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00:02 RTL Matin
00:06 Il est 7h44, excellente journée à vous tous qui nous écoutez.
00:09 Amandine Bégaud, vous recevez donc ce matin Nicolas Philibert et le docteur Frédéric Kidichian.
00:13 On est ravis de vous accueillir tous les deux ce matin avec Stéphane Boutsok.
00:16 Nicolas Philibert, dans ce documentaire vous nous emmenez donc à bord de l'Adaman où vous exercez docteur Kidichian.
00:22 C'est un lieu, je le disais, unique au monde puisque c'est un bateau, pas tout à fait un bateau Nicolas vous me disiez,
00:27 puisqu'il ne navigue pas mais il est amarré sur les quais de Seine en plein Paris et il abrite ce centre de jour
00:34 qui accueille donc des patients qui souffrent de troubles psychiatriques.
00:37 C'est un film qui est plein d'humanité, de tendresse, de poésie aussi,
00:40 qui sort mercredi prochain au cinéma et qui a donc déjà reçu l'Ours d'Or à Berlin, récompense prestigieuse.
00:46 On est très loin de l'image qu'on peut avoir de la folie, de la prise en charge de ces malades.
00:51 Nicolas Philibert, l'Adaman c'est d'abord un lieu de vie, d'échange, d'écoute ?
00:56 C'est un lieu de parole, c'est un lieu d'hospitalité, d'accueil, d'hospitalité,
01:03 où en effet, quand on y est, on a l'impression qu'on peut prendre son temps,
01:08 les patients sont considérés et non pas enfermés dans leurs symptômes.
01:17 On les considère comme des gens capables de s'intéresser à plein de choses,
01:22 d'avoir des talents, comme des personnes et non pas comme des seuls malades, c'est drôlement important.
01:28 La journée est ponctuée d'ateliers, ces échanges ont lieu autour d'ateliers,
01:31 ça peut être du dessin, de la musique, de la couture, il y a aussi un bar,
01:35 où d'ailleurs les patients parfois servent les autres.
01:38 C'est pour engager justement la conversation, c'est très compliqué la conversation,
01:43 c'est ce que dit un des patients dans le documentaire, Pascal, je crois.
01:46 C'est compliqué mais c'est essentiel docteur ?
01:48 Oui absolument, effectivement, pour ce lieu, vous avez dit qu'il y a des ateliers.
01:54 C'est un prétexte ?
01:55 C'est un prétexte, c'est totalement un prétexte,
01:57 ce n'est pas un objectif en soi de faire un atelier, que ce soit confiture, couture, écriture,
02:02 on ne va pas écrire des poèmes.
02:04 L'idée c'est effectivement de renouer du lien, de renouer de la sociabilité entre les personnes
02:11 et puis surtout d'empêcher les personnes d'être repliées chez elles, d'avoir un repli sur soi.
02:19 Donc elles viennent, elles viennent parce qu'elles en ont envie,
02:22 parce qu'il y a du désir de venir d'un côté comme de l'autre.
02:25 Et c'est ça qui est très important, c'est-à-dire qu'on n'est pas assigné à une fonction de notre diplôme
02:31 en tant que psychiatre, psychologue, infirmier,
02:33 mais on est là parce qu'on le désire et parce qu'on va engager tous les jours
02:38 un lien singulier avec les personnes qui viennent.
02:42 Et donc on ne peut pas faire semblant avec les patients,
02:45 ce n'est pas du fake comme on dit aujourd'hui,
02:47 on est totalement tous les jours remis en question nous-mêmes
02:51 sur notre propre relation aux patients, aux uns et aux autres,
02:55 en se soignant également, c'est-à-dire qu'on se dévoile tout d'un coup,
02:58 tel patient va avoir le souhait de réaliser telle ou telle chose,
03:03 de penser d'aller voir un spectacle.
