00:00 Sonia De Villere, votre invité ce matin a appris la mort de son oncle plusieurs mois après l'enterrement.
00:06 Ben voilà, c'était un notaire qui cherchait à retrouver la trace de possibles héritiers.
00:11 Bonjour Chris De Staup.
00:13 Oui, bonjour.
00:14 Et soyez le bienvenu sur France Inter.
00:16 Vous publiez le livre de Daniel.
00:19 Oui.
00:20 Le livre de Daniel comme un livre de la Bible ?
00:23 Oui, merci de m'avoir invité.
00:27 Je m'excuse pour mon français qui n'est pas parfait, pas du tout.
00:30 Bien meilleur que notre flamand.
00:31 Je suis très heureux de pouvoir raconter l'histoire de mon oncle.
00:35 Et le titre, le livre de Daniel, c'est évidemment une référence au prophète Daniel qui a été
00:44 pris en otage en Babylonie et surtout jeté au fossé au Lyon.
00:53 Et c'est un peu ce qui s'est arrivé avec mon oncle Daniel.
00:59 C'est l'histoire d'un fermier âgé de 84 ans, mais c'est aussi l'histoire d'une
01:07 bande de jeunes qu'il a assassinés sauvagement.
01:10 Et c'est l'histoire du procès d'Assise qui a suivi après.
01:15 Voilà.
01:16 Et vous, le journaliste, le grand reporter, le journaliste d'investigation, vous assistez
01:22 à ce procès et vous êtes jugé parti, non seulement parce que vous allez couvrir ce
01:27 procès, ce qui est votre métier, mais aussi parce que vous êtes simplement parti civil.
01:33 C'est-à-dire que le livre que vous écrivez, le texte que vous écrivez, c'est celui d'un
01:37 neveu qui est constitué parti civil.
01:40 Quand la ferme Marois, votre oncle s'appelait Daniel Marois, a été incendiée, il n'y
01:47 a pas eu de fleurs, écrivez-vous.
01:48 Il n'y a pas eu de hashtag "Je suis Daniel", un cri et puis plus rien, a titré le journal
01:55 L'Avenir.
01:56 Il n'y a eu ni avis de décès, ni souvenirs mortuaires, ni vers après la cérémonie,
02:00 rien.
02:01 Daniel Marois a été mis en terre comme un clochard.
02:05 Oui, c'était terrible.
02:06 Et moi, j'étais la seule partie civile parce qu'il n'y avait personne d'autre.
02:14 Il n'y était que quelques neveux qui étaient trop vieux ou qui habitaient trop loin.
02:23 Et c'était mon devoir, c'était un appel moral.
02:28 Je devais donner à la victime une voix, un visage, une histoire de famille.
02:35 Et c'est ça que j'ai essayé de faire.
02:40 C'est ce que vous faites dans le livre de Daniel, parce qu'on va raconter comment il
02:45 a été assassiné, ce vieux monsieur qui vivait seul.
02:48 Mais surtout, ce qu'on va raconter, c'est que ce procès qui s'est tenu aux Assises,
02:55 c'est le procès de l'indifférence, de l'indifférence absolue à l'autre.
03:00 Daniel Marois, c'est l'histoire d'un homme qui s'est petit à petit isolé.
03:05 D'abord, qui s'est isolé de votre famille.
03:07 Aucun d'entre vous, Christo Stopp, n'était encore en contact avec cet oncle ?
03:11 Non, je l'ai connu dans les années 70, surtout au funérail dans la famille, une très grande
03:19 famille de paysans.
03:21 Je pense que j'avais 50, 60 oncles et tantes, cousins et cousines.
03:28 Et lui, célibataire, jovial, cordial, était toujours là.
03:38 Mais il a soigné son frère qui était malade, épileptique, handicapé, jusqu'à sa mort
03:45 dans les années 90.
03:47 Après, il ne pouvait pas payer les droits de succession.
03:52 Il avait des dettes.
03:53 Il a dû vendre ses terres.
03:56 Ça, c'était un choc.
03:57 L'autre choc, c'était qu'il était amoureux d'une femme dans le village.
04:02 Qui n'a pas voulu de lui.
04:03 Yvette.
04:04 Mais Yvette ne le voulait pas jamais dans la vie.
04:07 Et après ce double choc, ce déshonneur dans ses yeux, il s'est retiré.
04:14 Il s'est isolé du monde et de la famille.
