00:00 -Ce serait des femmes d'ouvriers alors.
00:02 -Ah ça ? Ici, oui, c'était la réunion qu'on faisait.
00:05 -Ah oui ? T'es pas venue ?
00:06 -Bah non, j'ai pas fait de réunion. -En 77 ?
00:09 -Non, j'étais avec, oui, les enfants.
00:12 ...
00:14 -Si, si, j'en connais plusieurs. -Ah oui, oui.
00:16 -Ce qu'il faut savoir, c'est que les chantiers navals,
00:20 il y en avait notamment trois grands,
00:22 ça a été jusqu'à 7 500 salariés.
00:24 Donc c'était vraiment une petite ville dans la ville.
00:27 Et puis, à partir des années 1960,
00:30 petit à petit, il va y avoir
00:32 les premières grandes vagues de licenciements.
00:34 Donc petit à petit, on voit que l'activité va être émaillée
00:39 de grands mouvements de grève, de grands mouvements de lutte,
00:41 notamment contre ces licenciements.
00:42 Les effectifs ont fondu.
00:44 De trois chantiers, on est à un seul chantier,
00:47 donc Dubigeon-Normandie.
00:49 Et le mouvement de la fermeture va s'étaler de 1983 à 1987.
00:55 -Coup de colère de l'intersyndicale, le travail cesse immédiatement.
00:59 L'usine est fermée, la grille principale est cadenassée.
01:03 -Quand on parle du conflit de la fermeture,
01:05 on parle surtout des ouvriers eux-mêmes.
01:07 Et effectivement, ils ont mené le mouvement,
01:09 mais il y a un angle mort de l'histoire
01:11 et qui est vrai dans un certain nombre de conflits sociaux,
01:13 c'est qu'on oublie la place des familles.
01:15 Effectivement, quand quelqu'un perd son travail, c'est terrible,
01:18 mais ça a un impact sur toute la vie familiale.
01:21 On voit, par exemple, que la décision de militer,
01:25 c'est souvent une décision qu'on négocie aussi en famille.
01:28 De même, quand on milite,
01:31 souvent, c'est toute la famille qui milite.
01:33 Donc ces femmes aussi, elles étaient amenées à se rencontrer
01:35 lors de ces sorties d'entreprise, lors de repas.
01:39 Il y avait aussi des liens de camaraderie très, très forts,
01:42 donc forcément, ces femmes, elles étaient amenées
01:44 à se connaître entre elles
01:45 et par extension, effectivement, à discuter entre elles
01:49 et pourquoi pas à mener des actions ensemble.
01:52 -Pour moi, c'est Marek Le Bizarre.
01:55 Je suis mariée à Jean-Baptiste Bizarre.
01:57 -Bernadette Vallière, mariée avec Michel Vallière.
02:00 -Moi, c'est Marianne Couvrant.
02:02 Donc je suis mariée avec Claude Couvrant.
02:06 ...
02:09 -Nous, on a appris à se connaître par les mouvements, en fait.
02:13 -Oui, c'est ça. -On s'est connus.
02:16 Quand il y a eu toutes ces grèves et qu'on se retrouvait en tant que femmes,
02:19 du coup, c'est comme ça qu'on s'est connus.
02:21 ...
02:23 -Yannick, là. -Oui, c'est Yannick.
02:25 ...
02:34 -Dès le début du XXe siècle,
02:36 lors de mouvements de grève dures,
02:38 les épouses vont recevoir des courriers pour dire
02:41 "Eh oh, il va peut-être falloir parler avec votre conjoint
02:45 "pour qu'il arrête la grève."
02:46 -Monsieur le directeur, en tant que femme de travailleur
02:49 de votre entreprise,
02:51 nous nous étonnons et nous nous indignons à plus d'un titre
02:54 de la mesure d'intimidation à l'encontre de nos foyers.
02:58 La désorganisation est plus de votre fait
03:01 que celui des travailleurs dont nous sommes solidaires.
03:03 -C'est un peu gros de leur part de demander à des femmes
03:07 à qui on demandait pas grand-chose, parce que c'était l'évolution.
03:09 La femme commençait à prendre sa place dans la société.
03:13 Et là, on allait lui demander...
03:15 Tout d'un coup, on en avait besoin. C'était quand même curieux.
03:18 -Ah ben là, il a bien mis de l'huile sur le feu,
03:21 parce qu'il y en avait aucune qui était d'accord.
03:24 Du coup, elle est dans le sens.
03:26 On était solidaires du mouvement de nos maris.
03:29 C'était l'avis de nos familles aussi.
03:32 -En particularité, c'est d'être des épouses
03:36 de militants très, très actifs.
03:38 -La guerre reste au Royaume-Uni !
03:40 -C'est un peu non-croyant !
03:43 -Je pense que le fait d'avoir nos maris un peu militants,
03:47 ça nous aussi, quelque part.
03:49 -Le chantier Naval, en fait,
03:51 ça ne se résumait pas non plus qu'à l'action du travail.
03:54 Il y avait notamment le comité d'entreprise.
03:57 Donc, le comité d'entreprise organisait des voyages
04:01 pour les familles, organisait un certain nombre de choses,
04:04 dont bénéficiait toute la famille.
04:06 -Il y avait les distributions, il y avait la cantine,
04:10 il y avait la caisse de solidarité.
04:13 -Les voisins. -La famille.
04:14 Et puis, on faisait des démarches auprès des municipalités aussi
04:18 pour avoir la cantine gratuite, peut-être,
04:21 des trucs comme ça.