03:07 Et on le suit, on va se dire "bah tiens, oui ce spectacle,
03:11 aussi ça nous intéresse ou ça ne nous intéresse pas"
03:14 et on s'engage tous les jours, au quotidien et à chaque minute,
03:19 en quelque sorte, dans notre lien avec les personnes.
03:23 C'est ça qui fait l'originalité de ce lieu, ou du moins son côté remarquable.
03:31 - Il y a autre chose aussi Nicolas Philibert,
03:33 et c'est aussi sans doute ce qui vous a valu l'ours d'or à Berlin,
03:35 c'est que vous parvenez à faire d'un lieu,
03:38 ma foi assez statique, avec aussi de longs entretiens face caméra,
03:42 du vrai cinéma. Alors c'était le cas avec "Etre et avoir",
03:45 avec "Nenet" aussi, vous avez filmé cette femelle orang-outan du jardin de l'acclimatation.
03:50 C'est un lieu de cinoche incroyable ce bateau.
03:53 - C'est un lieu très cinégénique de par ses espaces, la proximité de l'eau.
03:58 L'eau c'est quelque chose de drôlement hypnotisant,
04:02 regardez l'eau, la couleur de l'eau change en fonction des nuages du ciel, de la lumière.
04:09 Et puis c'est un film aussi beaucoup sur les visages, sur les regards, sur les corps.
04:16 - Ils ont des vraies gueules.
04:17 - Pas seulement sur les échanges, la parole, la langue,
04:22 mais aussi vraiment sur les visages qui sont très importants,
04:25 qui nous interpellent, qui nous saisissent.
04:28 Et voilà, le cinéma c'est souvent, c'est beaucoup des visages quand même.
04:34 - Les visages et les regards aussi, c'est-à-dire qu'on les sent par moments,
04:39 partir ailleurs, on le voit d'une seconde à l'autre, ça change dans leur esprit.
04:45 Il y en a un d'ailleurs qui parle du regard des autres,
04:48 on nous regarde toujours avec des yeux curieux, dit l'un d'entre eux, l'un de vos patients.
04:52 On a justement trop tendance à les mettre à l'écart, au banc de la société,
04:55 aujourd'hui c'est malade.
04:56 - Oui, effectivement, ce patient a totalement raison.
05:00 Et effectivement, ce qu'il trouve comme apaisement sur "La Dame en C'est"
05:03 c'est qu'on n'a pas ce regard.
05:05 Et là aussi, on ne le joue pas, c'est-à-dire qu'on a travaillé collectivement
05:10 depuis des années à ce que la personne qui entre, elle entre,
05:14 on va l'accueillir telle qu'elle est, avec ce qu'elle est,
05:17 avec sa pensée, son discours, ses paroles, son attitude, son silence.
05:22 Tout ça est accueilli sans préjugé de ce qui va se passer
05:27 et surtout, permettre à cette personne de s'exprimer de cette manière.
05:32 Et ça va sur la vie quotidienne.
05:35 Je vais vous donner un exemple.
05:36 Dans les hôpitaux de jour, on pense toujours que c'est un service hospitalier,
05:40 donc il y a une sorte de hiérarchisation, une sorte d'organisation.
05:44 Or là, par exemple, pour prendre son café, c'est tout simple,
05:47 il y a un bar, on le voit dans le film,
05:49 quand je vais prendre un café, je ne vais pas dans la salle des infirmières
05:52 pour prendre un café avec la cafetière.
05:54 Non, c'est un patient qui est à la cafetière, je lui dis "servez-moi un café"
05:57 dans la même tasse que les patientes, avec la même cafetière.
06:00 Si j'emmène à manger, je le mets dans le frigo,
06:02 dans le frigo, c'est avec les sacs que les patients ont emmenés.
06:05 Il n'y a pas la salle des infirmières ou la salle...
06:07 Et je ne vais aller plus loin, ne serait-ce que les toilettes,
06:10 il n'y a pas les toilettes des personnels et des toilettes des patients.
06:12 On est là sur un lieu qui est à tous.