04:17 Et il vivait tout seul avec ses vaches et ses mémoires.
04:23 Il était heureux comme ça, on dit.
04:27 Oui.
04:28 Et vous, vous dites, il faut du courage pour se retirer du monde.
04:31 Il faut du courage pour ne pas vivre comme les autres.
04:34 Il faut du courage pour ne pas vivre dans la société de consommation.
04:39 Or, or, ce qu'on vous dira, ce qu'on dira au procès, ce que vous diront les experts,
04:46 ce que vous diront les habitants du village, ce que vous dira le bourgmestre, on vous dira
04:50 tout ça, mais au fond, est-ce que ce n'était pas un peu de sa faute ? Il s'était tellement
04:56 isolé, comme s'il était au fond responsable du crime dont il a été la victime.
05:02 Donc ça m'a choqué qu'on a dit ça.
05:05 Il avait le droit de vivre sa vie comme il le voulait.
05:09 J'ai toujours admiré des gens qui ne jouent pas le jeu, qui suivent leur propre chemin.
05:16 Et lui, il a choisi une vie sobre, une vie minimaliste.
05:22 Il n'avait pas besoin de luxe ou de confort.
05:26 Être là avec à peu près cinq personnes, toujours les mêmes, le marchand, le vétérinaire,
05:36 etc., qui me disaient que c'était difficile de gagner sa confiance, mais encore plus difficile
05:43 de la perdre.
05:44 Alors, la confiance.
05:48 Justement, cet oncle Daniel n'avait pas confiance dans les banques.
05:53 Alors il gardait ses sous dans la poche.
05:58 De l'argent liquide.
06:00 En fait, il avait peu d'argent, mais tout son argent, il le gardait sur lui.
06:04 Et une fois par semaine, il allait faire les commissions, il allait chez les commerçants
06:09 et il sortait cette liasse de billets.
06:10 Et des jeunes du village, notamment un apprenti qui travaille chez un des commerçants, voit
06:16 cette liasse de billets.
06:18 Et voilà que naît une sorte de fantasme chez ces jeunes du village.
06:23 C'est que chez le paysan, il va y avoir un tas de billets sous le matelas.
06:27 Oui, oui, oui.
06:28 C'était une petite bande de jeunes dans le village, connus depuis des années.
06:33 C'était des jeunes de Roubaix, mais aussi des jeunes belges des Tempuis.
06:39 Et qui habitaient à deux kilomètres de sa ferme.
06:44 Et donc le stagiaire au supermarché a envoyé un SMS en disant qu'il avait beaucoup d'argent
06:54 en poche.
06:55 C'est le moment maintenant.
06:57 Et puis c'était le début d'une nuit terrible, d'une semaine terrible.
07:02 Ils l'ont battu à mort, vraiment, avec des coups de fourche.
07:12 Et puis ils ont renversé le poêle à charbon sur ses jambes pour l'empêcher de fuir.
07:20 Il n'avait aucune chance de survie.
07:23 Et ils ont volé 19 euros.
07:27 Ils l'ont dispensé le lendemain.
07:30 Ils ont acheté des motos et surtout le nouvel modèle d'iPhone.
07:35 Ça, c'était le but.
07:38 Ils avaient déjà l'iPhone 4, mais ils voulaient l'iPhone 5.
07:43 Voilà, ce n'était pas 19 euros, c'était 19 000 euros.
07:47 C'est-à-dire que c'était toutes les économies de votre oncle.
07:50 C'était tout son capital.
07:52 Et une semaine après, ils sont revenus.
07:55 Ils ont jeté cinq litres d'essence sur son corps.
08:00 Et puis ils ont incendié toute la ferme pour effacer les traces.
08:07 C'est ça.
08:08 Et d'ailleurs, vous venez de le faire, mais dans le livre, vous détaillez très précisément
08:13 ce que ces jeunes, après avoir commis le forfait et avant d'avoir incendié la ferme,
08:19 ont fait de leur argent, ont fait de leur butin.
08:21 Tout a été dépensé et dépensé dans une forme d'euphorie, dans une forme de légèreté.
08:27 Ils étaient euphoriques.
08:29 L'iPhone 55, la Kawasaki à crosse verte, la Golf 4, le Polo Hugo Boss, le short Calvin
08:39 Klein, obsédés par l'argent, obsédés par ce qu'ils pourraient acheter, sans aucune
08:44 conscience de la gravité de ce qu'ils avaient commis.