04:23 ...
04:35 -Il y avait des voisins qui nous apportaient à manger.
04:39 On a dit "Mais non, on y arrive !"
04:41 Mais ils étaient vraiment... Ils voyaient que c'était quand même dur.
04:45 -Les femmes, notamment lors des grèves de 77,
04:47 ont organisé des réunions entre elles
04:51 pour discuter des difficultés que le mouvement engagait
04:55 pour leurs familles, mais aussi pour soutenir ce mouvement.
04:58 -C'est partager, en fait, ce que chacune savait,
05:01 dans différents domaines.
05:03 Et ça, c'était important aussi pour rompre un peu l'isolement,
05:06 peut-être, de certaines familles.
05:08 Quand on se retrouve avec pas de moyens,
05:12 on voit Marie sans doute préoccupée aussi.
05:15 Donc ça permettait de discuter, de partager.
05:19 -Dans les années 80, c'est la même chose.
05:22 Et notamment quand on étudie les documents d'archives
05:25 des grèves de 1983 à 1987,
05:28 il n'est pas rare de les trouver avec les enfants sur les photos.
05:33 -Je sais que moi, j'étais avec mes enfants une fois,
05:36 et on a eu très, très peur, parce que les CRS, ils chargeaient.
05:38 Ils n'avaient pas peur.
05:40 Il y a quelqu'un qui nous a fait rentrer dans un couloir,
05:43 et ça, ça m'a marquée.
05:44 Mais...
05:46 -Ils ont été sensibilisés quand même.
05:48 Mon fils aîné, il aime bien,
05:51 maintenant qu'il est revenu dans la région,
05:52 il aime bien venir partager l'exposition.
05:56 Enfin, il a quand même vécu,
06:01 même de loin, parce qu'il était petit,
06:03 mais sans doute qu'il a été imprégné.
06:05 Il a voulu adhérer à l'association
06:08 des hommes d'osée technique.
06:10 Il a voulu continuer, sans doute, ce que...
06:14 Ça fait partie de son histoire.
06:15 C'était un moment joyeux aussi, le chantier.
06:17 C'était le lancement de l'émeute aujourd'hui.
06:20 C'était la fête d'aller visiter le bateau,
06:27 et puis de voir le bateau, de lancer,
06:29 de voir le monde de l'entour.
06:31 Enfin, c'était la fête sur montre.
06:33 -Moi, j'aime bien que ça te donnait des frissons d'entendre...
06:38 -Les baccords, la corde de brume.
06:40 -Toute la préparation.
06:42 (musique douce)
06:44 (...)
06:58 -On est assistés au lancement avec les enfants.
07:01 On montrait ce qu'on avait fait.
07:03 C'était des moments importants.
07:05 Et donc, la fermeture de ces chantiers,
07:07 ça a été un moment aussi de crise identitaire pour la ville,
07:11 mais peut-être un petit peu aussi pour les ouvriers et les familles,
07:15 parce que, tout d'un coup, on était toujours de la navale,
07:19 mais la navale n'existait plus.
07:20 -La section syndicale CMDT était une grande famille.
07:25 Oui, et puis, quitter quelque chose qui se passait bien, aussi.
07:29 Tu dois partir avec un peu...
07:31 T'as des regrets, donc...
07:33 Pour s'ouvrir à autre chose, il a fallu un temps, après.
07:37 -Ça fait 31 ans que je suis dans la navale.
07:39 Pour moi, c'est les trois quarts de ma vie.
07:42 Vraiment, là, je suis navré, quoi.
07:45 Et puis j'attends son départ,
07:47 parce que pour moi, ça sera vraiment une tristesse.
07:48 J'y crois pas.
07:50 Jusqu'à présent, j'y crois pas.
07:51 Tant qu'il sera pas parti, j'y crois pas.
07:53 -Donc, Claude a été pratiquement tout le temps délégué au CHSCT,
08:00 au comité d'hygiène, sécurité.
08:03 Il s'est bagarré comme un chiffonnier
08:05 pour les protections contre l'amiante et tout ça.
08:09 Et puis, il est mort de l'amiante.
08:12 -Ah, c'est...
08:13 -À 58 ans.
08:15 -Hum, hum, hum.
08:17 -Malheureusement.
08:18 -C'est vrai que c'est terrible,
08:20 parce qu'il s'est toujours battu pour avancer,
08:24 et puis c'est lui qui en meurt,
08:27 comme malheureusement d'autres copains.
08:30 Même si c'est une femme de l'ombre,
08:33 parce que c'est souvent des femmes de l'ombre,
08:36 eh bien, quand même, elles ont une place importante,
08:39 je pense, dans le soutien,
08:42 dans tout ces moments-là,
08:44 je pense qu'elles ont une grande place.
08:47 Beaucoup de patience,
08:49 beaucoup d'écoute sans parler, mais...
08:53 -Oui, oui.
08:54 Moi, je sais que même si on n'avait pas beaucoup de sous,
08:57 je l'ai jamais empêchée de faire la grève
09:00 et de soutenir les ouvriers à droite et à gauche,
09:05 parce que, bon, forcément que c'était des heures pas payées,
09:08 donc les payes, elles étaient déjà pas bien grosses,
09:12 alors si on en pute une demi-journée par-ci,
09:14 une demi-journée par-là,
09:16 il y a eu des années où, franchement,
09:18 ils étaient tout le temps en train de manifester.
09:21 -Je pense qu'on est des grandes femmes.
09:24 (Rires)
09:25 ...
09:46 ...
Commentaires