchir et que peut-être elles ne le fassent pas,
08:31 craignant à un moment d'être démasquées ou découvertes
08:34 via ce type de procédés.
08:35 Donc oui, on est dans ce cadre-là, en fait, tout à fait.
08:39 Alors, ce n'est pas, évidemment, la première procédure Bayon
08:42 à laquelle les médias indépendants font face,
08:44 je le disais en introduction,
08:46 reflet.info, Mediapart, nous-mêmes, on a déjà dû y faire face.
08:48 La liberté de la presse n'a jamais été incroyablement respectée en France.
08:52 On ne va pas se leurrer là-dessus,
08:54 mais on est quand même sur une pente inquiétante, non ?
08:57 Oui, tout à fait.
08:58 Enfin, c'est ce que je disais à l'instant.
08:59 Effectivement, oui, c'est inquiétant.
09:00 Et surtout, à la limite, d'une certaine manière,
09:04 dans ces affaires-là et notamment,
09:05 que ce soit Mediapart, Reflet ou le Poultre maintenant,
09:09 moi, ce que je trouve encore plus inquiétant,
09:11 c'est qu'à la limite, que des personnalités politiques,
09:14 des entreprises, des industriels
09:15 tentent ce type d'action via des tribunaux de commerce,
09:19 à la limite, pourquoi pas ?
09:20 Là, ce qui est encore plus inquiétant, d'une certaine manière,
09:22 c'est que les tribunaux de commerce valident tout ça, en fait,
09:25 et se pinent en bas de la feuille, en gros, et c'est parti.
09:28 Et ça, par contre, c'est quand même...
09:30 Oui, effectivement, ça, c'est très inquiétant.
09:32 Oui, c'est grave, c'est très grave, en fait, tout à fait.
09:37 Alors, pour finir, la question que j'aimerais vous poser,
09:39 c'est comment faire, premièrement,
09:42 pour vous soutenir dans cette épreuve judiciaire,
09:44 et secondement, comment vous soutenir au quotidien,
09:48 pour que Le Poulpe puisse faire son travail de journaliste au quotidien ?
09:54 Oui, il y a deux méthodes assez simples.
09:57 Donc, la première méthode, qui est une méthode, si je puis dire, temporaire,
10:01 c'est ce qu'on vient donc de lancer hier,
10:03 qui est une campagne de financement participatif.
10:06 Je pense que les références, les liens seront mis en œuvre,
10:09 qui est une campagne qui dure sur un mois,
10:10 où on a besoin de réunir 30 000 euros.
10:12 Donc, ça, c'est quelque chose qui a commencé hier,
10:14 qui se terminera donc le 23 juin.
10:17 Donc, ça, c'est sur le côté temporaire.
10:20 Et après, au quotidien, si je puis dire,
10:23 c'est en s'abonnant tout simplement au Poulpe.
10:24 Nous, on est un média qui vit sans publicité, sans sponsor.
10:28 Et donc, les principales ressources financières du média Le Poulpe
10:33 proviennent des gens, des personnes qui s'abonnent.
10:36 Et donc, c'est aussi comme ça qu'on peut nous aider et nous soutenir
10:40 pour continuer notre travail d'enquête et d'investigation en région Normandie.
10:44 OK. Merci beaucoup, Manuel.
10:47 Merci à vous, en tous les cas. Merci à toute l'équipe.
10:49 Et puis, voilà, soutenez Le Poulpe un maximum.
10:53 Ça marche. Et puis, bon courage pour votre procédure Bayon.
10:57 On espère que ça se terminera bien.
11:00 On espère aussi. On va tout faire pour.
11:03 Ça marche. Merci encore, Manuel.
11:05 Merci à vous, au revoir.
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