08:46 C'est vrai.
08:47 Ils étaient aveuglés par l'argent facile et lui, il était la victime idéale.
08:53 Parce qu'il y a beaucoup de riches dans la commune.
08:57 À l'époque même, Gérard Depardieu…
09:00 Alors, on va raconter quelques trucs.
09:02 Cette affaire se passe tout près de la frontière française, dans un village qui s'appelle
09:07 Saint-Léger, en Belgique.
09:09 Et à Saint-Léger, il y a une population qui est très pauvre, durement frappée par le
09:15 chômage.
09:16 Il y a des paysans qui n'ont pas de quoi vivre.
09:18 Et puis, il y a des exilés français qui fuient la fiscalité française, qui traversent
09:23 la frontière.
09:24 30% des habitants, on les appelle les réfugiés fiscaux, pour échapper à l'impôt sur
09:30 la fortune, comme Gérard Depardieu à l'époque.
09:33 Qui était venu s'installer là.
09:35 Oui, à 2 kilomètres de la ferme de mon oncle.
09:38 Donc, aussi la famille Mullyer, propriétaire…
09:43 De Decathlon, de Auchan.
09:46 Auchan, où les accusés ont acheté le nouvel modèle iPhone, etc.
09:54 Mais donc, c'était plus facile de cambrioler une ancienne ferme.
10:00 Mais ce que ça signifie, c'est que c'est un lieu où les inégalités sont criantes.
10:06 C'est vrai, absolument.
10:08 Donc, c'est le choc entre deux mondes.
10:11 Le monde de mon oncle, c'est une culture de tradition, d'ancêtre, de terre familiale,
10:22 ce que j'ai appelé un attachement vertical.
10:25 Et on a la culture des jeunes, c'est la consommation et c'est la satisfaction immédiate.
10:32 Et un réseau horizontal, beaucoup de contacts entre eux, mais des contacts superficiels.
10:38 Et il n'y avait pas la moindre conscience de faute, de culpabilité.
10:48 Juste après l'intervention de la police et de la justice, les regrets sont venus.
11:00 Mais pas vraiment une conscience de faute jusqu'à maintenant.
11:04 Alors, il est 9h20, vous écoutez France Inter.
11:07 C'est donc un grand journaliste belge qui est face à moi, Chris De Stoop, et qui publie
11:11 le livre de Daniel aux éditions Globe.
11:14 Vous allez les rencontrer, les meurtriers de votre oncle, et vous allez nous le raconter.
11:18 Merci.
11:20 Depuis si longtemps, tu attends ce qui ne vient jamais.
11:28 Chasseur d'ombre, chasseur de fantômes.
11:36 Ce que tu as sous la main, tu le prends.
11:44 Ce que tu veux vivre, vis-le.
11:52 Le temps t'échappe, le temps court, le temps s'enfuit.
12:00 La chance apparaît, puis disparaît.
12:08 Ce que tu as sous la main, tu le prends.
12:16 Tout de suite, dans l'instant, tu vis.
12:24 Depuis toujours, tu ne sais qu'espérer.
12:32 La vie, c'est demain, demain, c'est loin.
12:40 Ce que tu as sous la main, tu le prends.
12:48 Ce que tu dois vivre, vis-le.
12:56 Ressens le courant puissant qui te porte.
13:12 Laisse-le t'emmener vers ton désir.
13:20 Tu es la route, la poussière, le plaisir.
13:28 Ce que tu veux vivre, tu le vis.
13:36 Arthur H. chante "La route".
13:46 France Inter, le 7 9 30. L'interview de Sonia De Villers.
13:54 En Belgique, la rencontre entre les auteurs de crimes et de délits et leurs victimes est une pratique courante.
14:00 Depuis 2005, elle est même inscrite dans la loi.
14:04 La justice rétributive, c'est-à-dire un tribunal, confisque un peu la parole des affracteurs et des victimes.
14:14 La justice restaurative, elle redonne la parole.
14:18 La parole est importante parce qu'elle va permettre de mettre des mots sur ce qui s'est passé, de comprendre ce qui s'est passé.
14:24 C'est essentiel de savoir pourquoi précisément ça s'est fait.
14:28 Et pour les victimes, c'est essentiel de se déculpabiliser.