06:14 Ce sont des hommes et des femmes comme les autres ?
06:16 Absolument.
06:17 Il n'y a pas d'endroits fermés par exemple.
06:19 Les patients peuvent circuler, aller dans le bureau administratif,
06:22 aller faire des photocopies, enfin chacun est libre d'y circuler.
06:27 Il y a différents espaces, différents coins, c'est très important aussi
06:31 qu'il y ait des endroits où certains peuvent s'isoler aussi.
06:35 Mais il n'y a pas...
06:37 Et quand on regarde le film, on ne distingue pas,
06:40 le film ne fait pas le distinguo entre les patients et les soignants.
06:44 Il y a parfois du mal à reconnaître d'ailleurs Kiki.
06:46 Oui, mais si j'avais étiqueté les gens,
06:50 ça aurait été complètement contraire à la philosophie de cet endroit.
06:54 En effet, au fond le film vient peut-être estomper un peu des clichés
07:03 et vient dire aussi qu'on a beaucoup en commun,
07:07 on appartient tous à la même humanité.
07:11 C'est vrai que d'un côté, il y a des gens dans les fêlures,
07:14 les fractures sont très massives,
07:18 mais elles renvoient à nos propres vulnérabilités aussi, les leurs.
07:23 De quelle manière les avez-vous associés ces patients au film ?
07:26 Comment leur avez-vous parlé du projet en amont ?
07:28 Très simplement, je suis arrivé en expliquant un peu mon projet,
07:34 mais surtout, vous savez, je ne suis pas arrivé avec l'idée
07:37 qu'il allait falloir illustrer des idées, un programme,
07:41 respecter un plan de travail,
07:44 premier jour je vais filmer ici, deuxième jour...
07:46 Non, le film s'est construit jour après jour dans la relation.
07:50 Et mon travail consiste à essayer de créer de la relation,
07:55 créer de la confiance avec les personnes que je souhaite filmer.
08:01 Ça prend un peu de temps, mais pas plus que ça non plus.
08:04 Quelquefois ça va vite avec certains,
08:07 d'autres pour lesquels ça prendra un peu plus de temps,
08:10 mais c'est une question de...
08:13 à partir du moment où on n'arrive pas comme quelqu'un qui surplombe,
08:18 et qui sait d'avance ce qu'il faut dire,
08:20 et qui se coule dans l'ambiance de cet endroit,
08:26 c'est déjà beaucoup, c'est déjà en partie gagné.
08:30 Créer de la relation, c'est peut-être ça d'ailleurs,
08:32 le meilleur des traitements d'un mot, docteur ?
08:34 Oui, en tous les cas, dans ce lieu, c'est ce que l'on souhaite créer.
08:38 Les personnes sont prises en charge, on va dire ça comme ça,
08:41 dans d'autres lieux également,
08:43 mais l'hôpital de jour, le centre de jour là d'Aman,
08:46 c'est vraiment un lieu au-delà de la re-sociabilisation,
08:51 de ce que c'est vraiment la déstigmatisation,
08:55 c'est les personnes, comme on les entend dans le film,
08:58 elles parlent, elles disent des choses,
09:00 au même titre que les autres,
09:02 et ça nous renvoie à nous-mêmes,
09:05 en quoi la parole de l'un est supérieure à l'autre,
09:08 en quoi la pensée de l'un est supérieure à l'autre,
09:11 on est là vraiment dans une possibilité pour chacun
09:15 de s'exprimer tel qu'il est, sans stigmatisation.
09:18 Et la psychiatrie, je le disais, c'est le parent pauvre,
09:21 aujourd'hui, de notre système de santé,
09:23 de moins en moins de lits,
09:25 en 40 ans, la moitié des lits ont été supprimés.
09:28 Merci beaucoup à tous les deux,
09:30 merci aussi à vous, Sir Ben, de m'avoir accompagné.
09:33 Les.
09:33 Merci à tous !
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