00:00 Un souvenir affreusement douloureux, car Cannes est un lieu de douleur.
00:04 Des douleurs qui ne sont pas très graves pour l'humanité.
00:07 Une petite douleur pour moi et une toute petite pour l'humanité.
00:11 Ça, c'est comment je me suis disputée.
00:19 C'est mon premier festival de Cannes en sélection officielle.
00:23 Mais j'étais venue déjà avant parce qu'il y avait un film auquel j'avais participé comme étudiante.
00:27 C'était un film de Judith Kane qui s'appelait "La croisade d'Anne Buridan".
00:31 Et là, comment je me suis disputée, c'est un souvenir très dur.
00:37 Premier festival de Cannes, extrêmement dur.
00:42 L'accueil du film, je ne me souviens pas très bien, mais je crois qu'il était plutôt très bon.
00:47 Mais c'était de découvrir tout ça et la façon dont ça s'est passé.
00:53 C'était quelque chose de très choquant pour moi.
00:58 - En quel sens c'était choquant ?
01:00 - Je vais passer au film d'après.
01:02 Ça, c'est "Va savoir" de Rivette.
01:05 C'est un souvenir absolument extraordinaire.
01:07 Ce qui avait été absolument merveilleux, c'était d'aller avec Jacques Rivette et Martine Marignac
01:14 la veille au soir dans la salle lumière vide.
01:22 Faire les réglages sonores.
01:26 C'était incroyablement romantique d'être tous les trois dans cette énorme salle vide et d'écouter le son.
01:35 Moi, je raffole des salles vides.
01:38 Quand on est là avant le public, c'est quelque chose dont on a l'habitude au théâtre.
01:42 Parce qu'au théâtre, on est dans la salle vide avant que le public arrive.
01:46 Au cinéma, c'est très rare.
01:48 On ne va jamais faire des répétitions dans les salles de cinéma.
01:51 Cette grande répétition générale du son, c'était un moment d'une poésie inoubliable pour moi.
01:57 Surtout avec Rivette qui était lui-même d'une poésie inoubliable.
02:01 C'était aussi un moment comique.
02:03 Jacques avait un peu des problèmes de surdité.
02:06 On n'était jamais sûr qu'il avait raison de donner les indications qu'il donnait.
02:11 Il y avait une légère angoisse qui planait.
02:13 C'était un moment fabuleux.
02:15 Le moment de la montée des marges, de la projection du film, c'était extraordinaire.
02:22 Je crois me souvenir que beaucoup de journalistes avaient écrit que j'allais avoir le prix d'interprétation.
02:28 Et après, quand j'ai été dans le jury, j'ai pu constater que tout ce que je lisais
02:33 comme pronostic des journalistes ne correspondait strictement en rien aux délibérations et discussions qu'on avait.
02:40 Donc ça m'a bien fait marrer à postériori.
02:42 Je pense qu'il a dû jamais en être question.
02:44 Le jury, avec Sean Penn comme président du jury, c'était un mélange de tout.
02:48 C'était une expérience cinéphile absolument fantastique.
02:54 C'était un peu comme d'être à Paris au mois d'août et d'aller avec des copains voir trois films par jour.
02:58 Et ensuite d'aller au café et de parler des films.
03:01 Ça m'a ramenée à mon adolescence, en fait, de la cinéphilie la plus basique.
03:08 Sauf qu'évidemment, c'était au Palais des Festivals.
03:12 C'est-à-dire quand même dans cette salle extraordinaire.
03:16 La qualité de la manière dont on voit les films dans cette salle, c'est unique au monde.
03:23 Et c'est probablement la plus grande qualité de ce festival.
03:27 Les discussions étaient merveilleuses qu'on avait dans le jury.
03:31 Les discussions étaient fantastiques.
03:34 Et je me souviens, je vivais avec Philippe Catherine à l'époque.
03:38 Et je rentrais dans la chambre d'hôtel et je lui disais,
03:41 "Dis donc, tu sais Philippe, les Américains, c'est vraiment des gens très très intelligents."
03:47 Parce qu'ils ne sont pas intellectuels théoriciens comme les Français.
03:51 Mais ils ne sont pas naïfs et bêtas.
03:54 Ils ont une vraie réflexion très pointue.
03:58 Et il me disait, "Mais enfin, Jeanne, c'est maintenant que tu t'aperçois que les Américains, c'est des gens très très intelligents.
04:03 Ça fait juste 100 ans qu'en particulier dans le domaine du cinéma, ils font les trucs les plus forts."
04:07 Après, comme d'habitude, dans tous les jurys où je suis,
04:10 ce jury a accouché d'un palmarès avec lequel j'étais en désaccord à peu près sur tout.
04:17 Moi, quand je vote comme citoyenne, je peux être sûre que la personne pour qui je vote
04:21 est sûre de voir à peu près le score le plus bas au premier tour.
04:25 Et dans les jurys à Venise, à Cannes, à Deauville, je suis toujours à peu près la seule de mon avis.
04:32 Sauf là, entre les murs, la Palme, on avait donné le prix à l'unanimité.