14:32 En France, il y a en ce moment sur nos écrans le film de Jeanne Héry, "Je verrai toujours vos visages",
14:38 qui rencontre un succès totalement inattendu. Je crois qu'on a passé le cap du million de spectateurs.
14:44 Mon invité est belge, il s'appelle Chris de Stoup. Il a une longue et très retentissante carrière de journaliste.
14:50 Il publie le livre de Daniel. Le livre de Daniel, au fond, c'est l'ouvrage qui va redonner vie et un visage
14:58 à cet oncle assassiné par une bande de jeunes il y a quelques années à la frontière franco-belge.
15:04 Vous avez donc voulu rencontrer les assassins de Daniel.
15:08 Oui, parce que lors du procès, ils n'ont presque rien dit.
15:14 C'était les avocats qui avaient la parole, des avocats célèbres.
15:20 À la fin, quelqu'un des accusés m'a demandé mon adresse pour m'envoyer une lettre, ce qui l'a fait.
15:31 Mais il n'y avait pas grand-chose dans cette lettre et j'ai demandé de les rencontrer.
15:38 Et c'était des rencontres très intenses pour moi, parce que je pense que chacun a son histoire à raconter.
15:51 Et moi, je veux toujours écouter, même si c'est un meurtrier, je veux connaître les vrais motifs.
16:00 Je veux savoir ce qui les a poussés à faire ça.
16:04 Et deuxièmement, c'est dans le cadre de ce qu'on appelle en Belgique la justice réparatrice,
16:11 qui peut être un bon complément de la justice pénale.
16:17 On a le droit officiellement de rencontrer les condamnés.
16:22 On a même le droit de faire un accord avec eux.
16:26 Et c'est ça que j'ai fait.
16:28 Vous avez demandé lors du procès un euro, un euro symbolique, le dommage et l'intérêt.
16:33 Mais à l'un des meurtriers, vous avez demandé, ils sont cinq, cinq condamnés,
16:37 vous avez demandé de payer un cinquième du prix de la pierre tombale.
16:41 Et il a accepté.
16:43 Oui, j'ai fait installer une pierre tombale au milieu du village avec l'inscription "une vie rustique, une mort tragique",
16:53 parce que je veux que l'on se souvienne.
16:56 Et puis, j'ai longuement réfléchi et j'ai décidé de les demander de payer un cinquième du prix.
17:07 Ils l'ont accepté.
17:09 Qu'on se souvienne, c'est justement donner de la visibilité à un homme qui a fini sa vie complètement invisible.
17:16 On le lui a même reproché.
17:18 C'est ce qu'on racontait tout à l'heure.
17:20 Le psychologue judiciaire qui va assister au procès avec lequel vous allez parler ensuite,
17:26 qui est un expert connu en Belgique, retrace très bien ce processus de déshumanisation.
17:32 C'est-à-dire que l'oncle Daniel n'avait plus que des surnoms.
17:35 Le crasseux, l'ermite.
17:37 Et ce processus de déshumanisation, de caricature, au fond, rend plus fort et plus facile le geste pour le meurtrier.
17:47 Oui, c'est ça l'essentiel du livre, je pense.
17:51 Et le verdict le dit explicitement.
17:55 D'abord, c'était pour l'argent facile.
18:00 Puis pour la violence gratuite.
18:04 Pour faire un petit film du meurtre et pour pouvoir montrer ça aux copains.
18:10 Ils étaient fiers.
18:12 Et aussi, finalement, c'était l'absence d'empathie totale pour la victime qui était vue comme un sous-homme,
18:24 déshumanisé totalement.
18:26 C'est ça que l'arrêt dit explicitement.
18:30 Et pouvoir rencontrer les condamnés, c'était ce que j'ai appelé un processus de réhumanisation.
18:41 D'abord, mon oncle qui redevient, qui était appelé le crasseux, le vieil ermite, etc.
18:51 Et qui redevient un homme, un être humain.
18:55 Et puis aussi, voir la personne derrière le meurtrier, les nuances.
19:03 Et ça m'a soulagé d'avoir une conversation franche avec les meurtriers.
19:10 D'une certaine manière, le meurtre a créé un lien entre nous.
19:18 Merci beaucoup, Chris de Stup.
19:20 Le livre de Daniel paraît aux éditions Globe.
19:23 Merci d'être venu en France nous raconter l'affaire.
19:26 Merci à vous et merci Sonia de Villers.
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