00:00 Les menaces allaient de manière croissante.
00:03 Il était de plus en plus inquiet jusqu'au dimanche 16 octobre.
00:06 Un homme est rentré dans ce petit restaurant qui venait d'ouvrir
00:09 et l'a abattu de trois balles.
00:10 Bonjour, je m'appelle Laurent Richard, je dirige Forbidden Stories,
00:13 une organisation mondiale de journalistes d'investigation.
00:15 Et aujourd'hui, pour Néo, je vais vous raconter ce que Raphaël nous a dit
00:18 avant son assassinat et ce qu'on a fait après en poursuivant son travail.
00:21 Raphaël enquêtait à ce moment-là sur des sujets hyper dangereux
00:25 qui avaient à voir avec la corruption, le blanchiment d'argent,
00:29 dans un endroit très dangereux de la Colombie, au nord de Medellín.
00:32 Et dans quelques jours avant sa mort,
00:35 il est en contact avec l'équipe de Forbidden Stories.
00:37 Il donne des éléments à nos journalistes, ce sur quoi il enquête,
00:42 mais aussi les menaces qu'il reçoit.
00:44 Et il nous demande une chose, que soit poursuivi ses enquêtes
00:47 si jamais il est assassiné.
00:48 Ce pamphlet, ils m'ont envoyé il y a peu.
00:50 Ils m'ont envoyé ce papier.
00:52 Et si vous voulez me tuer, tuez-moi.
00:54 Mais je vous le dis en face, vous ne me silenciez pas.
00:59 C'est un journaliste qui n'avait peur de rien.
01:03 Raphaël Moreno, il tenait une page Facebook.
01:05 C'est le point commun de beaucoup de journalistes qui sont assassinés dans le monde.
01:08 Ce sont des journalistes très isolés, qui n'ont plus aucune rédaction derrière eux
01:12 et qui se retrouvent à publier des informations très importantes
01:14 sur des murs de réseaux sociaux.
01:16 En dehors de son activité de journaliste,
01:18 il venait de monter un petit restaurant, un petit fast-food
01:22 pour payer son loyer et pour avoir quelques moyens de vie.
01:25 Et un homme est rentré le dimanche 16 octobre dans ce petit restaurant qui venait d'ouvrir
01:29 et l'a abattu de trois balles.
01:30 Raphaël Moreno.
01:33 Raphaël Moreno Garavito.
01:34 Hommes armés lui ont tiré la gueule quand il se trouvait dans un restaurant de vente de nourriture.
01:38 Ils lui ont calé la bouche pour ne pas dénoncer
01:42 toute la corruption qui se produit en Colombie.
01:44 Une fois passé le choc de la nouvelle, on a été surtout dans l'action
01:48 et on a décidé tout de suite de partir à Bogota.
01:50 On a rencontré Chiara, sa veuve, ses enfants, la soeur de Raphaël,
01:55 les proches de Raphaël, les collègues de Raphaël.
01:57 C'est évidemment une catastrophe absolue dans une vie
02:01 que de perdre son mari, que de perdre son papa.
02:04 Et le travail de Raphaël était un travail ultra dangereux.
02:07 Et sa femme, Chiara, lui disait tout le temps "ne fais pas ça,
02:13 pourquoi tu fais tout ça, tu prends trop de risques, on a des enfants".
02:16 Donc elle l'alertait là-dessus.
02:18 Mais c'était un journaliste et c'est un journaliste courageux
02:21 et qui faisait ça pour les générations futures.
02:24 Il lui avait clairement répondu "moi je fais ça aussi pour mes enfants,
02:27 pour qu'ils aient accès à l'information".
02:28 Raphaël a partagé ces informations avec l'équipe de Forbidden Stories
02:33 en expliquant sur qui il travaillait.
02:36 Il a évoqué trois, quatre sujets.
02:38 Des faits de pollution liés à une entreprise locale,
02:43 les noms Duquet et Calier de deux clans qui tiennent toute la région
02:49 avec des soupçons de blanchiment d'argent à grande échelle.
02:54 Donc il a évoqué toutes ces pistes-là.
02:57 Et en partant de ces pistes, tout le consortium,
03:00 tous les journalistes mobilisés sur le projet Raphaël
03:02 ont pu poursuivre son travail.
03:03 Cette histoire-là, elle va voir le jour non seulement à Montélibano,
03:06 à Bogotá, mais aussi à New York, à Paris et dans le reste du monde.
03:10 En poursuivant le travail d'un reporter qui est assassiné,
03:12 on envoie aussi un signal très fort aux amis de la liberté de la presse
03:14 pour leur dire "vous avez tué le messager, mais vous ne tuerez jamais le message".
03:17 Ça fait 25 ans que je fais ce métier,
03:20 et 25 ans que je voyage dans le monde entier,
03:22 25 ans que je fais des documentaires,
03:25 et dans pas mal de pays où la liberté de la presse n'existe pas.
03:28 Et au fil des années, j'ai commencé à réaliser
03:31 à quel point quand on est un journaliste français qui vient d'une démocratie,
03:35 ça peut être très utile pour ceux qui vivent dans des dictatures,
03:38 pour ceux qui ne disposent pas de la liberté de la presse,
03:40 pour ceux qui peuvent être assassinés un jour
03:42 parce qu'ils font ce même métier que moi,
03:44 qu'un autre journaliste pose les questions qu'ils ne peuvent plus poser.
03:48 Et donc ça, ça m'a donné envie de créer Forbidden Story.
03:51 J'avais enquêté en Azerbaijan où j'avais été arrêté quelques heures,
03:55 mais comme j'étais journaliste français, je n'avais été arrêté que quelques heures.
03:59 Mais pour le même type d'enquête, une journaliste amie à moi,
04:01 Khadija Ismailova, a été emprisonnée pendant un an et demi.
04:04 Et puis après, il y a un événement plus particulier qui s'est passé en 2015,
04:08 qui était l'attaque contre Charlie Hebdo,
04:11 où je travaillais à Première Ligne, qui était la porte d'enface de Charlie Hebdo.
04:15 Et ce jour-là, pendant l'attaque, je n'y étais pas,
04:18 mais je suis arrivé juste après,
04:19 quelques minutes après que les théories soient parties de l'immeuble de Charlie.
04:23 Et avec d'autres collègues de Première Ligne,
04:26 on a aidé ceux qui avaient survécu à l'attaque.
04:29 Et donc ça, ça m'a aussi questionné beaucoup sur
04:34 qu'est-ce que je pouvais faire en tant que journaliste après ça.
04:36 Tout ça m'a convaincu de créer un grand réseau mondial de journalistes
04:40 où notre mission sera simple,
04:41 quand un journaliste tombe, on poursuivra son travail.
04:45 Voilà.
04:46 [Générique]
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