04:39 Et je suis très mortifiée d'avoir jamais réussi à rallier le reste du jury à mon souhait
04:46 de donner le prix d'interprétation à Catherine Deneuve pour Conte de Noël,
04:50 qui est un film que je n'aime pas beaucoup, mais j'avais trouvé extraordinaire ce qu'elle faisait.
04:56 J'étais très très fâchée qu'on lui ait donné à la place un prix d'honneur.
05:02 Je trouve que quand on a une actrice de la stature extraordinaire de Catherine Deneuve,
05:07 on ne la fait pas venir pour honorer le festival.
05:10 Un prix d'honneur, ça honore le festival.
05:12 Un prix d'interprétation, c'est son travail et dans ce rôle-là, j'étais très fâchée.
05:17 Alors, Barbara, bon souvenir.
05:21 Après, c'est un film qui aurait dû être en compétition, à mon avis.
05:25 C'est d'ailleurs une année où, à la fin de la conférence de presse finale du festival,
05:31 Jessica Chastain s'était plaint qu'il n'y avait quasiment pas de films
05:36 où des actrices avaient un vrai rôle et ils n'avaient quasiment pas de choix
05:40 pour donner le prix d'interprétation féminine.
05:43 Je dis juste ça pour dire que c'était clairement une année où il n'y avait pas de rôle
05:48 pour les femmes dans la sélection officielle.
05:51 J'avais rencontré ensuite Maren Adder en Allemagne qui m'avait dit à quel point
05:56 ça avait été terrible pour le jury cette année-là.
05:58 Il y a un rapport à la prise de pouvoir dans les films qui sont en compétition,
06:05 qui est peut-être lié à cette idée de compétition,
06:09 mais qui exclut de fait un certain type de portrait de femme fait par un certain type d'homme.
06:16 Je crois que c'est dommage.
06:18 Alors ça c'est Memoria de Apichatpong Wirasettakul.
06:22 Un souvenir affreusement douloureux car Cannes est un lieu de douleur.
06:27 Des douleurs qui ne sont pas très graves pour l'humanité.
06:30 Une petite douleur pour moi et une douleur toute petite pour l'humanité.
06:35 Le film d'Apichatpong Wirasettakul, c'est une expérience étrange
06:42 parce qu'en fait j'ai tourné sept semaines en Colombie
06:47 et c'est un film qu'on avait préparé ensemble avec Wirasettakul
06:51 depuis qu'on avait été ensemble membre du jury au Festival de Cannes en 2008.
06:57 Il y avait toute une histoire d'amour entre Tilda et moi.
07:01 Quand il a fait le premier montage, le film faisait 9 heures.
07:04 Donc il a supprimé tout un tas d'arcs dramaturgiques du film, comme on dit.
07:11 Il m'avait prévenu et il m'avait dit que malheureusement j'ai sucré toute l'histoire d'amour.
07:17 C'était un choc d'avoir tourné sept semaines.
07:20 En plus, c'était un tournage qui était divin.
07:25 C'était divin ce tournage.
07:27 Quelque chose qui arrive peu dans une vie d'actrice ou d'acteur.
07:32 C'est-à-dire qu'on attend beaucoup d'un tournage et c'est encore plus.
07:37 Évidemment, quand je suis allée à la projection et qu'il reste trois scènes à moitié dans le noir
07:44 et quasiment en voix off, c'était vraiment très dur pour moi.
07:50 Très, très, très dur.
07:52 Après ça, à la fête qu'a suivie, j'ai dit à Joe, "T'as eu mais tellement tort.
08:00 T'as eu tort parce que ce qui est beau dans tes films, c'est les histoires d'amour.
08:05 Et dans tous les autres films, ce qui est beau, c'est le mélange entre ce qui fait d'étrange et d'abstrait
08:13 et le fait qu'il y ait à l'intérieur de ça une histoire d'amour, généralement homosexuelle, et très charnelle.
08:21 Et c'est dommage qu'il ait privé le film de ça, surtout que Tilda et moi, au lit, on s'est super bien entendues.
08:29 Dans le film.
08:33 Voilà "Laissez-moi" cette année que j'aime beaucoup.
09:00 C'est un personnage insaisissable.
09:04 Donc c'est difficile de le présenter.
09:07 Je pense que c'est une vraie victoire d'arriver à sortir des définitions pour tout le monde.
09:14 Pour les hommes comme pour les femmes.
09:17 Et c'est ça que j'ai eu à cœur, j'ai eu à cœur d'utiliser l'occasion de travailler ça.
09:24 Quelqu'un dont on ne sait pas, au fond, à chaque minute, chaque facette, pourrait raconter l'histoire de quelqu'un qu'on mettrait dans une catégorie différente.
09:35 Est-ce que c'est une séductrice ? Est-ce que c'est une femme emprisonnée ? Est-ce que c'est une femme libre ?
09:41 Est-ce que c'est une femme frigide ou au contraire archi ?
09:47 Il y a toujours cette oscillation qui, je pense, est entre chacun de nous.
09:54 C'est pour ça que ça m'a plu.
09:56 [Musique]
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